Comma for either/or — dharma, courage. Spelling forgiving — corage finds courage.

    Cover for Traité de Législation: VOL II

    Traité de Législation: VOL II

    De l’influence attribuée à l’action des climats sur la production des diverses espèces ou variétés d

    Charles Comte

    CHAP. 5: > De l’influence attribuée à l’action des climats sur la production des diverses espèces ou variétés d’hommes. — Des invasions des peuples de diverses espèces sur le territoire les uns des autres, et de la confusion qui en est résultée.

    Mais ce n’est pas seulement par la couleur du teint que les diverses espèces ou variétés d’hommes diffèrent les unes des autres ; il existe entre elles un certain nombre de différences qui suffiraient pour les caractériser, quand même elles se ressembleraient par la couleur. Ces différences ne peuvent pas être produites par des moyens artificiels employés par les hommes sur eux-mêmes ; mais ne peuvent-elles pas l’être par l’action des climats ? En d’autres termes, les caractères particuliers à chaque espèce sont-ils les mêmes sous toutes les latitudes ? Si ces caractères varient, les variations doivent-elles être attribuées à la différence des climats ?

    Pour résoudre ces questions, il ne faut pas comparer les individus d’une espèce aux individus d’une autre espèce ; il faut comparer entre elles les diverses nations entre lesquelles chaque espèce se subdivise. Les différences qui existent parmi quelques-unes d’entre elles sont très nombreuses, et on est bien loin de les avoir observées toutes. Aussi n’ai-je ici pour but que de m’occuper de celles qui ont le plus d’importance ou qui indiquent un entendement plus ou moins susceptible de développement.

    L’espèce caucasienne s’est répandue sur le globe dans toutes les directions ; on la rencontre sur tous les continents et sous toutes les latitudes. Elle occupe presque exclusivement l’Europe, car le territoire habité par les Lapons et par les Finnois mérite à peine d’être compté. Elle s’est répandue d’Europe dans toutes les autres parties du monde ; les Français, les Anglais, les Hollandais, les Espagnols et les Portugais occupent le continent américain et les îles qui l’avoisinent, depuis la baie d’Hudson jusqu’au Rio-Négro. Dans chacune des parties de ce continent, tous ont conservé non seulement la couleur particulière à leur espèce, mais tous les traits principaux qui la caractérisent. Les Français, les Hollandais, les Anglais et les Portugais se sont également répandus sur les côtes d’Afrique depuis le Sénégal jusqu’au cap de Bonne-Espérance. Les traits distinctifs de leur espèce sont restés invariables comme la couleur. Les descendants des Hollandais n’ont pris au Cap aucun trait de ressemblance avec les Hottentots, les Boschismans ou les Cafres. Les descendants des Portugais, sur le canal de Mozambique, et les descendants des Français, dans l’Ile de France, n’ont pas pris davantage les traits des peuplades qui habitent la côte orientale d’Afrique. Les Maures et les Arabes ont conservé sur ce continent tous les traits particuliers à leur espèce. Les Anglais établis dans l’Hindoustan, les Hollandais établis aux Moluques, les Espagnols aux Philippines, n’ont pris aucun des caractères de l’espèce mongole ou de l’espèce malaie. Enfin, les caractères particuliers à l’espèce mongole ont fini par disparaître chez les Perses qui se sont alliés constamment à des femmes d’espèce caucasienne. L’influence de l’espèce s’est montrée supérieure à l’influence attribuée au climat.

    Les peuples chez lesquels les traits qui caractérisent l’espèce caucasienne sont les plus marqués, sont ceux qui habitent les montagnes du Caucase. Les peuples chez lesquels les traits propres à l’espèce mongole sont les plus prononcés, sont ceux qui habitent au centre de l’Asie. C’est particulièrement chez eux qu’on observe des hommes ayant le visage plat, large et carré, les yeux petits et placés diagonalement, la bouche grande, le nez écrasé, la tête volumineuse, le col peu allongé, les cheveux noirs, grossiers et lisses, la taille courte et ramassée. Ces traits n’ont pas plus cédé à l’influence des climats que le teint jaunâtre ou basané qui appartient aux mêmes peuples ; ils sont les mêmes dans les provinces les plus rapprochées de l’Hindoustan que dans les montagnes du nord [66]. Ils sont les mêmes dans toute l’étendue de la Chine [67], sur les côtes orientales de l’Asie [68], dans les îles qui en sont voisines [69], au Kamtchatka [70], dans les îles des Renards [71], et dans le nord de l’Amérique [72]. La nubilité est plus précoce chez les femmes d’espèce mongole que chez les femmes des autres espèces ; elle se manifeste depuis neuf ans jusqu’à douze. Ce caractère, qu’on a attribué à la chaleur du climat, parce qu’on l’a d’abord observé dans le sud de l’Asie, existe dans les climats les plus froids comme dans les plus chauds. On le retrouve à la côte nord-ouest de l’Amérique, chez les Esquimaux ; et en Asie chez les Kamtchadales et chez les Korockas, où des filles de dix ans sont souvent mères [73].

    Les peuples que les naturalistes ont classés sous la dénomination d’espèce ou de variété éthiopienne diffèrent tellement les uns des autres, que, si on ne les caractérise pas par la couleur, il est très difficile de leur trouver des traits communs, et de déterminer par conséquent les caractères généraux qui les distinguent. L’histoire ni la tradition ne nous ayant jamais fait connaître les migrations d’aucun de ces peuples ; tous, depuis qu’ils nous sont connus, étant restés attachés au sol qu’ils occupent aujourd’hui ou ne s’étant déplacés du moins que pour se transporter à de petites distances, nous n’avons aucun moyen de déterminer si les différences qui les distinguent sont ou ne sont pas le produit du climat. Il est vrai qu’en faisant le trafic des esclaves, les Européens sont parvenus à former des colonies de nègres loin du continent de l’Afrique. Mais il est résulté de la manière dont ces colonies ont été formées, un mélange de races qui ne permet plus de reconnaître quelle a été l’origine de la population nègre actuelle. Les effets produits par ces transmigrations forcées ont été d’ailleurs trop peu observés, pour qu’on puisse se flatter de les connaître et surtout d’en assigner les causes. On se trouve donc réduit à raisonner sur des conjectures ou des analogies.

    Nous avons vu que la couleur des variétés nègres n’est point susceptible d’être modifiée par la température de l’atmosphère, et nous n’avons aucune raison de croire que les autres caractères particuliers à ces peuples soient plus susceptibles de modification. Nous devons penser, au contraire, que ces caractères ne peuvent être changés par une telle cause, lorsque nous voyons que toutes les autres espèces conservent les traits qui leur sont propres, sous tous les climats. Si les descendants des Européens établis au cap de Bonne-Espérance, par exemple, ne prennent aucun des traits particuliers aux Boschismans ; si les Mongols établis au nord de l’Amérique ne prennent pas les traits qui distinguent l’espèce américaine ; si les Malais, dans les îles de la Sonde, ne prennent ni les traits de l’espèce africaine, ni ceux de l’espèce mongole [74], quelles raisons pourrions-nous avoir de penser que les nègres du Congo transportés au cap de Bonne-Espérance y deviendraient des nains semblables aux Boschismans, ou que les Boschismans transportés au Congo y prendraient une taille colossale ? Les Cafres, si remarquables par leur haute stature, par la beauté de leurs proportions, par la régularité de leurs traits, ne sont éloignés que d’une petite distance des Boschismans, dont la taille n’excède pas quatre pieds, et dont la conformation nous paraît monstrueuse. Est-il quelque raison qui puisse nous déterminer à croire que, si ces deux peuples prenaient la place l’un de l’autre, en conservant leur même genre de vie, ils changeraient aussi de proportions par le seul effet du climat ?

    Si les traits qui distinguent l’espèce nègre de l’espèce caucasienne étaient le produit du climat, les Hottentots du Cap seraient de tous les peuples africains ceux qui se rapprocheraient le plus des Européens, et cette ressemblance s’affaiblirait à mesure qu’on s’avancerait vers la zone torride ; mais ce n’est pas ce qui arrive : des peuples qui vivent sous un climat beaucoup plus chaud que celui qu’habitent les Hottentots, se rapprochent beaucoup plus qu’eux des peuples du Caucase. Les Cafres diffèrent si peu de nous par les traits, qu’un voyageur les a cru descendus des Arabes bédouins [75]. Les mêmes traits se retrouvent chez d’autres tribus africaines qui habitent un climat encore plus chaud :

    « Je ne crains pas d’avancer, dit Dauxion-Lavaisse, que malgré la similitude de la couleur des nègres, il y a beaucoup de variété dans la forme des têtes des diverses nations ou tribus, et que les Mandingues, les Koromantins et les Mozambiques, par exemple, ont la tête d’une aussi belle forme que l’Européen, et le reste du corps aussi beau et aussi fort. Si jamais on fait une collection de crânes de ces trois nations, je ne crains pas de prédire qu’on en trouvera beaucoup dont l’angle facial dépassera quatre-vingts degrés [76]. »

    En s’avançant davantage vers l’équateur, des phénomènes plus remarquables se présentent : ce sont des peuples nombreux qui se composent de trois espèces ou variétés très distinctes, de noirs, de basanés et de blancs. Les hommes des deux dernières espèces ont les traits aussi fins que les peuples d’Europe, quoique placés presque au-dessous de l’équateur [77].

    Les peuples noirs qui habitent dans plusieurs îles du grand Océan, ne sont pas tous sous la même latitude ; les traits des uns se rapprochent plus que les traits des autres des caractères qu’on croit plus particuliers à l’espèce éthiopienne ; mais ces traits ne sont pas plus prononcés chez ceux qui sont le plus près de l’équateur que chez ceux qui en sont le plus éloignés ; on a vu, au contraire, que les habitants de l’île de Van-Diemen ont les cheveux laineux des noirs, tandis que ceux de la Nouvelle-Hollande, placés sous un climat plus chaud, ont les cheveux longs et lisses ; les habitants de la Nouvelle-Calédonie, quoique plus rapprochés de l’équateur que ceux de l’île de Van-Diemen d’environ vingt-un degrés, et paraissant, par la couleur et la nature des cheveux, appartenir à la même espèce, sont bien faits, forts et robustes, et ont, pour la plupart, les traits plus réguliers [78] ; tandis que ceux des Nouvelles-Hébrides, qui ne sont avancés que de deux degrés de plus que ceux de la Nouvelle-Calédonie, sont petits, ont les bras et les jambes longues et grêles, le nez large et plat, les os des joues proéminents, le front très court et quelquefois extrêmement comprimé, et ressemblent à des singes [79] ; les habitants des îles Salomon, ont des traits moins irréguliers, quoique placés sous un climat plus ardent [80] ; enfin, les habitants de l’île de l’Amirauté diffèrent peu des Européens par la physionomie, quoique par la nature des cheveux et par la couleur du teint, ils appartiennent à l’espèce nègre [81].

     Il résulte de ces faits que les peuples classés sous la dénomination d’espèce ou de variété éthiopienne, se subdivisent en un très grand nombre de variétés, qui diffèrent considérablement les unes des autres ; que, si la couleur qui est commune à toutes existe indépendamment du froid ou de la chaleur qu’elles éprouvent, les autres traits qui les caractérisent sont également indépendants du climat ; que, par conséquent, l’histoire naturelle ne fournit aucune raison pour faire croire que ces peuples ont une origine commune, je ne dis pas avec les individus d’espèces caucasienne, mongole, américaine ou malaie, mais même avec les tribus de nègres qui peuplent l’Afrique. Ces peuples qui sont répandus sur le grand Océan, et qu’on trouve également noirs sous tous les degrés de latitude, ne diffèrent pas seulement des peuples d’espèce malaie au milieu desquels ils habitent, par la couleur, les cheveux et les proportions du corps ; ils diffèrent d’eux surtout par la langue, par les usages, par les mœurs, par le degré de civilisation. Quoique souvent très rapprochés les uns des autres, ils paraissent n’avoir jamais eu de communication ensemble ; tandis qu’au premier aspect on reconnaît les habitants des îles Sandwich, ceux de la Nouvelle-Zélande, ceux de l’île de Pâques et ceux de l’île de Sumatra pour appartenir à la même espèce, quoique les premiers soient éloignés des seconds de soixante degrés ou onze cents lieues, et que les troisièmes soient séparés des quatrièmes par une distance de cent cinquante degrés, près de la moitié de la circonférence de la terre.

    Les peuples d’espèce américaine diffèrent les uns des autres par une teinte plus ou moins foncée, par une taille plus ou moins élevée, et surtout par le langage ; mais sous tous les autres rapports, il existe entre eux une si grande ressemblance, que, suivant Ulloa, lorsqu’on a vu un Indien de quelque contrée que ce soit, on peut dire qu’on les a vus tous [82]. M. de Humboldt a trouvé de l’exagération dans cette assertion sur la similitude des formes ; mais il a été frappé néanmoins de l’air de famille qui existe chez tous ces peuples, quel que soit le climat sous lequel ils vivent. Sur un million et demi de lieues carrées, dit-il, depuis les îles de la terre de Feu, jusqu’au fleuve Saint-Laurent et au détroit de Béring, on est frappé au premier abord de la ressemblance que présentent les traits des habitants. On croit reconnaître que tous descendent d’une même souche, malgré l’énorme différence des langues, et la distance qui les éloigne les uns des autres [83]. Il faut bien que cette ressemblance de famille soit frappante, puisqu’en lisant les diverses relations de voyages faits sur les côtes ou dans l’intérieur de ce continent, on trouve que tous les voyageurs ont attribué aux indigènes à peu près les mêmes caractères [84].

    Les peuples d’espèce cuivrée répandus sur la surface du continent américain, habitent sous toutes les zones, depuis la zone torride jusqu’à la zone glaciale ; cependant leurs traits comme leur couleur restent invariables. Les variations qu’il est possible d’apercevoir entre eux, n’ont aucun rapport avec le plus ou moins de chaleur qu’ils éprouvent. Ce n’est donc pas à la chaleur du climat qu’il est possible d’attribuer les différences qu’on observe entre les hommes de l’espèce cuivrée et les hommes des autres espèces. Depuis que les Européens se sont établis sur le continent d’Amérique, et qu’ils y ont porté des hommes d’espèce éthiopienne, les Américains ne sont pas devenus plus semblables aux hommes de ces deux espèces, que ceux-ci ne sont devenus semblables aux Américains. Chaque espèce, si elle n’a pas été modifiée par des alliances, a conservé tous les caractères qui lui sont propres.

    Les peuples d’espèce malaie sont ceux qui, par leur constitution physique, se rapprochent le plus des individus d’espèce caucasienne. Les variations qu’on observe chez eux portent particulièrement, comme celles que nous avons observées chez les peuples d’espèce américaine, sur la taille, et sur le teint que les uns ont un peu plus foncé que les autres. Les traits varient d’un individu à un autre comme chez les Européens ; mais les différences qui existent entre eux n’ont aucun rapport avec la température du climat. Dans la Nouvelle-Zélande, à l’île de Pâques et dans les îles Marquises, on trouve également des individus qui ont des traits européens et des cheveux noirs, châtains, lisses et bouclés. Suivant un voyageur, la face des habitants de l’île de Pâques ne diffère de celle des Européens que par la couleur, et il ne manque aux femmes que le teint pour être belles, dans le sens que nous attachons à ce mot [85]. Les habitants des îles Marquises, beaucoup plus rapprochés de l’équateur, ne diffèrent d’eux et de ceux de la Nouvelle-Zélande, que par une plus grande régularité dans leurs traits. Ils ont le cou long et d’une belle forme, de beaux yeux grands et noirs, de belles dents, et toutes les parties du corps bien proportionnées. Les femmes, dit Krusenstern, sont en général très belles ; leur tête surtout est admirable ; elles l’ont bien proportionnée ; le visage plutôt rond qu’ovale, de grands yeux brillants, le teint fleuri, de très belles dents, et des cheveux qui bouclent naturellement [86]. Ces peuples sont exactement sous la même latitude que les nègres des îles Salomon.

    Aucune des espèces que nous avons observées ne dévie donc des traits qui les distinguent, ni par des moyens artificiels, tels que des peintures, des compressions, des mutilations, ni par le moyen du froid ou de la chaleur ; sous toutes les latitudes et à tous les degrés d’élévation, les individus transmettent à leurs descendants les caractères distinctifs de leur espèce particulière. Les sciences ne nous ont point appris, et probablement elles ne nous apprendront jamais si les principales races que nous connaissons appartiennent à autant d’espèces primitives, ou si elles sont dérivées d’une espèce unique. Elles ne peuvent encore moins nous apprendre si l’espèce unique que l’on supposerait avoir existé, était semblable à telle espèce que nous connaissons plutôt qu’à telle autre ; si, par exemple, les Éthiopiens sont des Caucasiens dégénérés, ou si les Caucasiens sont des nègres qu’une bizarrerie de la nature a rendus blancs. Les naturalistes divisent en plusieurs espèces tous les autres genres d’animaux et se mettent peu en peine de nous persuader que toutes les espèces qu’ils classent sous le même genre, sont ou non dérivées d’une seule. Ils trouvent dans les variations qu’ils observent parmi certains animaux domestiques, comme les chats, les chiens, les lapins et les ânes, des raisons de croire à l’unité du genre humain. Mais celui qui chercherait chez d’autres animaux, chez les singes, par exemple, des raisons de croire à la pluralité des espèces parmi les hommes, leur paraîtrait un mauvais raisonneur. Ceux mêmes qui n’admettent pas que des questions d’histoire naturelle ou d’astronomie puissent être toujours bien résolues par des connaissances théologiques, ne peuvent se résoudre à ignorer ce que les sciences ne sauraient leur apprendre. Leur orgueil se révolte à la pensée que le genre humain a pu se composer d’autant d’espèces primitives que nous comptons de variétés ; et que leur espèce, unique dans l’univers, n’a pas donné naissance à toutes les autres.

    En exposant les caractères physiques qui sont particuliers à chaque race, et en examinant si ces caractères ont été produits par des moyens artificiels ou par l’influence des climats, je ne me suis point proposé de rechercher s’il a existé plusieurs espèces primitives, ou s’il n’en a existé qu’une seule. Cette question, que je ne crois pas susceptible d’être résolue par les sciences naturelles, et qui par conséquent n’est point, à mes yeux, une question philosophique, est étrangère à l’objet que je me propose. Ce que je veux, c’est de rechercher si les hommes de toutes les races sont également susceptibles de perfectionnement ; si les mêmes causes produisent sur toutes des effets semblables, ou si elles peuvent arriver aux mêmes résultats par les mêmes moyens ; c’est de rechercher particulièrement quels sont les effets qui résultent de la domination d’une espèce sur l’autre, du mélange de plusieurs sur le même territoire, et surtout de leurs alliances.

    Cette question sur le mélange des espèces, et sur la domination des unes sur les autres, serait peut-être peu importante, si la terre était restée partagée entre elles selon les lois que la nature semblait avoir elle-même établies ; si les peuples d’espèce cuivrée avaient conservé la possession exclusive du continent américain ; si les peuples d’espèce mongole ne s’étaient pas troublés mutuellement dans la possession de leurs territoires, et surtout s’ils n’avaient jamais dépassé les frontières de l’Asie ; si les peuples d’espèce malaie n’avaient jamais été inquiétés dans la possession des îles du grand Océan ; si l’espèce éthiopienne était restée maîtresse exclusive de l’Afrique ; enfin, si l’espèce caucasienne, maîtresse de l’Europe, n’en était jamais sortie et n’y avait jamais été troublée.

    Mais les Mongols, du centre de l’Asie, ont débordé de toutes parts et sont allés aussi loin que leurs chevaux ont pu les conduire : non seulement ils ont porté leur domination sur tous les autres peuples qui appartiennent à la même espèce qu’eux-mêmes ; ils l’ont portée même chez les peuples d’espèce caucasienne et se sont confondus avec eux. Les peuples d’espèce caucasienne à leur tour, en même temps qu’ils ont cherché à dominer les uns sur les autres, se sont répandus sur toutes les parties de la terre, et se sont mêlés avec les peuples de toutes les autres espèces. En Afrique, ils ont établi leur domination sur les côtes de la Méditerranée et de la mer Rouge, sur les bords du Sénégal, au cap de Bonne-Espérance, sur le canal de Mozambique et dans les îles qui en sont voisines. En Asie, ils se sont mêlés avec les Perses, ils se sont établis dans l’Hindoustan et dans les îles innombrables qui se trouvent entre la Nouvelle-Hollande et le continent asiatique. Là on trouve réunis sur le même sol des Nègres, des Mongols, des Malais et des Caucasiens, ayant chacun leur couleur, leur physionomie, leurs mœurs, leur langue, leur croyance. Dans le grand Océan leur domination se fait déjà sentir par leur établissement sur l’île de Van-Diemen, dans la Nouvelle-Hollande et dans les îles Sandwich, et il ne faut pas douter qu’ils ne finissent par se mêler avec les peuples d’espèce malaie.

    Mais, de tous les mélanges d’espèces, le plus important et le plus digne d’observation est celui qui, depuis plus de trois siècles, s’opère sur le continent et sur les îles d’Amérique. Les peuples d’espèce caucasienne, tels que les Français, les Anglais, les Hollandais, les Espagnols et les Portugais, ne se sont pas bornés à s’établir sur les terres déjà occupées par les peuples d’espèce cuivrée, depuis le Canada jusqu’aux pampas de Buenos-Aires ; ils ont transporté sur le même sol des multitudes d’individus d’espèce éthiopienne, et plusieurs d’espèce malaie. Les peuples d’espèce cuivrée qui se trouvent au nord de l’Amérique septentrionale, ne peuvent compliquer beaucoup l’état de l’espèce caucasienne, car le nombre en diminue d’une manière sensible. Mais il n’en est pas de même des peuples d’espèce éthiopienne qui se trouvent dans les îles ou dans la partie méridionale des États-Unis ; leur nombre, loin de décroître, se multiplie au contraire dans une proportion plus grande que celle dans laquelle se multiplient les Européens. Dans l’Amérique méridionale et à l’extrémité australe de l’Amérique du Nord, les individus d’espèce cuivrée, déjà fort nombreux, se sont multipliés depuis la conquête. Le mélange de ces peuples avec des Européens, des noirs et des malais, a produit des variétés nouvelles, et la population de cette partie du monde présente des phénomènes dont l’état de l’Europe ne peut nous donner aucune idée. [87]

    Tant que l’Amérique n’a été considérée que comme un vaste domaine exploité au profit des Européens, il est naturel que les faits qui avaient lieu sur ce continent et qui n’avaient aucun rapport au commerce, aient peu fixé l’attention des observateurs. Mais tout est bien changé depuis que l’Amérique du Nord a fait reconnaître son indépendance, qu’elle a établi des formes de gouvernement étrangères aux Européens, et que l’Amérique du Sud a suivi son exemple. L’Europe par ses mœurs, ses connaissances, ses arts, ses richesses, en un mot sa civilisation, tient encore le premier rang dans le monde ; mais, lorsque l’on considère la position, l’étendue, la fertilité du continent américain, le nombre et l’étendue des lacs qu’il possède, les rivières et les fleuves immenses qui l’arrosent, la variété et la richesse des produits de son agriculture, et la nature de ses institutions, on peut prévoir qu’il viendra un temps où l’importance relative des peuples d’Europe aura beaucoup diminué. Il n’est donc pas indigne des sciences morales de s’occuper des phénomènes que ce pays leur offre.

    L’objet de ces recherches sur le mélange des races et sur la domination des unes sur les autres, est de savoir quels sont les effets que cette domination et ce mélange produisent sur la constitution physique et sur les facultés intellectuelles et morales de l’ensemble de la population qui en résulte. Mais, pour apprécier ces effets, il faut les distinguer de ceux qu’on a attribués à des causes sur lesquelles la volonté de l’homme a moins d’influence, je veux parler du climat, des lieux et du cours des eaux.

    Nous avons vu, dans ce chapitre, qu’aucun des caractères qui distinguent les espèces les unes des autres, ne sont produits ni par le climat ni par aucun moyen artificiel. Mais, quoique le climat ne produise aucune déviation dans les espèces, on conçoit qu’il pourrait diminuer ou accroître les forces physiques des individus, affaiblir ou fortifier leurs facultés intellectuelles, irriter ou calmer leurs passions, sans leur faire perdre aucun des caractères qui sont propres à leur espèce. J’examinerai cette question en exposant quelle est l’influence qu’exercent les choses dont les hommes sont de toutes parts environnés, sur la prospérité et la décadence des nations, quelle que soit d’ailleurs l’espèce à laquelle elles appartiennent.