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    Traité de Législation: VOL II

    Du développement physique acquis en Asie, en Afrique et en Europe, sous différents degrés de latitud

    Charles Comte

    CHAP. 8: > Du développement physique acquis en Asie, en Afrique et en Europe, sous différents degrés de latitude, par des peuples d’espèces mongole, caucasienne et éthiopienne. — Des causes physiques de ce développement.

    Les voyageurs ont fait sur les peuples qui habitent la côte orientale de l’Asie et les îles qui en sont voisines, des observations semblables à celles qui ont eu lieu sur la côte et les îles occidentales de l’Amérique. Les Kamtchadales, qui vivent entre le cinquantième et le soixantième degré de latitude nord, et sous un climat infiniment plus rigoureux que ne le sont les contrées de l’Europe situées sous la même latitude, sont petits et faiblement constitués. Au jugement de La Pérouse, ces peuples, comme les Lapons et les Samoïedes, sont au genre humain ce que leurs bouleaux et leurs sapins rabougris sont aux arbres des forêts plus méridionales [160]. Leurs voisins, qui vivent sur la côte, entre le quarante-cinquième et le cinquante-deuxième degré, sont comme eux mal constitués et petits ; leur taille moyenne est au-dessous de quatre pieds dix pouces ; ils ont le corps grêle, la voix faible et aiguë comme celle des enfants [161]. Le médecin qui accompagnait l’expédition de La Pérouse, assure que ce sont les hommes les plus laids et les plus chétifs qu’il ait jamais vus [162].

    Les habitants de l’île Tchoka ou Sakhalien, qui ne sont séparés d’eux que par un canal de trois ou quatre lieues, qui vivent par conséquent sous la même latitude et qui ont le même régime diététique, sont généralement bien faits, d’une constitution forte, et d’une physionomie agréable. La taille la plus commune, parmi eux, est de cinq pieds, et la plus haute de cinq pieds quatre pouces ; mais les hommes de cette dernière stature sont rares. Ces insulaires diffèrent tellement des hommes qui habitent la côte continentale voisine, que La Pérouse a douté s’ils appartenaient à la même espèce et s’ils étaient d’origine asiatique. Il est vrai, ajoute-t-il, que le froid des îles est moins rigoureux par la même latitude que celui du continent, mais cette seule cause ne peut avoir produit une différence si remarquable [163].

    Les Japonais, plus rapprochés du midi, sont en général d’une taille moyenne ; ils sont bien faits, et ont les membres bien formés. Ils ont cependant une constitution moins forte que plusieurs des habitants de l’Europe, et on en voit rarement qui aient de l’embonpoint.

    Les Chinois, qui habitent un climat tempéré, sont à peu près de la même taille que la plupart des peuples européens. Les peuples de même espèce qu’eux, qui habitent les climats froids de l’Asie, sont beaucoup plus petits. Il est rare de voir parmi eux des hommes dont la taille excède cinq pieds deux pouces [164].

    Les Persans qui appartiennent à la même race que les Chinois, ont avec eux, pour la plupart, une forte ressemblance. Mais, chez un grand nombre de familles, l’espèce s’est beaucoup améliorée par leur mélange avec l’espèce caucasienne, quoiqu’ils vivent dans un climat plus chaud que les Chinois.

    « Le sang de Perse, dit Chardin, est naturellement grossier. Cela se voit aux Guébres, qui sont le reste des anciens Perses. Ils sont laids, mal faits, pesants, ayant la peau rude et le teint coloré. Cela se voit aussi dans les provinces les plus proches de l’Inde, où les habitants ne sont guère moins mal faits que les Guèbres, parce qu’ils ne s’allient qu’entre eux. Mais dans le reste du royaume, le sang persan est présentement devenu fort beau, par le mélange du sang géorgien et circassien, qui est assurément le peuple du monde où la nature forme les plus belles personnes, et un peuple brave et vaillant, de même que vif, galant et amoureux. Sans le mélange dont je viens de parler, les gens de qualité de Perse seraient les plus laids hommes du monde ; car ils sont originaires de ces pays, entre la mer Caspienne et la Chine, qu’on appelle la Tartarie, dont les habitants, qui sont les plus laids hommes de l’Asie, sont petits et gros, ont les yeux et le nez à la chinoise, les visages plats et larges, et le teint, mêlé de jaune et de noir, fort désagréable [165]. »

    Cette constitution, particulière à l’espèce mongole et qu’on observe dans les pays les plus froids comme dans les plus chauds, a donc été modifiée par le mélange des espèces ; la chaleur du climat n’a pas fait dégénérer les descendants des circassiennes.

    Les habitants de la petite Bucharie, au nord des montagnes du Petit-Tibet, sont beaucoup au-dessous de la taille ordinaire.

    « J’ai fort observé ces petits Tartares en Perse et aux Indes, en divers lieux et en diverses fois, dit Chardin. Leur taille est communément plus petite de quatre pouces que la nôtre, et plus grosse à proportion ; leur teint est rouge et basané ; leurs visages sont plats, larges et carrés ; ils ont le nez écrasé et les yeux petits [166] ».

    Les hommes de même espèce qui habitent sur les bords des fleuves de la mer Glaciale, sont, en général, d’une taille au-dessous de la médiocre ; ils ont le teint pâle et jaune ; ils manquent de force et de vigueur. Un Russe peut lutter avantageusement contre plusieurs d’entre eux, quoiqu’ils soient de même âge et de même taille que lui [167].

    Les Arabes n’appartiennent pas à la race mongole. Leur constitution physique varie, non selon le plus ou moins de chaleur du climat, mais selon l’abondance ou la rareté de la nourriture, et selon la quantité de travail auquel il faut se livrer pour l’obtenir. En général, les Bédouins sont petits, maigres et hâlés. La taille commune est de cinq pieds deux pouces ; ils ont les jambes sèches, des tendons sans mollets, et le ventre collé au dos. Ceux qui vivent sur la frontière des pays cultivés sont mieux constitués que ceux qui vivent dans le Désert ; et les laboureurs sont mieux constitués encore que ceux qui vivent sur leurs frontières. Enfin, les chaiks et leurs serviteurs, c’est-à-dire ceux qui possèdent la plus grande quantité d’aliments, sont plus grands et plus charnus que le peuple. La taille de plusieurs d’entre eux excède souvent cinq pieds six pouces. On n’en doit attribuer la raison, dit Volney, qu’à la nourriture qui est plus abondante pour la première classe que pour la dernière [168]. Ainsi, quoique les Arabes habitent un climat beaucoup plus chaud que les Chinois et les Persans, ils ont une stature plus élevée, toutes les fois qu’ils ne souffrent pas une privation habituelle d’aliments.

    Les peuples d’Afrique ne sont-ils pas soumis à la même loi que les peuples des contrées que nous avons déjà parcourues ? Ceux qui habitent l’extrémité australe et l’extrémité septentrionale de ce continent, sont-ils plus grands, plus forts que ceux qui habitent entre les tropiques ? Le cap de Bonne-Espérance, entre le trentième et le trente-cinquième degré de latitude australe, est habité par deux peuples différents, sans compter les colons : par les Hottentots et les Boschismans. Suivant Kolbe, ceux-ci ne sont que des Hottentots que leurs crimes ont fait bannir de leurs tribus, ou qui se sont eux-mêmes réfugiés volontairement sur les montagnes, pour y mener une vie plus indépendante [169]. Mais des voyageurs plus instruits, et surtout meilleurs observateurs que lui, ont vu dans les Boschismans un peuple tellement distinct de tous les autres, qu’ils ont cru qu’il formait une espèce particulière. Ces hommes ne vivent que sur des montagnes inaccessibles et dans les creux des rochers, et par conséquent dans une température plus froide que celle des plaines ou des vallées habitées par les Hottentots. Leur stature est si petite que celle des hommes excède rarement quatre pieds [170]. Leur constitution physique n’est pas même en rapport avec leur taille ; elle y est inférieure.

    « Ce ne fut pas sans étonnement, dit Sparrman, que je vis pour la première fois un jeune Boschi dans Lange-Kloof ; sa figure, ses bras, ses jambes et tout son corps, étaient si maigres et si exténués, que je ne doutai point d’abord que ce ne fût une fièvre épidémique qui l’eût réduit à ce déplorable état ; mais à l’instant je le vis courir avec la rapidité d’un oiseau [171]. »

    Les Hottentots, suivant Dampier, ont la taille médiocre, le corps fluet et les membres petits [172]. Sparrman n’a pas trouvé qu’ils fussent pour la taille au-dessous de la plupart des Européens ; mais ils lui ont paru beaucoup plus minces [173]. Les Kabobiquois et les Koraquois, de même espèce que les Hottentots, mais plus avancés vers l’équateur, sont beaucoup plus grands et plus forts qu’eux. Les Kabobiquois, autre tribu de même race, sont aussi grands que les Cafres ; ils excèdent de toute la tête les Hottentots d’une taille moyenne [174].

    Les Cafres, qui sont de quelques degrés plus avancés vers l’équateur que les Hottentots, ont sur eux une supériorité très grande. Ils sont d’une stature plus haute, mieux conformés et plus robustes : ils sont grands, forts et bien proportionnés [175]. Ils sont plus fiers, plus hardis, et ont une figure plus agréable. Il est telle femme cafre, dit Levaillant, qui peut passer pour très jolie à côté d’une Européenne [176]. Ces peuples sont, au jugement de Barrow, la souche des Arabes Bédouins [177].

    Depuis la Mozambique jusqu’à Mélinda, c’est-à-dire depuis le quinzième degré jusqu’au troisième degré de latitude australe, la côte orientale d’Afrique est habitée par les Makouas ou Macouanas et par d’autres peuplades plus nombreuses et plus puissantes que les Cafres. Ces peuples sont très robustes et ont des formes athlétiques. Ils se sont rendu terribles aux Portugais établis sur la même côte, et les ont forcés à abandonner la campagne [178]. Les peuples les plus rapprochés de l’équateur sur cette côte, sont donc les plus grands, les mieux constitués et les plus énergiques [179].

    Les indigènes du Congo, placés sous la même latitude, sur la côte occidentale, sont, en général, de beaux hommes. Ils sont très noirs ; mais ils ont de jolis traits ; leurs dents surtout sont d’une beauté admirable [180].

    Les nègres du Sénégal, placés entre le dixième et le vingtième degré de latitude nord, sont des hommes forts et bien constitués. Les femmes у sont aussi bien faites que les hommes, ce qui est très rare chez les peuples qui ne sont pas civilisés. Elles ont la peau belle et douce, les yeux noirs et grands, la bouche et les lèvres petites, et tous les traits bien proportionnés. Plusieurs d’entre elles sont extrêmement belles ; elles ont beaucoup de vivacité, l’air aisé et agréable [181].

    Enfin, les Ashantees, placés entre le cinquième et le dixième degré de latitude nord, semblent former la nation la plus nombreuse et la plus énergique de ces climats. Dans les guerres qu’ils ont soutenues contre les Anglais, ils ont remporté des victoires signalées, quoique les troupes anglaises eussent sur eux l’avantage des armes et de la tactique. Les avantages qu’ils ont obtenus ont été si grands que beaucoup d’Anglais se sont plaints de ce que leur gouvernement ne renonçait pas aux établissements formés sur cette côte, quoiqu’il n’eût pas alors d’autres guerres à soutenir.

    Les peuples de la côte septentrionale d’Afrique, classés parmi ceux qui appartiennent à l’espèce caucasienne, ne sont ni plus petits, ni plus faibles, ni plus inactifs que les Siciliens, les Napolitains, et les Espagnols, beaucoup plus avancés vers le nord. Les degrés de chaleur que ces peuples éprouvent habituellement, ne doivent pas être appréciés seulement par les degrés de latitude sous lesquels les uns et les autres sont placés ; ils doivent s’apprécier surtout par la position de chaque pays. Les vents d’est et du sud n’arrivent en Espagne, en Sicile et en Italie qu’après avoir été rafraîchis par la Méditerranée : tandis qu’ils n’arrivent sur les côtes septentrionales d’Afrique qu’après avoir été échauffés par les sables brûlants du Désert. Ne faudrait-il pas conclure de ces circonstances, si la chaleur du climat était une cause de faiblesse et de lâcheté, que les habitants de Tunis, d’Alger et du Maroc sont les tributaires des rois de Naples et de Sicile ?

    Des voyageurs et des physiologistes ont observé, parmi les habitants de l’Égypte, trois variétés d’hommes au moins. Des Coptes, des Indiens, et des individus de race berbère. Mais nul n’a observé que la chaleur du climat eût rendu quelqu’une de ces races inférieure à ce qu’elles sont sous des climats moins ardents. Là, comme ailleurs, les hommes sont forts ou faibles, selon que les aliments sont abondants ou rares, selon qu’ils se livrent à un exercice modéré ou à des travaux excessifs.

    Si nous portons maintenant les yeux sur l’Europe, il nous sera difficile d’y trouver des nations auxquelles quelques degrés de chaleur de plus ou de moins, aient donné une constitution physique plus ou moins mauvaise. Il n’est point de nations, si l’on excepte la nation anglaise, qui, dans les quinze premières années de ce siècle, n’ait vu sur son territoire de nombreuses armées de presque tous les pays ; et nulle part on n’a remarqué qu’aucune d’elles eût une supériorité physique sur les autres. Les troupes d’élite de chaque peuple sont aussi belles que les troupes d’élite des peuples voisins ; et les soldats pris sans distinction de taille sont à peu près partout les mêmes. En jugeant de la population russe par ses armées, on peut croire que la classe la plus belle est celle dans laquelle sont pris les officiers ; mais il est remarquable que c’est la classe sur laquelle l’influence du climat se fait le moins sentir ; c’est celle qui a les moyens de se soustraire soit aux rigueurs du froid, soit aux excès de la chaleur, et qui peut jouir tout à la fois des avantages que lui procure son propre climat, et des productions des climats du midi. Mais les classes qui sont obligées de se borner aux productions de leur sol, et qui sont le plus soumises à l’action directe ou indirecte de leur climat, loin d’être supérieures aux classes correspondantes des autres pays de l’Europe, leur sont au contraire de beaucoup inférieures. Il n’y a pas de comparaison à établir entre les paysans russes et les habitants les plus pauvres de la Grèce, d’Espagne ou d’Italie [182].

    On peut trouver, sans doute, dans quelques parties du nord de l’Allemagne, des populations qui ont une plus haute stature que certaines populations de France, d’Italie ou d’Espagne ; mais aussi on trouverait aisément, chez ces trois dernières nations, des populations plus belles qu’un grand nombre de celles qui existent dans le nord de l’Europe. Dans plusieurs provinces de France, en Normandie et dans les plaines et les montagnes d’Auvergne, par exemple, on trouverait d’aussi beaux hommes que dans quelques parties de l’Europe que ce soit. On peut en dire autant de quelques provinces de l’Italie et de l’Espagne ; le premier de ces deux pays surtout renferme des hommes remarquables par leur belle constitution [183].

    J’ai fait observer précédemment que Montesquieu avait pris dans Chardin son système sur les effets produits par les climats chauds. En parlant des effets produits par les climats froids, il n’a fait qu’exprimer d’une manière générale ce que César et Tacite ont dit de la taille et de la force des peuples de Germanie. Nos soldats, dit César, questionnent les Gaulois et les marchands, qui leur racontent « que les Germains sont d’une énorme stature, d’une valeur incroyable, très aguerris, et d’un aspect si farouche qu’ils n’avaient pas seulement pu soutenir leurs regards, dans plusieurs combats qu’ils leur avaient livrés » [184]. César dit ailleurs que les Germains passent toute leur vie à la chasse ou dans les exercices guerriers [185], et Montesquieu réduit encore ce fait en système général comme il y a réduit celui qui le précède. Dans les pays du nord, dit-il, une machine saine et bien constituée, mais lourde, trouve le plaisir dans tout ce qui peut remettre les esprits en mouvement, la chasse, les voyages, la guerre [186] Montesquieu ajoute le vin, mais depuis César on a multiplié la vigne.

    En admettant que les Germains étaient un peuple grand et fort, ce fait seul ne suffirait pas pour fonder un système sur la taille et la force de tous les peuples du globe, et surtout pour affirmer que la grandeur et la force du corps sont une conséquence de l’impression du froid sur les organes. Deux phénomènes peuvent exister simultanément sur le même lieu, sans qu’on soit fondé à croire que l’un est la conséquence de l’autre.

    De l’ensemble des faits qui précèdent devons-nous conclure que le climat produit sur la constitution physique de l’homme des effets contraires à ceux que lui attribue Montesquieu ? Si l’on jugeait sur un premier aperçu et sans rechercher la liaison des effets et des causes, telle serait sans doute la conséquence qu’il faudrait tirer de ces faits ; car nous avons vu que, dans toutes les parties du globe, les populations qui sont les plus rapprochées des pôles sont les plus faibles, les plus mal constituées ; que c’est dans les pays tempérés que se trouvent les populations d’une force moyenne, et entre les tropiques que se trouvent, en général, les populations les plus fortes, les hommes les plus robustes. On peut trouver, dans les pays les plus chauds et même dans les pays tempérés, des populations faibles ; mais à aucune des deux extrémités du globe, on ne trouve des hommes grands et forts, à moins qu’ils n’aient le moyen de se soustraire aux rigueurs du climat.

    En restreignant le mot climat au sens naturel qu’il a, en le prenant pour le degré de latitude, il ne peut avoir presque aucun effet par lui-même, puisqu’il n’indique pas toujours le degré de froid ou de chaleur. On peut trouver, dans toutes les parties du monde, le froid de la Sibérie ; il ne s’agit pour cela que de parvenir à un certain degré d’élévation. En partant du pied des Alpes et en s’élevant jusqu’au sommet, on passe successivement dans toutes les températures. En Amérique, des peuples nombreux jouissent d’une température modérée, quoique placés entre les tropiques. En partant du pied des montagnes et en s’élevant jusqu’à une certaine hauteur, on passe de la zone torride à une zone glaciale, sous le même degré de latitude. Les productions du sol changent à mesure qu’on s’élève : on trouve, sous la même latitude, les productions qui ne croissent que dans les pays brûlants, et celles que nous ne trouvons, dans nos climats, que sur le sommet des Alpes [187].

    Ce sont donc les effets de la chaleur ou du froid sur la constitution physique de l’homme qu’il s’agit d’apprécier, et si nous considérons ces effets dans leur ensemble, nous verrons qu’ils ne sont pas tels que Montesquieu les a vus. Rien ne saurait vivre dans un pays entièrement privé de chaleur ; on n’y trouverait point de végétation, par conséquent point d’animaux, ni d’aliments pour l’homme. En parlant des climats froids favorables au genre humain, Montesquieu n’a donc voulu parler que des pays où l’on a des alternatives de froid et de chaleur, mais où la durée de la saison rigoureuse excède la durée de la belle saison : le Kamtchatka, par exemple, a près de neuf mois d’hiver et environ trois mois d’été ; c’est un pays froid. Un pays tempéré est celui où le temps de la végétation égale à peu près en durée le temps pendant lequel la nature se repose ; telle est une grande partie de l’Europe. Enfin, un pays chaud est celui où la nature n’a point de repos, celui où la végétation est dans un travail continuel.

    Quel est donc celui de ces trois pays le plus favorable au développement du genre humain ? Il est évident que l’homme ne saurait vivre dans les pays que nous avons appelés froids, si dans la belle saison il ne formait point de provisions pour l’hiver, et si, lorsque les grands froids arrivent, il n’avait aucun moyen artificiel de se procurer de la chaleur. Les Kamtchadales, avant que les Russes leur eussent appris à se former de moins mauvaises habitations, passaient l’hiver sous terre et y vivaient de poisson desséché. Ils ne se conservaient pas au moyen de l’intempérie de leur climat, mais en parvenant à s’y soustraire. Ils se formaient sous terre, s’il est permis de s’exprimer ainsi, un climat tempéré. Si les provisions qu’ils avaient faites au moyen de la pêche étaient insuffisantes, ils y suppléaient en tendant des pièges à des animaux ; mais les animaux eux-mêmes ne pouvaient être communs, puisqu’ils manquaient de moyens de subsistance.

    Dans les pays tempérés où les peuples n’ont fait presque aucun progrès dans la civilisation, comme étaient plusieurs contrées de l’Amérique il n’y a pas fort longtemps, le nombre de la population est toujours réduit à ce que le pays peut nourrir pendant l’hiver. Mais ici les subsistances sont moins rares et de meilleure qualité que dans les pays qui n’ont que trois mois de végétation. L’homme, sans doute, ne peut pas se nourrir des végétaux qui commencent à pousser dès le printemps et qui se conservent pendant l’hiver, même sous la neige ; mais d’autres animaux s’en nourrissent, et il se nourrit lui-même d’animaux. La saison étant moins rigoureuse, il est moins obligé de se tenir renfermé ; la chasse lui est moins difficile. Il peut d’ailleurs se livrer à la pêche pendant plus de temps que l’habitant des pays froids ; puisque les lacs et les rivières sont moins longtemps gelés, et que la glace est plus facile à rompre. Enfin, pendant la belle saison, la terre peut lui fournir pendant plus longtemps une plus grande quantité de végétaux. Cela nous explique comment, en partant de l’extrémité septentrionale de l’Amérique et en s’avançant vers l’équateur jusqu’à la Louisiane, on trouve des hommes qui sont toujours plus nombreux et mieux constitués.

    Un pays chaud où la végétation est toujours en activité offre à la population toutes les ressources de la chasse et de la pêche, et ces ressources sont les mêmes presque pendant tout le cours de l’année. Il offre, de plus, des productions végétales qui se renouvellent sans cesse, et qui fournissent soit à l’homme, soit aux animaux dont il se nourrit, des aliments, sinon abondants, répartis au moins d’une manière moins inégale pendant les diverses saisons. La prévoyance qui consiste à distribuer pendant tout le cours de l’année les produits de quelques mois, est ici moins nécessaire à l’homme : la nature elle-même s’est chargée de la distribution. Les Caribes ou Caraïbes sont, dit-on, les plus imprévoyants des sauvages : la raison en est sensible ; c’est que la terre et les eaux sur lesquelles ils vivent, les ont en quelque sorte dispensés de prévoyance. Si, aux avantages d’une température chaude et toujours à peu près égale, se joignent les avantages d’une terre fertile, de végétaux et d’animaux propres à la subsistance de l’homme, d’une exposition heureuse, et d’un exercice modéré, la constitution humaine acquerra tout le développement et toute la force dont elle est susceptible : alors on trouvera, comme au milieu du grand Océan, au centre de l’Amérique et dans quelques parties de l’Afrique, des hommes qui joindront aux formes les plus belles une stature colossale [188].

    Mais une chaleur égale et continuelle ne suffit point pour développer la constitution physique des hommes. Si un soleil ardent n’échauffe qu’une terre nue et aride comme les Steppes de l’Asie et de l’Amérique ; s’il n’y fait croître que quelques plantes rares et peu substantielles, des graminées que la sécheresse réduit en poudre ; si partout l’aridité semble poursuivre le voyageur altéré, on pourra y voir encore quelques peuplades comme on en voit dans les déserts de l’Arabie ; mais ce seront des populations différentes : les hommes y seront sains comme l’air qu’ils y respirent, petits et desséchés comme les plantes dont se nourrissent leurs chameaux.

    Même dans nos pays à demi civilisés, la constitution physique des hommes varie avec les circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés ; elle varie avec l’éducation qu’ils reçoivent, avec le genre de culture auquel ils se livrent, avec les exercices auxquels ils s’adonnent, avec la nature de l’air qu’ils respirent, avec les eaux dont ils s’abreuvent, avec les aliments dont ils se nourrissent ; le degré de latitude sous lequel ils se trouvent placés, est, en général, la circonstance qui influe le moins sur eux. La civilisation et le commerce placent, s’il est permis de s’exprimer ainsi, sous le même climat tous les hommes qui jouissent d’une fortune moyenne ; tous parviennent à obtenir des aliments et des boissons de même nature ; tous savent proportionner leurs vêtements et leurs habitations au degré de froid du pays qu’ils habitent. La température dans laquelle vit, au milieu de l’hiver, un habitant de la Russie, est peut-être même plus élevée que celle dans laquelle vit dans la même saison un habitant de la France. Les hommes du Midi qui voyagent dans le Nord pendant l’hiver, trouvent ordinairement que les appartements y sont beaucoup trop échauffés. Les habitants des pays chauds ne peuvent pas, il est vrai, se soustraire à l’action de la chaleur avec la même facilité que les habitants des pays froids peuvent se soustraire aux intempéries de l’air ; mais nous avons vu, par de nombreux exemples, que la chaleur est loin d’être contraire au développement physique des hommes.

    Nous avons observé précédemment que nos organes physiques sont susceptibles de deux genres de perfectionnement : celui qui consiste dans la bonté de leur constitution, et celui qui consiste dans la dextérité ou l’habileté qu’ils ont acquise par l’étude et l’exercice : nous ne nous sommes occupés que du premier dans ce chapitre et dans le chapitre précédent. Nous nous occuperons du second en exposant quel est l’ordre qu’a suivi le développement intellectuel dans les diverses parties du globe. Il me suffit d’avoir démontré ici que les peuples des pays froids ne sont pas nécessairement mieux constitués que les peuples des pays chauds ou des pays tempérés.

    Mais la chaleur du climat pourrait avoir peu d’influence sur notre constitution physique, et en avoir beaucoup sur nos facultés morales et intellectuelles. Il reste donc à savoir si l’opinion formée ou adoptée par plusieurs philosophes à cet égard, est mieux fondée que celle que nous venons d’examiner. En soumettant cette opinion à l’examen, nous constaterons quelles sont les parties du globe qui ont été les plus favorables au développement de l’intelligence humaine, et quelles sont celles qui lui ont opposé le plus d’obstacles. Nous chercherons à déterminer ensuite quelles sont les causes qui, placées hors de la nature humaine, ont le plus contribué soit à faire faire des progrès aux nations, soit à les retenir dans la barbarie.