Traité de Législation: VOL II
Des causes physiques auxquelles a été attribuée la production des diverses espèces d’hommes, et part
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 4: > Des causes physiques auxquelles a été attribuée la production des diverses espèces d’hommes, et particulièrement de l’influence des climats.
S’il nous est impossible de connaître, par le seul secours des sciences, des événements qui sont antérieurs à tous nos monuments historiques, et sur lesquels l’expérience ne nous donne aucune lumière, nous pouvons apprendre au moins si tels faits bien constatés, sont ou ne sont pas des conséquences de tels autres faits également bien constatés. Nous pouvons savoir si les caractères qui distinguent chaque espèce ou chaque variété, comme on voudra les appeler, se transmettent ou non de génération en génération ; s’ils peuvent être produits par des opérations artificielles sur les individus, par les aliments dont ils se nourrissent, ou par la température de l’atmosphère dans laquelle ils se trouvent placés.
Plusieurs savants ont imaginé que, pour modifier l’espèce, il suffisait de modifier artificiellement les individus ; qu’en imprimant par un moyen artificiel, par exemple, telle couleur à tel homme et à telle femme, et en répétant la même opération sur leurs descendants pendant quelques générations, on finirait par altérer la couleur de l’espèce ; qu’en donnant, par un moyen quelconque, telle ou telle forme à tel organe, et en continuant la même opération sur les enfants pendant un certain temps, les hommes finiraient par naître avec telle ou telle forme. C’est cette opinion, qu’aucune expérience ne justifie, qui a fait penser à quelques-uns, non que les indigènes d’Amérique se peignaient en rouge parce qu’ils étaient cuivrés, mais qu’ils naissaient cuivrés parce que leurs ancêtres s’étaient peints en rouge. La même opinion a fait croire à Volney que le caractère des traits et de la physionomie des nègres, était le résultat d’une lumière trop forte pour la vue humaine. L’observation exacte des faits prouve jusqu’à l’évidence que des opinions semblables n’ont aucun fondement [23].
Presque tous les habitants des îles de l’océan Pacifique s’impriment dans la peau des couleurs ineffaçables : ces couleurs ne tiennent pas seulement à l’épiderme, elles sont introduites dans le tissu même de la peau, au moyen d’instruments aigus ; c’est, en général, avant la puberté que l’opération commence à s’exécuter ; les femmes y sont assujetties comme les hommes. Nous ignorons depuis quelle époque cet usage est mis en pratique ; mais on peut croire qu’il remonte aux temps les plus reculés, puisqu’il se retrouve dans presque toutes les îles, et qu’il est probable qu’il y a été apporté au moment où elles se sont peuplées. Cependant, dans aucune les enfants ne naissent tatoués ; à chaque génération l’opération doit être faite, comme si elle n’avait jamais eu lieu sur les générations précédentes.
La réduction que les Chinois font éprouver aux pieds de leurs filles par une compression artificielle, ne se transmet jamais d’une génération à l’autre ; cette déformation qui affecte l’individu, est sans influence sur ses descendants. Les hommes et les femmes caribes, dont la tête a été artificiellement aplatie dès leur naissance, engendrent des enfants avec les proportions qui caractérisent leur espèce, et ils ne peuvent les rendre semblables à eux-mêmes qu’en leur faisant subir la même compression [24]. Les indigènes du nord-ouest de l’Amérique, qui se font sous la lèvre inférieure une large ouverture à laquelle ils donnent l’apparence d’une seconde bouche, ne transmettent pas, par la génération, cette difformité à leurs descendants [25]. Les individus de quelques tribus africaines, qui, par des incisions, produisent sur quelques parties de leur corps des élévations artificielles, ne sont pas encore parvenus à modifier leur race par des moyens semblables [26]. Presque tous les peuples d’espèce américaine, une partie de ceux qui appartiennent à l’espèce malaie, et les Orientaux d’espèce caucasienne, s’épilent une partie du corps avec beaucoup de soin ; mais cet usage est sans influence sur la constitution physique de leurs descendants. Dans presque tous les pays, les femmes se percent les oreilles pour y suspendre divers ornements, et nous ne connaissons aucun exemple d’enfant né avec les oreilles percées. Enfin, quelle que soit la persistance avec laquelle nous mutilons certains animaux, nous ne sommes point parvenus à en affecter l’espèce. Les chevaux et les chiens auxquels on a coupé la queue ou les oreilles, n’engendrent que des individus semblables à ceux qui n’ont pas subi cette opération.
L’opinion de Buffon et de quelques autres naturalistes qui ont attribué les différences caractéristiques des espèces à des moyens artificiels, qui ont cru, par exemple, que le teint olivâtre de l’espèce mongole, et le teint cuivré de l’espèce américaine, étaient produits en grande partie par leur saleté ou par la fumée de leurs huttes, non seulement n’est pas fondée sur l’expérience, mais se trouve démentie par elle. Ceux de nos ouvriers qui travaillent dans les mines ou dans les forges, les charbonniers et les ramoneurs, engendrent des enfants aussi blancs que ceux des individus les plus propres. Si les causes dont parle Buffon produisaient les effets qu’il leur attribue, une partie des Européens seraient aussi noirs que des Africains. Il est vrai que ce grand écrivain attribue à plus d’une cause les variétés qu’on a observées parmi les hommes : suivant lui, le climat est l’agent qui a le plus contribué à la production de ces variétés ; mais on va voir que cet agent prétendu n’a pas eu l’effet qu’on lui attribue, et que les rayons du soleil, en modifiant le teint de l’individu, n’affecte pas plus l’espèce, que ne l’affecte le tatouage des habitants des îles du grand Océan.
Les diverses couleurs du teint sont au nombre des caractères qui servent à distinguer les espèces ; mais ces caractères ne sont pas les seuls. Les nègres pourraient avoir le teint des Européens, et en différer encore sous beaucoup d’autres rapports. Or, les naturalistes qui ont cherché à expliquer la différence de teint par la différence de climat, ont laissé sans explication toutes les autres différences. Elles sont cependant assez nombreuses pour caractériser les espèces, et pour nous empêcher de les confondre.
Le teint des individus de l’espèce caucasienne varie avec la température de l’atmosphère, pour tous les hommes qui restent exposés au grand air. Les Maures qui habitent les côtes de Barbarie ont le teint plus foncé que les habitants du Portugal et de l’Espagne ; ceux-ci plus que les Français, et les Français plus que les Allemands et les Anglais [27]. Ces différences sont le produit incontestable de l’air, ou de l’atmosphère qui nous environne ; tel Allemand qui irait vivre en Espagne y prendrait le teint d’un Espagnol, et tel Espagnol qui irait vivre parmi les Allemands, prendrait le teint des peuples d’Allemagne. Tant que les naturalistes se sont bornés à observer superficiellement ces phénomènes, et tant qu’ils n’ont connu des peuples noirs que dans la partie la plus brûlante de l’Afrique, il est naturel qu’ils aient attribué la différence de couleur à la différence de climat ; mais aussitôt que les faits ont été soumis à une observation plus réfléchie, et que le nombre s’en est multiplié, il n’a plus été possible de conserver la même opinion.
L’action de l’atmosphère, si puissante sur l’individu, est sans influence sur sa postérité. Les enfants d’espèce caucasienne naissent blancs sous toutes les latitudes et à tous les degrés de température, et ils demeurent tels jusqu’à ce que l’action de l’air ou de la lumière ait plus ou moins modifié leur teint. Il n’y a aucune différence de couleur entre l’enfant d’un Algérien, l’enfant d’un Espagnol et celui d’un Suédois ou d’un Russe. Les enfants des créoles anglais, qui naissent entre les tropiques, naissent exactement de la même couleur que ceux qui reçoivent le jour dans la Grande-Bretagne. Les descendants des Espagnols dans l’Amérique du sud, ont le teint aussi beau que ceux qui ne sont jamais sortis du territoire espagnol, peut-être même l’ont-ils plus beau, lorsqu’ils ne s’exposent pas aux rayons du soleil. Les enfants des Hollandais qui naissent à côté des Cafres, sont aussi blancs que ceux qui naissent à Amsterdam. Non seulement l’influence du climat n’affecte pas la couleur de l’espèce, mais elle n’affecte pas même l’individu tout entier ; les parties du corps qui restent couvertes ont autant de blancheur chez les peuples du Midi, que chez les peuples du Nord ; elles paraissent même souvent en avoir davantage, par le contraste qui existe entre elles et celles auxquelles l’action de l’air ou du soleil a imprimé une teinte plus ou moins basanée [28].
Les individus de l’espèce éthiopienne naissent à peu près de la même couleur que les individus de l’espèce caucasienne : ils sont rougeâtres en venant au monde. Au troisième jour, les organes de la génération, le tour des ongles et des mamelons sont entièrement noirs ; au cinquième ou au sixième jour, le corps de l’enfant a complètement acquis la couleur particulière à son espèce. Ce changement s’opère dans les climats les plus froids comme dans les plus chauds ; Camper l’a observé à Amsterdam, sur un enfant né dans l’hiver, dans une chambre bien fermée, et tenu soigneusement enveloppé dans des langes [29]. Kolbe a fait sur des enfants de Hottentot des observations semblables : ces enfants ont en naissant la couleur des Européens ; mais au bout de dix ou douze jours cette couleur fait place à une couleur noirâtre qui leur couvre tout le corps, excepté la paume des mains et la plante des pieds, qui demeurent toujours blanchâtres, comme chez tous les individus de même race [30]. Les nègres répandus sur la surface du continent américain, sous toutes les latitudes, et à tous les degrés d’élévation, quoique descendus de parents qui étaient nés et qui avaient vécu dans le pays, sont d’une couleur aussi foncée que ceux qui sont nés au centre de l’Éthiopie, et qui n’ont jamais quitté leur pays natal. Les nègres établis dans le nord de l’Europe, non seulement conservent leur couleur originelle, mais la transmettent à leurs descendants aussi foncée qu’ils l’ont reçue : j’ai eu souvent occasion d’observer en Angleterre les enfants nés d’un noir et d’une femme remarquable par sa blancheur ; ils étaient aussi basanés que le sont les mulâtres nés et élevés sous les tropiques. Les parties du corps des nègres qui ne sont jamais exposées à l’action du soleil ou de la lumière, sont aussi noires que celles qui ne sont jamais couvertes.
Divers peuples d’espèce nègre sont répandus dans quelques-unes des îles de l’océan Pacifique ; on ignore depuis quel temps ils y sont établis, et quelle fut leur origine ; on sait seulement qu’ils y étaient déjà lorsque les Européens firent la découverte de ces îles. Mais, quoiqu’ils vivent à une grande distance les uns des autres, quoique quelques-uns soient placés sous l’équateur, que d’autres vivent dans un climat tempéré, et d’autres sous un climat comparativement froid, on n’a observé entre eux aucune différence de couleur. Les habitants de l’île de l’Amirauté, sous le deuxième degré onze minutes quarante-cinq secondes de latitude australe [31] ; ceux de l’île Bouka, sous le cinquième degré trente secondes de la même latitude [32] ; ceux des îles Salomon, entre le huitième et le dixième degré [33] ; ceux de l’île des Lépreux, sous le quatorzième [34] ; ceux des Nouvelles-Hébrides, sous le dix-huitième [35] ; et ceux de la Nouvelle-Calédonie, entre le vingtième et le vingt-deuxième [36], ont une couleur uniforme et qui approche de celle des nègres ; ils ont comme eux les cheveux crépus ou laineux, quoique les îles sur lesquelles ils sont placés, rafraichies par les vents, se trouvent sous des températures différentes.
Les habitants de l’île de Van-Diemen, placés sous une latitude beaucoup plus élevée, entre le quarante-et-unième et le quarante-troisième degré de latitude australe, sont noirs, et ont les cheveux aussi crépus que ceux de l’île de Bouka, qui ne sont placés que sous le cinquième degré de latitude, ou même que ceux des nègres de Guinée [37]. On peut difficilement supposer cependant que ce peuple est venu de la Nouvelle-Hollande, puisque ceux qui habitent ce continent sont d’une couleur moins foncée, et différent de lui sous une multitude d’autres rapports.
« L’exclusion de tous les rapports entre les peuples de la terre de Diemen et ceux de la Nouvelle-Hollande, dit un savant naturaliste qui les a visités ; la couleur plus foncée des Diemenois, leurs cheveux courts, laineux et crépus, dans un pays beaucoup plus froid que la Nouvelle-Hollande, m’ont paru de nouvelles preuves de l’imperfection de nos systèmes sur les communications des peuples, leurs migrations, et l’influence des climats sur l’homme [38].
« De toutes les observations qu’on peut faire en passant de la terre de Diemen à la Nouvelle-Hollande, ajoute le même voyageur, la plus facile sans doute, la plus importante et peut-être aussi la plus inexplicable, c’est la différence absolue des races qui peuplent chacune de ces deux terres. En effet, si l’on en excepte la maigreur des membres, qui s’observe également chez les deux peuples, ils n’ont presque rien de commun, ni dans leurs mœurs, leurs usages, leurs arts grossiers, ni dans leurs instruments de chasse ou de pêche, leurs habitations, leurs pirogues, leurs armes, ni dans leur langue, ni dans l’ensemble de leur constitution physique ; la forme du crâne, les proportions de la face, etc. Cette dissemblance absolue se reproduit dans la couleur ; les indigènes de la terre de Diemen sont beaucoup plus bruns que ceux de la Nouvelle-Hollande. Elle se reproduit même dans un caractère que tout le monde s’accorde à regarder comme le plus important de ceux qui servent à distinguer les diverses races de l’espèce humaine ; je veux parler de la nature des cheveux : les habitants de la terre de Diemen les ont courts, laineux et crépus ; ceux de la Nouvelle-Hollande les ont droits, longs et raides [39].
« Comment concevoir qu’une île de soixante lieues au plus, qui se trouve repoussée jusqu’aux confins de l’hémisphère oriental, et séparée de toute autre terre connue par des distances de cinq, huit, douze et même quinze cents lieues, puisse avoir une race d’hommes absolument différente de celle du vaste continent qui l’avoisine ? Comment concevoir cette exclusion de tous rapports, si contraire à nos idées sur les communications des peuples et sur leurs transmigrations ? Comment expliquer cette couleur plus foncée, ces cheveux crépus et laineux dans un pays beaucoup plus froid [40] ? »
Tous les individus classés sous le nom d’espèce ou de variété éthiopienne, conservent donc, sous tous les climats et dans toutes les températures, la couleur qui est un de leurs caractères distinctifs. On ne voit, dans aucun pays, des individus de cette espèce prendre la physionomie ou engendrer des enfants qui appartiennent à quelqu’une des autres. Leurs traits et leur physionomie restent aussi invariables sous les latitudes les plus élevées, que les traits et la physionomie propres à l’espèce caucasienne sous la zone torride [41].
L’espèce américaine ou cuivrée, quoique moins nombreuse que la plupart des autres, est répandue sur un territoire plus vaste que celui sur lequel se trouvent les autres espèces : elle occupe un million et demi de lieues carrées, depuis les îles de la terre de Feu jusqu’au fleuve Saint-Laurent et au détroit de Béring. Ainsi, on la trouve dans des contrées que leur éloignement de l’équateur rend presque glaciales ; dans les montagnes les plus élevées et par conséquent les plus froides, comme dans les vallées les plus profondes, exposées au soleil le plus ardent. Si le teint, qui est un des caractères distinctifs des espèces ou variétés, était un effet du froid ou de la chaleur du climat, on trouverait en Amérique des peuplades de toutes les nuances, depuis le blanc le plus éblouissant jusqu’au noir le plus foncé. Mais les faits sont ici peu d’accord avec un tel système : les variations de couleur qu’on observe parmi les peuplades américaines, n’ont aucun rapport avec la température dans laquelle ces peuplades se trouvent. Sous toutes les latitudes et à tous les degrés d’élévation, elles portent la couleur qui distingue leur espèce, celle du cuivre plus ou moins foncée, depuis le rouge jusqu’au brun [42].
Les habitants de la terre de Feu, exposés, pendant tout le cours de l’année, au froid le plus rigoureux, et les Patagons, qui sont leurs plus proches voisins, sont d’une couleur cuivrée ou approchant de la rouille de fer mêlée d’huile [43]. Tous les peuples qui habitent depuis l’extrémité australe de l’Amérique jusqu’au centre de la zone torride ont une couleur semblable [44]. Les peuplades qui habitent à l’autre extrémité du même continent, sont d’une teinte aussi foncée que celles qui sont placées sous l’équateur : la couleur de leur peau, dit Hearne, est celle du cuivre foncée [45]. Les voyageurs qui ont parcouru ces immenses contrées dans toutes les directions, en ont porté le même témoignage [46].
Il existe cependant quelques variations de couleur parmi ces peuples ; mais ces variations n’ont aucun rapport avec le plus ou moins de chaleur du climat. Dans le Canada, les Mississaguis qui habitent sur les bords du lac Ontario, sont d’une couleur plus foncée que les peuplades plus rapprochées du sud. Leur peau, dit un voyageur, est d’une teinte plus noire que celle d’aucunes nations indiennes que j’aie rencontrées ; quelques-uns ressemblent à des nègres par la couleur [47]. Les Californiens, qui habitent sous un climat tempéré, ont le teint plus foncé que les Mexicains, ou que d’autres peuples qui habitent des pays beaucoup plus chauds [48]. Les Mexicains à leur tour sont plus basanés que les peuples qui habitent les contrées les plus brûlantes de l’Amérique [49]. Le climat exerce si peu d’action sur le teint des peuples de cette espèce, que, lorsque des individus qui habitent différents climats se trouvent ensemble, il est impossible de déterminer, par la couleur, le pays de chacun d’eux [50].
Cependant, au milieu de cette multitude de peuplades au teint cuivré, qui sont répandues sur le continent américain, il s’en trouve quelques-unes dont le teint est très peu foncé, et qui, par la couleur, par les traits, et même par le langage, semblent appartenir à une espèce différente. On trouve dans le Canada, à côté de peuplades qui sont presque noires, d’autres peuplades dont le teint n’est pas plus foncé que celui des habitants de l’Espagne ou du midi de la France. On trouve aussi sur la côte nord-ouest du même continent, des peuples qui n’ont pas le teint plus basané que les paysans de France, qui ont des traits européens, et dont les enfants naissent blancs [51].
Ces différences, entre les peuples d’un même continent, nous expliquent comment Volney a pu trouver en Amérique des raisons pour croire à l’unité du genre humain. N’ayant vu qu’un petit nombre d’individus appartenant à la même peuplade, ayant observé qu’un de ces individus n’avait pas le teint plus foncé que les paysans du midi, et ayant appris de lui que leurs enfants naissaient aussi blancs que ceux de la race caucasienne, que cet Américain n’avait probablement jamais vus, il a pensé que tous les indigènes de l’Amérique étaient semblables, et que leur teint prétendu cuivré n’était qu’un effet du climat.
« Si, comme la physique le démontre, dit-il, il n’y a de couleur que par la lumière, il est évident que les diverses couleurs des peuples ne sont dues qu’à diverses modifications de ce fluide avec d’autres éléments qui agissent sur la peau, et qui même la composent. Tôt ou tard il sera démontré que le noir des Africains n’a pas d’autre origine [52]. »
Isaac Weld, que j’ai précédemment cité, a trouvé dans le Canada des peuplades semblables à celle dont Volney a observé quelques individus ; mais il en a trouvé aussi, sous la même latitude, de couleur de cuivre très foncée. Il a observé des enfants nés d’individus d’espèce cuivrée, et il s’est convaincu qu’ils portaient, en venant au monde, les caractères qui distinguent leurs parents. Il lui a paru évident que ces peuples doivent à la nature les différentes nuances qui les caractérisent. « Je me suis formé cette opinion, dit-il, après avoir observé que les enfants nés de parents dont le teint était obscur, l’ont aussi obscur [53]. » Les enfants de l’espèce cuivrée ressemblent si peu, à leur naissance, aux enfants de l’espèce caucasienne, que lorsqu’un enfant né d’une femme cuivrée était présenté au baptême, les missionnaires distinguaient, au premier aspect, si le père appartenait à l’une ou à l’autre de ces deux espèces [54]. Enfin, M. de Humboldt, qui a fait un long séjour parmi les Américains, et qui les a observés sous diverses latitudes et à divers degrés d’élévation, s’est convaincu qu’ils portent en naissant le teint qui est particulier à l’espèce américaine.
« Je n’ai pas vu, dit-il, les nations du Canada dont parle le chef des Miamis (observé par Volney) ; mais je puis assurer qu’au Pérou, à Quito, sur la côte de Caracas, sur les bords de l’Orénoque et au Mexique, les enfants ne sont jamais blancs en naissant, et que les caciques indiens, qui jouissent d’une certaine aisance, qui se tiennent vêtus dans l’intérieur de leurs maisons, ont toutes les parties de leur corps (à l’exception de l’intérieur de leurs mains et de la plante des pieds) d’une même teinte rouge, brunâtre ou cuivrée [55]. »
Les nombreuses observations que M. de Humboldt a faites sur le continent américain, l’ont convaincu que la couleur particulière aux indigènes de ce continent, n’est pas susceptible d’être changée par l’influence des climats, et qu’elle tient à des dispositions organiques qui, depuis des siècles, se propagent de génération en génération [56].
« L’effet de cette influence, dit-il, paraît presque nul chez les Américains et chez les Nègres. Ces races, dans lesquelles le carbure d’hydrogène se dépose abondamment dans le corps muqueux ou réticulaire de Malpighi, résistent singulièrement aux impressions de l’air ambiant. Les nègres des montagnes de la haute Guinée, ne sont pas moins noirs que ceux qui avoisinent les côtes [57]. »
Les Malais sont, de toutes les espèces, celle qui présenté le moins de variétés. Répandus dans toutes les parties du grand Océan, ils occupent, depuis la Nouvelle-Zélande jusqu’aux îles Sandwich, une étendue de soixante degrés de latitude ou de douze cents lieues ; et, depuis l’île de Pâques jusqu’aux Nouvelles-Hébrides, une étendue de quatre-vingt-trois degrés de longitude, ou de seize cents soixante lieues de l’est à l’ouest ; c’est de toutes les espèces celle qui est répandue sur la surface la plus étendue. Toutes les peuplades qui appartiennent à cette espèce parlent des dialectes de la même langue, et, à quelques exceptions près, cultivent les mêmes végétaux, élèvent les mêmes animaux, pratiquent les mêmes arts, observent la même religion, et ont à peu près le même teint ; il n’existe de différences entre eux que celles qui sont le produit d’un peu plus ou d’un peu moins de civilisation.
La couleur qui distingue cette espèce, varie depuis une légère teinte tannée, comme celle des Espagnols, jusqu’au brun foncé approchant du noir. Les habitants de la Nouvelle-Zélande n’ont pas tous le même teint ; quelques-uns sont jaunâtres ou olive ; d’autres sont d’une couleur très foncée, sans être cependant aussi noirs que les indigènes de l’île de Van-Diemen [58]. Les habitants de l’île de Pâques ont le teint basané, mais moins foncé que ceux de la Nouvelle-Hollande, quoique beaucoup plus rapprochés de l’équateur [59]. Le teint des habitants des îles des Amis, varie selon que les individus s’exposent plus ou moins à l’action du soleil. Chez le plus grand nombre, le teint est plus foncé que le cuivre brun ; plusieurs ont le teint jaunâtre, et quelques femmes approchent de la couleur des Européens [60]. Ceux de ces peuples qui ont le teint le plus clair, sont ceux qui sont les plus rapprochés de l’équateur ; ce sont les habitants des îles Marquises [61].
Le teint olivâtre qui caractérise les individus d’espèce mongole, se conserve sous toutes les latitudes et à tous les degrés d’élévation, comme le teint cuivré de l’espèce américaine. Ceux d’entre les Perses dont la couleur n’a pas été altérée par leur mélange avec des individus d’espèce caucasienne, ont le teint très foncé. Ceux qui habitent sous le climat le plus chaud, ne sont pas différents de ceux qui habitent les climats froids des montagnes : les uns comme les autres ont le teint mêlé de jaune et de noir [62]. Les Chinois répandus sur un territoire immense ont généralement le teint brun et sale des peuples de Perse [63].
Les Mongols que La Pérouse observa dans la baie de Castries, sous le cinquante-et-unième degré vingt et une minutes de latitude boréale, avaient la peau olivâtre et vernissée d’huile et de fumée [64]. Enfin, les peuples placés le plus près du pôle septentrional, dans le continent américain, et appartenant à la même espèce, ont le même teint que ceux qui habitent le centre de l’Asie [65].
Les diverses couleurs propres à chaque espèce sont donc indépendantes de toute cause artificielle et de l’action de la lumière et de la chaleur. Si, par des moyens artificiels ou par l’action d’un soleil plus ou moins brûlant, on peut modifier le teint des individus de certaines espèces, ces modifications n’affectent jamais leurs descendants ; elles périssent avec les individus qui les ont éprouvées, et cessent même souvent avec l’action des causes qui les ont produites.