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    Traité de Législation: VOL II

    Des difficultés que présente la question de l’influence des climats sur les facultés humaines. — Exp

    Charles Comte

    CHAP. 6: > Des difficultés que présente la question de l’influence des climats sur les facultés humaines. — Exposition du système de Montesquieu sur cette influence. — Vices de ce système.

    En exposant quelle est l’influence de la méthode analytique sur la morale et sur les lois des peuples, j’ai fait voir que la simple connaissance des faits et des causes qui les engendrent, peut, dans certaines circonstances, produire le perfectionnement des mœurs et des lois ; et que l’ignorance et les erreurs des hommes sont au nombre des causes les plus puissantes qui produisent les vices et les mauvaises institutions. Si les observations que j’ai faites à ce sujet sont exactes, il s’ensuit que tout peuple dont l’intelligence est susceptible de développement, est susceptible de perfectionner ses mœurs et ses organes physiques, si d’ailleurs les choses qui l’environnent ne mettent pas à ses progrès des obstacles invincibles. Il s’agit donc de savoir si tous les peuples sont capables de concevoir les mêmes vérités ; si tous ont ou peuvent acquérir une capacité suffisante pour apercevoir les liaisons qui existent, en morale et en législation, entre les effets et les causes. En supposant qu’ils aient ou qu’ils puissent acquérir une capacité suffisante, n’existe-t-il pas de causes extérieures capables de paralyser la puissance de la vérité sur leur esprit ?

    S’il en est du genre humain comme de tous les genres d’êtres animés, s’il se subdivise en plusieurs espèces, et si elles diffèrent les unes des autres par leur organisation, il n’est pas impossible qu’elles ne soient pas toutes susceptibles du même développement intellectuel, et par conséquent du même perfectionnement moral et physique. Aussi, dans les questions que je viens de poser, mon intention n’est pas de comparer diverses espèces entre elles ; je n’ai pour objet que de comparer entre elles des nations qui sont de même espèce, mais qui se trouvent dans des circonstances différentes, ou qui ne vivent pas sous la même latitude. La question, pour ces nations, est de savoir si, par des circonstances accidentelles de position, elles sont devenues incapables de discerner la vérité de l’erreur, de contracter de bonnes habitudes et d’en perdre de mauvaises ; ou si, ayant en elles-mêmes la capacité de concevoir la vérité, elles ne sont pas arrêtées dans leurs progrès par des circonstances locales.

    De fausses religions et des gouvernements vicieux sont des obstacles très puissants au développement des nations ; mais, si une fausse religion et un mauvais gouvernement étaient des obstacles invincibles au perfectionnement des hommes, quel est le peuple qui ne serait pas resté dans une éternelle barbarie ? Car quel est celui qui n’a jamais été soumis à un gouvernement despotique, ou chez lequel on n’a jamais vu régner une religion mensongère ? Il n’est point d’erreur ou de fausse opinion qui n’ait eu un commencement, et qui par conséquent ne puisse être détruite. L’homme, en venant au monde, n’apporte point dans son esprit un système religieux et un système politique tout formés. Les idées de gouvernement et de religion qu’il acquiert, lui sont données à mesure que son entendement se forme, et les circonstances qui président à cette formation peuvent varier à l’infini. Il ne s’agit ici que de rechercher les causes qui agissent constamment sur l’homme, et qu’il n’est pas en son pouvoir de détruire, telles que le climat, la position des lieux, le cours des eaux, la nature du sol et autres semblables. La chaleur du climat, suivant le système de plusieurs écrivains, et la vieillesse des peuples suivant quelques autres, peuvent être des obstacles invincibles au perfectionnement des hommes. En exposant l’état physique, intellectuel et moral des peuples de toutes les espèces, sur les diverses parties du globe, je ferai voir que ces opinions sont loin d’être fondées sur l’exacte observation des faits.

    Pour déterminer d’une manière complète quelle est l’influence du climat et des lieux sur le genre humain, il faudrait se livrer à des recherches qui excéderaient de beaucoup les limites que je me suis prescrites, et la nature même de cet ouvrage.

    Il faudrait examiner d’abord quelle est l’influence qu’exercent, sur les aliments propres aux diverses espèces d’hommes, la température de l’atmosphère, la nature et l’exposition du sol, la qualité des eaux et même la direction et la force des vents ; il faudrait examiner ensuite quelle est l’influence qu’exercent sur l’homme ses aliments ainsi modifiés. Il faudrait rechercher comment cette influence des aliments est elle-même modifiée par les effets de la culture, du commerce et de l’inégalité des fortunes. Il faudrait examiner de plus quelle est l’action qu’exercent directement sur l’homme la température, la sécheresse ou l’humidité de l’atmosphère, le cours ou la force des vents, et la qualité des eaux. Il faudrait examiner comment cette influence est elle-même modifiée par le plus ou moins de richesse d’un peuple, et par les moyens que cette richesse donne de se soustraire à l’action de la chaleur, du froid, des vents ou des eaux. Enfin, il faudrait déterminer quelle est la part d’influence qui doit être attribuée à la religion, au gouvernement, aux préjugés nationaux, à la nature de la langue, à la diversité des espèces, et aux nations environnantes.

    Il est évident que, pour se livrer à ces recherches, il faudrait embrasser non seulement l’histoire naturelle tout entière, mais encore l’histoire physique, morale et politique du genre humain ; et l’on rencontrerait en chemin beaucoup de questions qu’on n’aurait aucun moyen de résoudre. Mais les écrivains qui ont attribué au climat une influence immense sur les lois, sur les religions et sur les mœurs des peuples ; et ceux qui ont prétendu que cette influence est nulle, ne se sont point donné tant de peine. Les uns et les autres n’ont vu dans les climats que l’action de la chaleur ou du froid exercée directement sur les organes de l’homme : c’est cette action dont les uns ont exagéré les effets, et dont les autres ont contesté l’importance.

    Montesquieu semble avoir fixé à cet égard l’opinion populaire ; son jugement n’a point entraîné celui de tous les hommes instruits ; de grands écrivains, d’illustres savants n’y ont vu qu’une funeste erreur ; mais cette erreur n’a été détruite ni par les attaques d’Helvétius, ni par les plaisanteries de Voltaire, ni par les raisonnements de Volney ; il est encore un grand nombre de personnes, même parmi les gens instruits, qui considèrent les institutions et les mœurs des peuples comme le produit du climat qu’ils habitent : cette opinion est devenue en quelque sorte un préjugé populaire.

    L’opinion de Montesquieu sur les effets du froid et de la chaleur n’est pas née, comme on pourrait le croire, de l’examen approfondi des faits ; c’est un système qu’il a pris de Chardin qui lui-même l’avait emprunté à d’autres, et à l’appui duquel il a rapporté quelques faits, sans beaucoup se mettre en peine si ces faits étaient des conséquences du principe qu’il leur attribuait,** ou même s’ils n’étaient pas en opposition avec une multitude de faits contraires. L’identité entre le système de Chardin et celui de Montesquieu est si frappante, même dans les détails, qu’il suffit de les placer l’un à côté de l’autre pour être convaincu que le philosophe n’a rien ajouté au voyageur [88].

    Chardin prétend avoir observé dans ses voyages, que la chaleur du climat énerve l’esprit comme le corps ; qu’elle dissipe ce feu d’imagination nécessaire pour l’invention et la perfection des arts ; qu’elle rend incapable de ces longues veilles et de cette forte application qui enfantent les beaux ouvrages dans les arts libéraux et dans les arts mécaniques ; que de là vient que les connaissances des peuples de l’Asie sont si limitées, et qu’elles ne consistent qu’à retenir et à répéter ce qui se trouve dans les livres des anciens ; que leur industrie est brute ; et que c’est dans le septentrion qu’il faut chercher les sciences et les métiers dans la plus haute perfection [89].

    « Je trouve toujours, dit ailleurs le même voyageur, la cause ou l’origine des mœurs et des habitudes des orientaux, dans la qualité de leur climat, ayant observé dans mes voyages que comme les mœurs suivent le tempérament du corps, selon la remarque de Galien, le tempérament du corps suit la qualité du climat ; de sorte que les coutumes ou habitudes des peuples ne sont point l’effet du pur caprice, mais de quelques causes ou de quelque nécessité naturelles qu’on ne découvre qu’après une exacte recherche [90]. »

    En adoptant ce système, Montesquieu n’a cependant pas voulu s’en rapporter aveuglément à l’opinion de Chardin ; il a soumis cette opinion à l’épreuve des faits, et l’expérience, d’après laquelle il l’a jugée, est d’une nature si extraordinaire, qu’elle serait incroyable s’il ne l’avait pas lui-même consignée dans l’Esprit des Lois. Le jurisconsulte philosophe a pris la moitié d’une langue de mouton ; il l’a soumise alternativement à une température chaude, et à une température froide jusqu’à la glace ; il a examiné, à l’aide d’une loupe, les effets produits par le froid et par le chaud, sur cette moitié de langue, et ces effets lui ont servi à déterminer l’influence que le froid et la chaleur exercent sur le physique et sur le moral de l’homme, dans toutes les parties de notre globe. Voici quels sont les résultats de cette singulière expérience.

    Par le seul effet de la température, l’homme du nord a un plus grand corps, et par conséquent plus de confiance en lui-même, c’est-à-dire plus de courage ; plus de connaissance de sa supériorité, c’est-à-dire moins de désir de vengeance ; plus d’opinion de sa sûreté, c’est-à-dire plus de franchise, moins de soupçons, de politique et de ruses. Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards ; ceux des pays froids, courageux comme les jeunes gens. Les peuples du nord doivent avoir peu de vivacité ; ils doivent avoir peu de sensibilité pour les plaisirs et pour la douleur : il faut écorcher un Moscovite pour lui donner du sentiment. Dans les climats du nord, à peine le physique de l’amour a-t-il la force de se rendre sensible ; dans les pays chauds, l’âme est souverainement mue par tout ce qui a du rapport à l’union des deux sexes.

    Dans les pays du nord, une machine saine et bien constituée, mais lourde, trouve ses plaisirs dans tout ce qui peut mettre les esprits en mouvement, la chasse, les voyages, la guerre, le vin. Vous trouverez dans les climats du nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du midi, vous croirez-vous éloigner de la morale même ; des passions plus vives multiplieront les crimes ; chacun cherchera à prendre sur les autres tous les avantages qui peuvent favoriser ces mêmes passions. Dans les pays tempérés, vous verrez des hommes plus inconstants dans leurs manières, dans leurs vices même et dans leurs vertus : le climat n’y a pas une qualité assez déterminée pour les fixer eux-mêmes.

    La chaleur du climat peut être si excessive que le corps y sera absolument sans force. Pour lors, l’abattement passera à l’esprit même ; aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment généreux ; les inclinations y seront toutes passives, la paresse y fera le bonheur ; la plupart des châtiments y seront moins difficiles à soutenir que l’action de l’âme, et la servitude moins insupportable que la force d’esprit qui est nécessaire pour se conduire soi-même [91].

    Les Indiens sont naturellement sans courage par une conséquence de leur climat ; et s’ils exécutent des actes qui exigent de l’énergie, comme de se précipiter volontairement dans les flammes, ou de s’infliger les peines les plus cruelles, c’est parce que le climat exalte leur imagination. Du temps des Romains, les peuples du nord de l’Europe vivaient sans arts, sans éducation, presque sans lois, et cependant, par le seul bon sens attaché aux fibres grossières de ces climats, ils se maintinrent avec une sagesse admirable contre la puissance romaine, jusqu’au moment où ils sortirent de leurs forêts pour la détruire [92].

    Le climat qui produit l’abattement du corps et de l’esprit, qui prévient toute curiosité, toute noble entreprise, rend immuables, par cela même, la religion, les mœurs, les manières, les lois ; comme il porte les hommes vers la spéculation, il engendre le monachisme ; il engendre la paresse, et l’orgueil qui en est une conséquence ; les hommes ne sont donc portés à un devoir pénible que par la crainte des châtiments ; la servitude est donc naturelle à certains pays particuliers de la terre [93].

    La loi qui interdit l’usage du vin ne serait pas bonne dans les pays froids où le climat semble forcer à une certaine ivrognerie de nation. L’ivrognerie se trouve établie par toute la terre dans la proportion de la froideur et de l’humidité du climat. Passez de l’équateur jusqu’à notre pôle, vous y verrez l’ivrognerie augmenter avec les degrés de latitude. Passez du même équateur au pôle opposé, vous y verrez l’ivrognerie aller vers le midi, comme de celui-ci elle avait été vers le nord [94].

    Le climat ne produit pas seulement des vices moraux, il engendre aussi des maladies, telles que la lèpre et la peste. C’est le climat qui porte les Anglais au suicide, au sein même de la prospérité. Enfin, c’est à la même cause qu’il faut attribuer les mœurs atroces des Japonais, et la méfiance que ces mœurs inspirent aux lois et aux magistrats de ce peuple [95].

    Tel est le système de Montesquieu sur les effets du climat, ou, pour parler avec exactitude, du froid et de la chaleur ; car cet illustre écrivain ne s’est occupé que de l’influence immédiate produite sur l’homme par la température de l’atmosphère. J’ai réduit ses opinions au plus petit nombre de termes possible, toutes les fois que je l’ai pu sans craindre d’altérer ses pensées : j’ai rapporté les expressions mêmes dont il s’est servi dans les passages les plus remarquables. En examinant ce système, je ne rechercherai pas si les phénomènes moraux et politiques que Montesquieu atteste, doivent résulter des phénomènes physiologiques auxquels il les attribue, tels que le resserrement et le raccourcissement des fibres extérieures par la privation du calorique, et l’accroissement de force qui en résulte ; le relâchement et l’allongement des mêmes fibres par l’action de la chaleur, et la diminution de force qui en est la conséquence ; je n’examinerai pas si l’action du cœur et la réaction des extrémités des fibres se font mieux sentir dans le nord que dans le midi, si les liqueurs y sont mieux en équilibre, si le sang est plus déterminé vers le cœur, et si réciproquement le cœur a plus de puissance. Quoique peu versé en physiologie, j’ai de la peine à me persuader que ces faits puissent être constatés par des expériences faites sur une moitié de langue de mouton ; et quand même ils seraient constatés par de telles expériences, je ne saurais voir aucune liaison entre eux et les conséquences morales que Montesquieu en déduit. J’avoue qu’un système moral et politique qui reposerait sur de semblables expériences, me paraîtrait reposer sur une base fort peu solide. Avant que d’examiner si les phénomènes moraux que Chardin et Montesquieu attribuent à l’influence des climats, sont des conséquences de l’action du froid ou de la chaleur sur les fibres extérieures, il eût fallu bien constater l’existence de ces phénomènes ; il eût fallu rechercher ensuite si ces phénomènes étaient le produit d’une seule cause, et quelle était cette cause. Mais on a fait, dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres : on a commencé par imaginer un système, et ensuite on a recueilli çà et là quelques faits pour le justifier, sans même se donner la peine de faire voir la liaison prétendue entre les effets et la cause.

    L’examen du système sur l’influence des climats me conduit à des recherches de la plus haute importance : il m’oblige à distinguer les causes de prospérité ou de misère qui existent dans les hommes considérés en eux-mêmes, de celles qui existent dans les choses dont ils se trouvent environnés. Si l’on ne fait pas cette distinction, si l’on attribue exclusivement aux hommes ce qui est le produit de la nature des choses, ou aux choses ce qui est le produit des volontés humaines, on ne peut chercher à influer sur le sort d’une nation sans s’engager dans une lutte dangereuse ou tout au moins inutile. L’homme exerce sur la plupart des objets qui l’environnent une influence immense ; mais à leur tour les choses exercent sur lui une influence qui n’est guère moins étendue. C’est cette influence qu’il s’agit de constater, si nous voulons savoir jusqu’à quel point les peuples sont maîtres de leurs destinées, et comment ils doivent agir s’ils veulent faire des progrès. L’influence des choses sur les hommes n’a été aperçue par les publicistes et par les moralistes que d’une manière confuse : ils l’ont désignée sous le nom vague d’influence des climats ; mais ils n’ont pas été heureux, lorsqu’ils ont voulu déterminer les effets qu’ils ont attribués à cette influence.

    Suivant Montesquieu, le climat du nord, ou, pour mieux dire, une température froide, donne donc à l’homme un grand corps et peu de vivacité, de la confiance en lui-même, du courage, de la sécurité, de la franchise, peu de désirs de vengeance. Il lui donne peu de soupçons et de ruses, peu de sensibilité aux plaisirs et aux peines, peu de penchant à l’amour et à la jalousie, peu de vices et assez de vertus. Enfin, il lui donne du bon sens attaché à des fibres grossières, et un penchant irrésistible à l’ivrognerie [96].

    Un climat ou un pays tempéré donne à l’homme de l’inconstance dans ses manières, dans ses vices et dans ses vertus, et plus de sensibilité pour les plaisirs et pour les peines.

    Un climat chaud prive l’homme de force, lui abat l’esprit, le prive de courage, d’imagination, de sentiment généreux, le porte à la contemplation, à la paresse et à l’orgueil, le rend méfiant, soupçonneux, rusé, faux, vindicatif, lui donne une sensibilité excessive aux plaisirs et aux peines, le porte à l’amour et à la jalousie, le rend stationnaire dans sa religion, dans ses mœurs et dans ses lois ; enfin, ce climat lui fait une nécessité de l’esclavage.

    Si ce système est vrai, tous les peuples qui vivent sous une certaine latitude, sont condamnés par la nature elle-même à vivre éternellement dans le vice, le crime, l’ignorance et la misère. C’est en vain qu’on porterait chez eux la lumière : une puissance à laquelle ils ne sauraient se soustraire, les rend incapables de mieux voir ou de mieux se conduire. Les peuples situés dans les climats tempérés d’Europe, d’Amérique et d’Asie, sont condamnés par la même puissance à changer éternellement de mœurs, de lois et d’opinions ; à passer alternativement du vice à la vertu, de la vertu au vice, des lumières à l’ignorance, de l’ignorance aux lumières, du despotisme à la liberté, de la liberté au despotisme. Les peuples placés sous un climat froid, sont les seuls auxquels la nature ait été décidément favorable.

    La première difficulté qui se présente lorsqu’on veut soumettre ce système à l’examen, est de savoir quelles sont les limites des trois climats qui produisent des effets si différents. Pour les peuples qui vivent entre les tropiques, dans les lieux peu élevés au-dessus du niveau de la mer, l’Italie, l’Espagne et le Portugal sont des pays tempérés, si même ce ne sont pas des pays froids ; mais, pour les Russes, ce sont des pays chauds. Les habitants des îles Salomon, de Quito ou de Sumatra, pourraient s’imaginer, en lisant l’Esprit des Lois , que les Italiens, les Espagnols et les Portugais ont un grand corps et peu de vivacité ; mais les Russes, en faisant la même lecture, doivent croire que ces mêmes peuples n’ont ni courage, ni imagination, ni génie, et qu’ils sont aussi immuables dans leurs manières que les abeilles et les castors. Les mots froid et chaleur, appliqués à la sensation que produit sur nous l’atmosphère, sont des mots relatifs, dont la valeur n’est déterminée que par nos habitudes. La même température qu’un habitant de la Syrie trouverait glaciale, ferait suer un Suédois ou un habitant de Saint-Pétersbourg. Les habitants de Charleston sont saisis de froid et ne peuvent se passer de feu, quand le thermomètre de Réaumur ne se soutient qu’à douze degrés au-dessus de glace ; et quoique chez eux les hivers soient très courts, que le froid n’y dure pas trois jours de suite et que la plus forte gelée ne pénètre pas la terre à deux pouces, ils consomment, pour leur chauffage, autant de bois que les habitants de Philadelphie [97]. Les Russes ne se plaignent pas du froid quand le thermomètre ne tombe que de quelques degrés au-dessous de zéro. Qu’est-ce donc qu’un climat froid, un climat chaud et un climat tempéré pour les uns et pour les autres [98] ?

    Mais prenons les mots dans le sens que Chardin et Montesquieu ont sans doute entendu leur donner ; dans cette acception, un climat tempéré sera celui dont un Parisien à l’habitude ; un climat chaud sera celui qui produit sur lui de l’abattement et qui lui cause une transpiration trop abondante ; un climat froid sera celui où l’impression de l’atmosphère lui cause habituellement une sensation désagréable et lui rend la présence du feu nécessaire. Cela est encore fort vague, mais il n’est pas possible de donner aux termes une plus grande précision : dans ce sens, la Pologne, la Suède, la Russie et le Danemark sont en Europe des climats froids ; il en est de même de toutes les parties de l’Asie et de l’Amérique, placées sous la même latitude ; nous pouvons considérer comme des climats chauds toutes les parties basses du globe situées entre les tropiques. La température d’un pays ne dépend pas seulement, en effet, du degré de latitude sous lequel ce pays est placé ; elle dépend aussi du plus ou moins d’élévation du sol, et de la manière dont il est exposé ; elle dépend, en outre, de l’état du pays : sous le même degré de latitude, un sol couvert de forêts n’a pas la même température qu’un sol qui est couvert de sable ou qui est en état de pâturage ; un sol placé au centre d’un vaste continent, comme l’Afrique, n’a pas la même température qu’une île placée au milieu de l’Océan. Montesquieu n’a tenu compte d’aucune de ces circonstances, ni d’un grand nombre d’autres également influentes ; elles méritaient cependant d’être considérées.