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    Traité de Législation: VOL II

    Du développement intellectuel acquis en Amérique, sous différents degrés de latitude, par des peuple

    Charles Comte

    CHAP. 9: > Du développement intellectuel acquis en Amérique, sous différents degrés de latitude, par des peuples d’espèce cuivrée ou américaine.

    Chardin croit avoir observé que la chaleur du climat énerve l’esprit, dissipe le feu de l’imagination et rend l’homme incapable de ces longues veilles, de cette forte application qui enfantent les beaux ouvrages. Montesquieu pense également qu’un climat chaud produit l’abattement de l’esprit, détruit toute curiosité, éteint toute noble entreprise, tout sentiment généreux. Il croit de plus qu’un climat tempéré inspire de l’inconstance et ne laisse par conséquent aucune fixité aux idées, et qu’un climat froid attache du bon sens à des fibres grossières. Ces opinions, dont quelques-unes remontent à la plus haute antiquité, ont été reproduites par des écrivains de notre époque, et elles sont encore fort répandues dans tous les pays où nos livres sont parvenus.

    Les facultés intellectuelles d’un peuple peuvent être affectées de trois manières : par l’altération de ses organes physiques, par l’affaiblissement ou par l’extinction de ses affections morales, par les circonstances physiques au milieu desquelles il est placé. Toutes les espèces d’hommes n’ont pas le cerveau également développé ; si les différences qui existent entre elles avaient été produites par les différences qui existent entre les climats ; si les peuples des climats froids avaient la tête mieux organisée que les peuples de même espèce des climats chauds, on concevrait comment les facultés intellectuelles d’un peuple peuvent être affectées par le climat qu’il habite. Mais je n’ai rencontré nulle part aucun fait duquel on puisse raisonnablement induire que le froid et le chaud produisent sur l’homme de semblables phénomènes. Les voyageurs et les naturalistes qui nous ont donné la description des hommes de tous les climats, n’ont pas observé que les habitants des pays froids eussent la tête mieux formée que les hommes de même espèce qui habitent les pays chauds. Les peuples d’Italie ne sont, sous ce rapport, inférieurs à aucun peuple d’Allemagne, et les Grecs ne sont pas plus mal organisés que les Russes.

    On pourrait croire aussi que la chaleur du climat est un obstacle au développement des facultés intellectuelles, s’il était prouvé qu’elle affaiblit ou éteint les affections de l’homme. Il ne suffit pas, en effet, à un peuple, pour faire de grandes choses, que les individus dont il se compose soient susceptibles de recevoir un développement intellectuel considérable. Il faut de plus qu’ils y soient excités par quelques désirs, et que la force de ces désirs soit en raison des obstacles qui sont à vaincre. Un peuple bien organisé, mais chez lequel il n’existerait aucune volonté forte, resterait dans une éternelle médiocrité, comme un peuple qui aurait des passions très énergiques, mais qui ne serait susceptible d’aucun développement intellectuel.

    Enfin, on pourrait croire que le genre humain est plus perfectible dans les pays froids que dans les autres, si les objets sur lesquels les peuples exercent leur intelligence étaient plus susceptibles de perfectionnement sous un climat froid que sous un climat chaud ou tempéré. Il est évident, en effet, que le développement intellectuel de l’homme n’est pas moins subordonné aux choses dont il est environné, qu’il n’est subordonné à sa constitution physique ou à ses facultés morales. Une nation qui se trouverait environnée de choses auxquelles il lui serait impossible de faire éprouver aucune modification avantageuse, resterait éternellement stationnaire. Un peuple, en général, ne peut faire des progrès que par les progrès qu’il peut faire faire aux choses dont il a la disposition : quand ces choses sont immuables, il cesse de les étudier, parce que l’étude n’en est plus bonne à rien. La question est donc de savoir quelles sont les circonstances dans lesquelles les hommes peuvent exercer, sur les objets qui les environnent, l’influence la plus étendue. J’examinerai cette question dans une autre partie de cet ouvrage ; il ne s’agit maintenant que d’exposer quelles sont les parties du globe sur lesquelles l’intelligence humaine s’est d’abord développée, et celles où elle a reçu le moins de développement. Avant que de rechercher les causes qui ont produit tel ou tel phénomène, il faut d’abord constater que ce phénomène existe ou a existé.

    Lorsqu’on n’observe aucune différence dans l’organisation de plusieurs peuples qui appartiennent à la même espèce, il n’y a qu’un moyen de juger de la force intellectuelle des uns et des autres ; c’est d’examiner comment cette force se manifeste, ou quels sont les ouvrages qu’elle produit. Il est vrai qu’il faut tenir compte, dans ce calcul, de beaucoup de circonstances accidentelles, telles que la nature du sol, le cours des eaux, la nature de la langue ; il faut tenir compte des opinions religieuses, de la nature du gouvernement, de l’action que les nations exercent les unes sur les autres, et d’autres faits moins importants, mais dont la réunion exerce une grande influence. Il est facile de se tromper dans l’évaluation de toutes ces circonstances ; mais il n’est pas question d’arriver ici à une exactitude mathématique. Les mêmes difficultés se rencontrent d’ailleurs des deux côtés de la question ; et l’on ne peut pas faire en faveur de l’opinion de Montesquieu une seule objection, qui ne puisse être faite contre elle. Il faut donc examiner quelles sont les circonstances sous lesquelles chaque espèce s’est le plus développée sur chacune des principales parties du globe.

    En exposant quel a été le développement intellectuel acquis par des peuples de diverses espèces ou variétés, sous différents degrés de latitude, je devrais peut-être exposer quelles ont été leurs religions, leurs lois et les formes de leurs gouvernements ; car chacun de ces sujets se rattache en grande partie au développement des facultés intellectuelles. Mais il n’en est aucun qui ne se rattache aussi aux mœurs de chaque peuple : j’en parlerai donc lorsque j’exposerai le développement moral des diverses nations sur différentes parties du globe. La difficulté qui se rencontre ici de classer convenablement les sujets qui nous occupent, est une nouvelle preuve que nos divisions et nos classifications ne sont que des méthodes plus ou moins imparfaites, que nous sommes obligés d’employer pour faciliter les opérations de notre esprit.

    Le continent américain renferme aujourd’hui des peuples de diverses espèces ; mais, pour juger quelle a été, sur ce continent, l’influence des lieux et des climats sur les facultés intellectuelles, il ne faut comparer entre eux que des peuples qui appartiennent à la même espèce, et qui n’ont reçu des autres aucune influence bonne ou mauvaise. Il est évident qu’on n’obtiendrait qu’un faux résultat, si l’on comparait les indigènes du Canada aux descendants des Européens établis dans le Mexique, ou les indigènes des bords de l’Orénoque aux citoyens de Philadelphie. Il faut, pour établir une comparaison qui soit juste, examiner quels étaient en Amérique, à l’arrivée des Européens, les peuples dont l’entendement était le plus développé.

    Au moment où les Espagnols firent la conquête d’une grande partie de ce continent, il n’y existait que deux peuples qui eussent déjà fait dans la civilisation des progrès considérables, les Mexicains et les Péruviens. L’un et l’autre étaient placés entre les tropiques, et la capitale du plus civilisé se trouvait sous l’équateur. Il est vrai que l’élévation du sol y tempérait l’ardeur du soleil ; mais il n’est cependant pas possible de classer au nombre des climats froids des pays où la chaleur est la même pendant toute l’année, où par conséquent la nature ne se repose jamais, et où la température est assez élevée pour qu’ils produisent la banane, le sucre, le coton, le cacao et l’indigo. Si les pays placés entre les tropiques, où croissent des denrées que ne peuvent produire les parties les plus méridionales de l’Europe, n’étaient pas des pays chauds, il serait fort difficile de déterminer ce qu’on entend par les mots de froid et de chaleur.

    Si l’on compare l’état de civilisation auquel étaient parvenus les peuples du centre de l’Amérique à la fin du quinzième siècle, à l’état auquel se trouvent aujourd’hui les peuples les plus civilisés, on trouvera sans doute que les premiers n’avaient pas fait de grands progrès. Mais, si l’on compare les peuples des deux continents aux mêmes époques ; si, de plus, l’on fait attention que les Européens du quinzième siècle avaient recueilli, par l’intermédiaire des Grecs et des Romains, les inventions et les productions des peuples les plus anciennement civilisés de l’Afrique et de l’Asie ; que, depuis une époque qu’il est impossible d’assigner, et qui remonte de beaucoup au-delà de trois mille ans, ils possédaient le fer et savaient le travailler ; qu’ils avaient de plus que les Américains, une multitude d’animaux domestiques tels que le cheval, le bœuf et d’autres ; qu’ils possédaient les grains sur lesquels se fonde la subsistance d’une grande partie du genre humain tandis que les Américains ne possédaient que le maïs ; si, dis-je, l’on fait attention à toutes ces circonstances et aux progrès que les Européens ont faits depuis trois siècles, on jugera que le climat de la zone torride n’avait pas été moins favorable au développement des facultés intellectuelles de l’espèce américaine, que le climat du nord ne l’avait été au développement intellectuel de la population russe, plongée alors dans une complète barbarie, et inconnue des nations les plus éclairées de la terre.

    Mais ce sont des peuples de même espèce, placés sous différentes zones, qu’il s’agit comparer, et non des peuples qui appartiennent à des espèces différentes. Quelle était donc la civilisation des habitants du Mexique, de la Nouvelle-Grenade, du Pérou et des rives du Mississipi, au moment où ils furent conquis par les Espagnols ? La destruction de la partie éclairée de ces deux peuples fut si complète, qu’il est impossible de savoir aujourd’hui, d’une manière exacte, en quoi consistaient leurs connaissances. Les descendants des hommes qui échappèrent à la destruction, ne savent pas, même par tradition, quels furent les arts, le gouvernement, la religion de leurs ancêtres. Ils sont, à cet égard, suivant M. de Humboldt, aussi ignorants que le seraient, dans trois siècles, les arrière-petits-neveux de nos laboureurs les plus pauvres et les moins instruits, si par suite de quelque grande catastrophe qui aurait fait disparaître toute la partie éclairée de la population, et anéanti tous les ouvrages qui renferment le dépôt de nos connaissances, ils avaient eux-mêmes été faits esclaves et soumis à une religion nouvelle [189]. Il ne reste donc, pour connaître le développement intellectuel auquel étaient parvenus les Américains, que les monuments qu’ils ont laissés, et les témoignages de leurs conquérants, témoignages dont il faut toujours se méfier.

    À l’époque de la conquête ou pour mieux dire de la destruction des Mexicains et des Péruviens, ces peuples étaient déjà fort avancés dans les arts et dans quelques sciences. Ils possédaient des villes considérables, des grandes routes, des aqueducs ; ils avaient des connaissances en arithmétique et même en astronomie. Ils possédaient l’art de fondre et de séparer les métaux ; celui de donner au cuivre la trempe du métal le plus dur, et d’en faire des instruments ou des armes ; celui de tailler les pierres précieuses ; celui de filer et de tisser le coton et la laine ; ils savaient fondre des statues en or et en argent. Enfin, ils étaient aussi avancés, sous le rapport du gouvernement, que l’étaient alors et que le sont aujourd’hui plusieurs peuples de l’Europe [190].

    Il reste encore, dans le Pérou et dans le Mexique, des traces remarquables de l’ancienne civilisation. Dans la partie maritime du Pérou, M. de Humboldt a vu des restes de murs sur lesquels on conduisait l’eau par un espace de cinq à six mille mètres, depuis le pied de la Cordilière jusques aux côtes. Les conquérants du seizième siècle détruisirent ces aqueducs ; et cette partie du Pérou, comme la Perse, est devenue un désert dénué de végétation. Telle est la civilisation que les Européens ont portée chez des peuples qu’ils se sont plu à nommer barbares [191]. Le plateau de la Puébla offre également des vestiges de la plus ancienne civilisation mexicaine [192].

    La population la plus nombreuse et la plus civilisée de l’Amérique, après celle du Mexique et celle du Pérou, était celle qui était placée entre les deux. Les habitants de Bogota, dans la Nouvelle-Grenade, existaient principalement des produits de leur agriculture. La propriété des terres était établie parmi eux, garantie par des lois, et transmise des pères aux enfants. Ils habitaient dans des villes qu’on peut dire grandes, comparativement aux villages des autres peuples. Ils étaient vêtus d’une manière décente, et leurs maisons étaient commodes. Ils avaient un gouvernement régulier, chargé de la poursuite et de la punition des crimes. Ce gouvernement se maintenait par les impôts qu’il percevait sur les habitants [193].

    Dans la Floride et sur les rives du Mississipi, la population avait déjà fait beaucoup de progrès dans les arts, autant du moins que nous pouvons en juger par les distinctions des rangs établies entre eux, par les prérogatives dont jouissaient leurs chefs. La population de Cuba et celle de quelques autres îles situées entre les tropiques paraissaient également fort avancées. Mais ces peuples ayant été complètement détruits par les conquérants, il est difficile de déterminer jusqu’à quel point leur intelligence s’était développée [194].

    Les peuples qui habitent la partie nord-est de l’Amérique équinoxiale, la Terre-Ferme et les rives de l’Orénoque, sont aujourd’hui dans un état presque entièrement sauvage. Quelques-uns, comme les Maquitains et les Makos, ont des demeures fixes, se livrent à l’agriculture, vivent des fruits qu’ils cultivent, ont de l’intelligence et des mœurs douces ; mais c’est le plus petit nombre [195].

    Les Guaranis, qui habitent à l’embouchure de l’Orénoque et qui appartiennent à une nation jadis nombreuse, n’ont jamais pu être asservis par les Espagnols. Ils ont trouvé un refuge sur les arbres placés à l’embouchure du fleuve dans des îles qui sont complètement inondées pendant les six mois que dure la saison des pluies, et qui, pendant les autres six mois, sont couvertes par la marée deux fois par jour [196]. Pour y former leurs habitations, ils tendent des nattes d’un tronc à l’autre à une grande élévation ; ils en couvrent une partie avec de la glaise, afin de pouvoir y allumer le feu qu’exigent les soins du ménage ; et là, ils établissent leurs familles, au milieu d’un nuage d’insectes qui les a garantis des soldats et des missionnaires espagnols [197]. Les Guaranis, dit M. de Humboldt, doivent leur indépendance physique, et peut-être aussi leur indépendance morale, au sol mouvant et tourbeux qu’ils foulent d’un pied léger, et à leur séjour sur les arbres ; république aérienne où l’enthousiasme religieux ne conduira jamais un stylite américain [198].

    Ce peuple n’a pas d’autre industrie que la pêche, la fabrication des hamacs et des instruments qui lui sont nécessaires pour prendre le poisson. Il fréquente les villages espagnols qui sont au nord et au sud de l’Orénoque, où il va échanger une partie des produits de son industrie contre d’autres produits dont il a besoin. Ayant du poisson en abondance, pouvant échanger ce qu’il ne consomme pas contre d’autres denrées, et étant à l’abri de l’oppression, il est un des peuples les plus gais de ce continent, et ne trouble point l’ordre chez ses voisins qui se disent civilisés. Cette population est de beaucoup au-dessus de celle qui, en Chine, vit sur les fleuves et sur les rivières. Elle est même au-dessus des Indiens de la même race que les Espagnols ont réduits en villages ; puisque ceux-ci ne sont ni plus intelligents, ni plus moraux, ni mieux pourvus des choses nécessaires à la vie.

    La nation des Guaranis, une des plus répandues dans l’Amérique méridionale au temps de la conquête, était divisée en une multitude de peuplades. L’occupation principale de chacune d’elles était l’agriculture : elles cultivaient le maïs, des haricots, des citrouilles, des mani ou mandubi (exachides ), des patates et des mandiocas (manioc ou camanioc). Lorsque la récolte était faite, elles la déposaient dans un grenier commun ; c’était là le fond de leur subsistance. Les peuplades qui étaient situées près des rivières et des fleuves se livraient à la pêche ; d’autres s’adonnaient à la chasse ; mais elles ne s’adonnaient à l’une ou à l’autre de ces occupations que lorsqu’elles n’avaient plus de temps à donner à la culture des terres [199].

    D’autres peuples des rives de l’Orénoque avaient à peu près le même genre de vie.

    « Au lever du soleil, dit Depons, tous les Indiens otomaques capables de travailler, se rendaient chez leurs capitaines respectifs qui désignaient ceux d’entre eux qui devaient aller, ce jour-là, à la pêche ou rechercher des tortues, ou à la chasse du sanglier, selon la saison. Un certain nombre était aussi destiné, dans le temps des semailles ou de la récolte, aux travaux des champs, dont les fruits se déposaient dans des greniers publics, pour être répartis par le chef. Jamais les mêmes Indiens n’allaient deux jours de suite aux travaux [200] ».

    Les Caribes s’adonnaient également à l’agriculture. Lorsque des établissements européens ont été formés dans leur pays, ils ont servi d’intermédiaires aux Hollandais et aux Espagnols pour faire le commerce. Ils cueillaient, sur l’indication des premiers, les baumes, les résines, les gommes, les huiles, les bois qui pouvaient entrer dans le commerce ; ils recevaient en échange des marchandises européennes, et allaient les revendre dans les colonies espagnoles [201].

    Un missionnaire s’étant avancé, dans le dernier siècle, sur le territoire des Indiens indépendants, jusque dans le pays de Moqui, traversé par le rio de Yaguesila, fut étonné d’y trouver une ville indienne avec deux grandes places, des maisons à plusieurs étages, et des rues bien alignées et parallèles les unes aux autres [202].

    Il existe, sans doute, entre les tropiques, des peuples qui sont encore très bas dans l’échelle de la civilisation ; mais il est douteux si ces peuples et ceux dont je viens de parler, n’ont jamais pu s’élever plus haut, ou s’ils sont descendus à l’état où ils se trouvent, par quelque grande catastrophe, par suite des invasions des Européens, ou des invasions intérieures. M. de Humboldt a cru voir en remontant l’Orénoque, dans des figures gravées sur des rochers, des preuves que jadis cette solitude fut le séjour d’une nation parvenue à un certain degré de connaissances. Elles attestent, dit-il, les vicissitudes qu’éprouve le sort des peuples, de même que la forme des langues qui appartiennent aux monuments les plus durables de l’histoire des hommes [203].

    « La partie nord-est de l’Amérique équinoxiale, dit ailleurs le même voyageur, la Terre-Ferme et les rives de l’Orénoque ressemblent, sous le rapport de la multiplicité des peuples qui les habitent, aux gorges du Caucase, aux montagnes de l’Hindoukho, à l’extrémité septentrionale de l’Asie, au-delà des Tungouses, et des Tartares stationnés à l’embouchure du Léna.

    « La barbarie qui règne dans ces diverses régions, est peut-être moins due à une absence primitive de toute civilisation qu’aux effets d’un long abrutissement. La plupart des hordes que nous désignons sous le nom de sauvages, descendent probablement de nations jadis plus avancées dans la culture. Et comment distinguer l’enfance prolongée de l’espèce humaine (si toutefois elle existe quelque part) de cet état de dégradation morale dans lequel l’isolement, la misère, des migrations forcées, ou les rigueurs du climat, effacent jusqu’aux traces de la civilisation ? » [204]

    Il paraît difficile de concevoir, en effet, qu’à côté de peuples aussi avancés dans la civilisation que l’étaient les Mexicains et les Péruviens, il se trouvât des peuples de même espèce qui n’étaient pas encore sortis de l’état sauvage. Un tel phénomène semble d’abord plus extraordinaire que la décadence dont M. de Humboldt croit avoir reconnu les preuves. Plusieurs causes qui n’existaient ni pour les habitants du Pérou, ni pour ceux du Mexique, ont pu cependant, ainsi qu’on le verra dans la suite, prolonger la barbarie des peuples qui vivaient sur les terres les moins élevées. L’état d’abjection et la profonde ignorance dans lesquels ont été plongés les Indiens qui sont restés soumis au gouvernement espagnol, les ont placés d’ailleurs bien au-dessous des Indiens qui sont restés indépendants à l’embouchure ou sur les rives de l’Orénoque.

    « Les Péruviens, tous les Péruviens sans exception, dit Raynal, sont un exemple de ce profond abrutissement où la tyrannie peut plonger les hommes ; ils sont tombés dans une indifférence stupide et universelle » [205]. « L’oubli des arts a été porté si loin, dit un auteur espagnol, que les Indiens civilisés ne pourraient faire une flèche, y ajuster une pierre, ni y poser les plumes pour en diriger le trajet. À plus forte raison ne sauraient-ils faire un arc avec de justes proportions. Ainsi, ce qui n’est qu’un jeu pour les sauvages indépendants, est une chose impossible pour les successeurs des Indiens qui ont été les plus industrieux [206]. »

    Dans le Mexique, les indigènes ont été relégués par les conquérants dans les terres les moins fertiles. Plus indolents encore par leur situation politique que par caractère, ils ne vivent qu’au jour le jour, et, en les considérant en masse, ils présentent tous le tableau de la misère [207]. Dans les églises, ils ne se montrent que couverts de haillons qui remplissent bien moins le vœu de la pudeur, dit Depons, que ne le remplirent des feuilles de figuier ; souvent même entièrement nus, ils restent couchés ou accroupis pendant le service divin [208]. Le dénuement dans lequel ils se trouvent, est tel que les effets de la famine se font sentir dans presque toutes les régions équinoxiales. Dans l’Amérique méridionale, dans la province de la Nouvelle-Andalousie, j’ai vu, dit M. de Humboldt, des villages dont les habitants, forcés par la famine, se dispersent de temps en temps dans les régions incultes, pour y chercher de la nourriture parmi les plantes sauvages [209]. Il n’est pas rare de les voir manger des fourmis, des lézards, des millepieds ou scolopendres qu’ils retirent de la terre, des racines de fougère, de la gomme, et surtout de la terre glaise. Tel est l’état auquel la conquête a fait descendre une nation jadis florissante [210].

    L’état des Indiens que les conquérants et les moines espagnols ont civilisés à leur manière, pourrait donc servir à nous expliquer l’état des Indiens indépendants : on concevrait que ceux-ci fussent descendus très bas dans l’échelle de la civilisation, sans être arrivés au point où se trouvent réduits les Indiens ; que les Guaranis qui vont vendre leur poisson dans les villages espagnols, y puisassent toujours plus d’attachement pour leur indépendance, et qu’ils fussent sourds aux exhortations des missionnaires qui cherchent à les convertir. Mais nous trouverons ailleurs, dans la nature du sol et dans d’autres circonstances physiques, les causes qui ont retenu ces derniers peuples dans l’état de barbarie où ils se trouvent [211].

    La chaleur des régions équinoxiales n’avait donc pas été un obstacle, en Amérique, au développement des facultés intellectuelles d’une partie de la population ; puisque les Mexicains, les Péruviens et quelques autres peuples avaient déjà fait beaucoup de progrès dans les arts, dans les sciences, et surtout dans le gouvernement, avant les conquêtes des Espagnols. S’il existe aujourd’hui, dans les mêmes régions, des peuples auxquels nous donnons le nom de sauvages, par la raison qu’ils repoussent notre domination et nos croyances religieuses, il est au moins douteux si quelques-uns de ces peuples n’ont pas été plongés dans l’état où ils se trouvent par suite d’une invasion. Enfin, ces peuples mêmes avaient déjà fait le pas le plus difficile pour sortir de la barbarie, puisqu’ils tiraient de l’agriculture leurs principaux moyens d’existence, et que parmi eux il était extrêmement rare de rencontrer des hordes de chasseurs [212].

    En nous dirigeant vers des climats tempérés ou froids, trouverons-nous des peuples de même espèce dont les facultés intellectuelles aient reçu plus de développement ? Les indigènes du Brésil et ceux de l’Uruguay ou Paraguay, placés entre le vingtième et le trentième degré de latitude australe, faisaient partie de la nation des Guaranis, et avaient peut-être dépassé ceux dont je viens de parler. L’art de l’agriculture, quoique dans l’enfance, leur fournissait leurs principaux moyens d’existence. Ils avaient déjà converti la terre en propriétés privées, et ils tiraient de la chasse ou de la pêche ce que le sol ne pouvait pas leur fournir [213]. Ces peuples, attachés à la terre par la culture, furent plus facilement asservis que ceux qui n’étaient pas encore arrivés au même degré de civilisation [214].

    Les nombreuses peuplades qui vivent depuis le trente-sixième degré de latitude australe, jusqu’au détroit de Magellan, vers le cinquante-cinquième degré, ont toujours été complètement étrangères à l’agriculture. Celles d’entre elles qui habitent sur les bords des fleuves ou de la mer, tirent de la pêche la principale partie de leurs subsistances ; celles qui vivent dans l’intérieur des terres, vivent particulièrement sur les produits de leurs chasses [215]. Cependant, depuis que les Européens ont transporté en Amérique des bœufs, des chevaux et des mulets ; depuis que ces animaux se sont excessivement multipliés dans les steppes américaines, et qu’un grand nombre sont même devenus sauvages, plusieurs tribus d’Indiens en ont formé des troupeaux, et adopté le genre de vie des Tartares. Aussi habiles que les Arabes à monter leurs chevaux, ils parcourent avec rapidité des plaines entrecoupées de montagnes ; ils enlèvent les troupeaux des Espagnols, et dévalisent les voyageurs [216]. Ceux dont le territoire est le plus rapproché du territoire de Magellan, tels que les Patagons, errent aussi dans les savanes de l’Amérique comme les barbares du centre de l’Asie ; mais c’est de la chasse qu’ils tirent la plus grande partie de leurs subsistances [217]. Leurs habits consistent dans les peaux des animaux qu’ils ont tués, et dans lesquelles ils s’enveloppent [218] ; leurs tentes sont formées des peaux de vache ou de buffle, fixées sur quatre piquets ; et, quand ils voyagent, ils en chargent leurs chiens, comme les peuplades de l’Asie boréale [219].

    De tous les hommes qui habitent l’Amérique méridionale, il n’en est point dont les facultés intellectuelles soient moins développées que ceux qui vivent sur le détroit de Magellan ou sur la terre de Feu. Placés sous un climat plus rigoureux que celui de la Norvège, ils ne savent se vêtir qu’en jetant sur leurs épaules une peau de veau marin [220]. Leurs cabanes consistent en quelques pieux plantés en terre, inclinés les uns sur les autres par leurs sommets et formant une espèce de cône, et sur lesquels ils jettent du côté du vent, quelques branchages ou un peu de foin [221]. Sans autre industrie que celle qui leur est nécessaire pour faire leurs instruments de pêche, ils ne donnent à leurs aliments aucune préparation et dévorent le poisson cru et la viande pourrie. Les aliments dont ils se nourrissent et la saleté dans laquelle ils vivent, leur font exhaler une puanteur horrible [222].

    Leur défaut de développement intellectuel ne se manifeste pas seulement par la manière grossière dont sont faits leurs vêtements, leurs instruments et leurs cabanes, et par le défaut de préparation de leurs aliments ; elle se manifeste surtout par une absence complète d’étonnement et de curiosité ; leur stupidité est telle, qu’elle a frappé tous les voyageurs qui les ont visités [223]. On ne peut pas dire cependant que c’est la chaleur du climat qui éteint en eux toute curiosité , puisqu’il y tombe de la neige dans la plus belle saison de l’année ; que les indigènes ne peuvent jamais s’y passer de feu, et que des Européens y sont morts de froid au milieu de l’été [224].

    À l’autre extrémité du continent américain, on trouve des peuplades qui vivent presque uniquement sur les produits de la pêche ; ce sont les Esquimaux. Ces peuplades, quoique placées sous une latitude très élevée, sont un peu moins stupides que les habitants de la terre de Feu. Leurs habits, faits de peaux de veaux marins, de bêtes fauves, et quelquefois même de peaux d’oiseaux terrestres et aquatiques, sont bien cousus, et les mettent à l’abri de l’intempérie du climat [225]. Les huttes, creusées sous terre, grossièrement faites, et dans lesquelles on ne peut entrer qu’en rampant sur le ventre, sont cependant plus propres à mettre les habitants à l’abri du froid [226]. Enfin, ces peuples fabriquent avec beaucoup d’adresse les instruments dont ils ont besoin pour subsister. Plusieurs circonstances peuvent expliquer la supériorité qu’ils ont sur les habitants de la terre de Feu ; ils ne sont pas séparés du continent par un détroit qui les isole du reste du globe ; il leur est moins difficile de pourvoir à leur subsistance, la terre qu’ils habitent étant moins dépourvue d’animaux ; ils sont par conséquent obligés d’acquérir un plus grand nombre d’idées, puisqu’ils ont à se livrer à des exercices plus variés, et qu’ils ont un peu plus de temps pour s’exercer ou pour réfléchir ; je n’ajouterai pas qu’ils appartiennent à une espèce différente, parce que cette circonstance me paraît ici sans influence.

    Quelques-unes des peuplades qui habitent la partie nord de l’Amérique, depuis le soixante-huitième degré jusque vers le quarante-huitième, sont peut-être un peu plus avancées que les Esquimaux ; mais elles le sont beaucoup moins que celles qui habitent depuis le quarante-huitième degré jusque vers le trente-sixième. Les premières vivent de chasse et de pêche ; mais elles sont entièrement étrangères à l’agriculture. Les hommes poursuivent les animaux, ou leur tendent des pièges ; ils tuent le poisson à coups de lance ; les femmes vont à la pêche avec des filets. Les peuplades plus rapprochées du sud, ont également la ressource de la pêche et de la chasse, mais, en même temps, elles cultivent la terre ; et plus elles se rapprochent des pays chauds, plus aussi la portion d’aliments que leur fournit l’agriculture est considérable, comparativement à ce qu’elles retirent de la chasse et de la pêche.

    Les nombreuses peuplades qui étaient répandues dans cette partie de l’Amérique, à l’arrivée des Européens, cultivaient la terre en commun, et en déposaient les produits dans des magasins publics, de la même manière que plusieurs des peuplades qui habitaient entre les tropiques ; et, quoique ce mode de culture soit très peu favorable aux progrès de la civilisation, il leur donnait le moyen de faire d’immenses provisions. Dans les guerres qui avaient lieu entre ces peuples, un des premiers soins des vainqueurs, comme chez les Romains, était de ravager les moissons des vaincus ou de brûler leurs magasins, dans l’espérance de les affamer. Les Européens, qui prenaient parti tantôt pour les uns et tantôt pour les autres, les secondaient toujours dans ce genre de destruction :

    « Nous fûmes occupés pendant cinq ou six jours, dit un officier français qui, dans le dix-septième siècle, se trouvait dans une de ces guerres, à couper le blé d’Inde avec nos épées dans les champs. De là, nous passâmes aux deux petits villages de Thegaronhiers et Danoncaritaouis, éloignés de deux ou trois lieues du précédent. Nous y fîmes les mêmes exploits [227]. »

    Charlevoix raconte que des soldats, après avoir déjà fait beaucoup de ravages, découvraient encore des magasins creusés dans la terre, suivant la coutume des sauvages, et qui étaient tellement remplis de grains, qu’on aurait pu en nourrir toute la colonie (du Canada) pendant deux ans. Les Indiens qui occupaient le territoire situé entre le Canada et le golfe du Mexique, paraissent avoir été un peu plus avancés [228].

    Les côtes nord-ouest de l’Amérique présentent un phénomène remarquable : celui d’une population dont l’industrie et les facultés intellectuelles ont reçu un développement considérable, au milieu de peuplades qui sont restées ou descendues dans l’état de barbarie le plus grossier. Les Tchinkitanés, placés entre le cinquantième et le cinquante-cinquième degré de latitude nord, et dont quelques-uns se sont même élevés jusqu’au soixantième degré, sur les bords de la rivière de Cook, sont un peuple qui se distingue de tous ceux de la même race qui habitent le continent américain [229]. Sans autre secours que celui du feu et des outils qu’ils ont formés avec de la pierre, des os de quadrupèdes, des arêtes de poisson, et des peaux rudes de cétacée, ils parviennent à construire des maisons à deux étages, de cinquante pieds de longueur, de trente-cinq de profondeur, et de quatorze de hauteur ; ils forment des planches longues de vingt-cinq pieds, larges de quatre pieds, et épaisses de deux pouces et demi ; ils exécutent des sculptures en bois, au moyen desquelles ils représentent des hommes, des oiseaux, ou d’autres animaux ; ils peignent l’extérieur de leurs maisons, et ornent l’intérieur de tableaux ; ils filent et tissent le poil des animaux, et se servent de leurs tissus pour faire des manteaux ; ils taillent la serpentine et lui donnent le poli du marbre ; ils fabriquent des flûtes et un instrument de musique qui a quelque ressemblance avec la harpe. Ce peuple met de l’ordre dans le commerce qu’il fait avec les Européens, et n’est ni bruyant, ni importun. Il est vêtu à l’européenne ; et, dans ses échanges, des habits, des armes, et des vases propres à la préparation de ses aliments, sont les marchandises auxquelles il donne la préférence [230].

    Mais, sur les mêmes côtes, soit qu’on s’élève vers le nord ou qu’on descende vers le sud, on trouve des peuplades qui sont presque aussi misérables et aussi stupides que celles qui habitent la terre de Feu, des peuplades dont les habitations offrent l’aspect le plus dégoûtant, et qui se nourrissent des aliments les plus grossiers [231].

    À quelles causes faut-il attribuer la supériorité d’intelligence des Tchinkitanéens ? Le savant qui a publié les voyages du capitaine Marchand, a pensé que ce peuple descend de Mexicains qui se réfugièrent sur ces côtes, à l’époque de l’invasion des Espagnols. M. de Humboldt ne croit point que des fugitifs aient pu parcourir l’immense distance de trente degrés de latitude pour chercher un refuge sur des côtes stériles. Mais n’aurait-il pas existé, en Amérique, d’autres nations civilisées plus rapprochées du nord, qui auraient péri avant même que la nation mexicaine eût succombé ? Les nombreuses fortifications découvertes sous les latitudes les plus favorables de l’Amérique septentrionale, donnent à cette opinion beaucoup de probabilité [232].

    Lorsque des événements violents, comme sont les invasions et les conquêtes, ne troublent pas l’ordre que la nature suit dans toutes ses créations, la civilisation ne se répand que graduellement sur la surface de la terre. S’il se forme quelque part un foyer de lumières, et si les peuples ne sont pas séparés par des déserts inhabitables ou par des monts inaccessibles, on ne passe pas subitement d’un jour éclatant à des ténèbres profondes. Tout ce qui environne le lieu où le foyer s’est formé, en est d’abord éclairé ; la lumière s’affaiblit à mesure qu’on s’éloigne, et enfin on arrive à un point où elle ne peut plus parvenir. Ce n’est pas seulement en considérant les peuples en masse, qu’on s’aperçoit de cette gradation ; on l’observe aussi dans chaque état particulier ; chez tous les peuples, on trouve des centres de lumière plus ou moins grands, dont l’effet diminue à mesure qu’on s’éloigne. Or, quel a été en Amérique le climat sous lequel s’est formé le premier centre de lumières ? celui sous lequel les facultés intellectuelles de l’homme ont reçu les premiers développements ? C’est entre les tropiques, sous la zone torride : la civilisation semble s’être répandue de là dans des lieux tempérés et d’une culture facile ; mais elle n’est jamais arrivée dans les pays froids ; on ne trouve dans la partie la plus septentrionale de l’Amérique, aucun monument qui atteste une ancienne civilisation [233].