Traité de Législation: VOL II
Des diverses espèces ou variétés dont se compose le genre humain. — De l’opinion de quelques écrivai
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 3: > Des diverses espèces ou variétés dont se compose le genre humain. — De l’opinion de quelques écrivains sur ce sujet.
Pour déterminer d’une manière exacte chacun des points dans lesquels les diverses espèces ou variétés d’hommes se ressemblent, et ceux dans lesquels elles différent, il faudrait entrer dans des développements qui seraient étrangers à cet ouvrage, et qui exigeraient des observations auxquelles je ne me suis point livré ; car, sur ces matières, les livres sont une source d’instruction très imparfaite ; l’histoire naturelle de l’homme est d’ailleurs trop peu avancée pour ne nous rien laisser à désirer à cet égard. Lorsqu’on lit les ouvrages qui ont été écrits sur ce sujet, on est étonné du petit nombre de faits que les savants ont observés sur la plupart des espèces entre lesquelles se partage le genre humain ; et l’on hésite à en tirer des conclusions générales, dans la crainte de convertir en règles, des faits qui n’ont été peut-être que des exceptions ou des bizarreries de la nature. Aussi, dans ce chapitre, n’ai-je pas d’autre objet que d’exposer les traits généraux qui, suivant quelques physiologistes, caractérisent chacune des principales espèces qu’on a observées, et de rechercher si le climat a quelque influence sur leur production. J’examinerai ensuite si la supériorité morale et intellectuelle qu’on a attribuée aux unes sur les autres est prouvée par des faits bien constatés, et quelles sont, en morale et en législation, les conséquences qu’on peut tirer de cette supériorité, en supposant qu’elle existe.
Blumenbach, et après lui W. Lawrence, ont divisé le genre humain en cinq races ou variétés : la race caucasienne, la race mongole, la race éthiopienne, la race américaine, et la race malaie [14].
Ils comprennent dans le race caucasienne les habitants anciens et modernes de l’Europe, exceptant seulement les Lapons et les autres peuples de race finnoise ; les habitants anciens et modernes de l’ouest de l’Asie jusqu’à la rivière d’Obi, la mer Caspienne et le Gange, tels que les Assyriens, les Mèdes et les Chaldéens, les Sarmates, les Scythes et les Parthes ; les Philistins, les Phéniciens, les Juifs et tous les habitants de la Syrie ; les Tatars proprement dits ; les tribus diverses qui occupent le Caucase, les Géorgiens, les Circassiens, les Mingréliens, les Arméniens, les Turcs, les Perses, les Arabes, les Afghans, les Indous des hautes castes ; les habitants du nord de l’Afrique, en y comprenant non seulement ceux qui habitent le nord du grand Désert, mais encore quelques tribus qui vivent dans des régions plus australes ; les Égyptiens, les Abyssiniens et les Guanches.
Ils comprennent dans la race mongole les nombreuses tribus, plus ou moins grossières et en grande partie nomades, qui occupent le centre et le nord de l’Asie, comme les Mongols, les Calmouks, les Burats, les Manchous ou Mandshurs, les Daouriens, les Tongouses et les Coréens ; les Samoïèdes, les Coriaks, les Tschutsks, les Kamtchadales ; les Chinois, les Japonais, les habitants du Tibet et de Bhoutan, ceux de Tonkin, de la Cochinchine, d’Ava, de Pégu, de Cambodge, de Laos et de Siam ; les races finnoises du nord de l’Europe, comme les Lapons ; et les tribus des Esquimaux, répandues dans l’Amérique septentrionale, depuis le détroit de Béring jusqu’à l’extrémité du Groenland.
Tous les indigènes de l’Afrique, à l’exception de ceux qui ont été compris dans la race caucasienne, sont désignés sous le nom de la race éthiopienne ; on classe aussi sous la même dénomination les habitants des îles qui sont au sud-ouest du grand Océan, tels que les habitants de la Nouvelle-Hollande, de l’île de Van-Diemen, de la Nouvelle-Guinée, de la Nouvelle-Bretagne, des îles Salomon, de la Nouvelle-Géorgie, des îles Charlotte, des Nouvelles-Hébrides, de Tanna, de Mallicollo, de la Nouvelle-Calédonie et des îles Fidji [15].
L’espèce américaine comprend, suivant les mêmes écrivains, tous les indigènes de l’Amérique, à l’exception des Esquimaux. Des voyageurs croient cependant avoir rencontré, soit dans l’intérieur de ce continent, soit sur les côtes du nord-ouest, quelques tribus appartenant à des espèces différentes, ainsi qu’on le verra plus loin.
Enfin l’espèce malaie comprend tous les habitants des îles de l’océan Pacifique, depuis la Nouvelle-Zélande jusqu’aux îles Sandwich, et depuis l’île de Pâques jusqu’à la presqu’île de Malacca. Il faut excepter seulement les habitants de quelques îles, qui ont été compris dans l’espèce éthiopienne : encore paraît-il douteux que cette exception doive être admise.
Chacune de ces espèces ou variétés a des caractères généraux qui la distinguent des autres, et qui se perpétuent de génération en génération. Voici quels sont ces caractères, suivant les deux physiologistes que je viens de citer :
Les caractères de l’espèce caucasienne sont la peau blanche, le teint rosé ou inclinant vers le brun ; les joues colorées de rouge ; les cheveux épais, doux, plus ou moins ondoyants ou bouclés, noirs ou de couleurs variées plus ou moins claires ; l’iris noir chez les individus d’un teint brun, et bleu, gris ou verdâtre chez les individus dont le teint est rosé ; le crâne grand et la face comparativement petite ; les régions supérieures et antérieures du crâne très développées, et la face perpendiculairement au-dessous ; la figure ovale et droite, les traits distincts les uns des autres ; le front développé ; le nez étroit et généralement un peu aquilin ; la bouche petite ; les dents antérieures des deux mâchoires, perpendiculaires ; les lèvres, et particulièrement la lèvre inférieure, un peu tournées en dehors ; le menton plein et arrondi ; les sentiments moraux et les facultés intellectuelles très énergiques, et susceptibles d’un grand développement.
Les individus dont cette espèce se compose sont désignés sous le nom d’espèce ou variété caucasienne, soit parce qu’on a supposé que leur berceau primitif a été dans les montagnes du Caucase, soit parce que chez les peuples qui ont toujours habité et qui habitent encore ces montagnes, les caractères particuliers à l’espèce sont plus prononcés que chez aucun autre peuple [16].
Les peuples d’espèce mongole sont caractérisés par un teint couleur d’olive, qui dans plusieurs cas est très léger ; les yeux noirs, les cheveux noirs, droits, forts et rares ; peu ou point de barbe ; la tête carrée ; le front petit et bas ; le nez large et plat ; les traits se confondant les uns dans les autres ; le nez petit et aplati ; les joues arrondies, se projetant extérieurement ; les paupières peu ouvertes et bridées ; les yeux placés très obliquement ; le menton légèrement projeté ; les oreilles grandes ; les lèvres épaisses ; la stature, particulièrement chez les peuples du nord, inférieure à celle des Européens.
Les caractères de l’espèce éthiopienne sont la peau et les yeux noirs ; les cheveux noirs et laineux ; le crâne comprimé latéralement, et allongé sur le devant ; le front bas, étroit, et déprimé en arrière ; les mâchoires étroites, et projetées en avant ; les dents de devant de la mâchoire supérieure placées obliquement ; le menton retiré ; les yeux proéminents ; le nez large, épais, épaté, et se confondant avec une grande mâchoire ; les lèvres, et particulièrement la lèvre supérieure, épaisses ; les genoux souvent tournés en dedans [17].
Les caractères de l’espèce américaine sont une peau brune d’une teinte plus ou moins rouge ; les cheveux noirs, droits et forts ; la barbe rare et généralement détruite par un moyen artificiel ; le crâne et l’air du visage mongols ; le front bas ; les yeux enfoncés ; la figure large, particulièrement dans la partie des joues, mais un peu moins aplatie que chez les individus d’espèce mongole ; le nez et les autres traits plus distincts ; la bouche grande ; les lèvres épaisses [18].
Les caractères de l’espèce malaie sont la peau brune, depuis une légère teinte tannée comme celle des Portugais et des Espagnols, jusqu’au brun foncé approchant du noir ; les cheveux noirs, touffus, et plus ou moins bouclés ; la tête un peu étroite ; les os de la figure grands et proéminents ; le nez plein et large vers le bout ; la bouche grande [19].
Tous les peuples compris sous chacune de ces espèces n’ont pas exactement les mêmes caractères ; on pourrait diviser chacune d’elles, en un nombre plus ou moins considérable de variétés, différant entre elles autant que les premières diffèrent les uns des autres. L’espèce caucasienne est celle qui comporterait la division la plus considérable. On a attribué le grand nombre de variétés qu’on remarque chez elle à une organisation plus flexible, plus douce, plus délicate, et à une civilisation plus ancienne. L’espèce éthiopienne, qui est celle qui semble le plus s’éloigner de l’espèce caucasienne, comprend elle-même un grand nombre de variétés très prononcées. Il y a plus de différences, par exemple, entre un Boschisman, un Cafre, et un habitant de l’Éthiopie, classés dans la même variété, qu’il n’y en a entre tel Malais, tel Européen et tel Cafre appartenant à des espèces différentes. La division du genre humain en cinq espèces ou variétés n’est donc pas exempte d’arbitraire ; et il était peut-être plus facile de porter la division à quinze ou vingt, que de prouver que tous les peuples du monde rentrent dans une des cinq espèces précédemment exposées [20].
C’est une question, parmi les physiologistes, si le genre humain se divise en plusieurs espèces, ou si, au contraire, il n’en comprend qu’une seule dont les différents peuples qui existent sur la terre ne sont que des variétés. Buffon et Blumenbach ont pensé que le genre humain ne comprend qu’une seule espèce ; ils ont cru que la race caucasienne était la souche dont toutes les autres étaient dérivées, et que les hommes olivâtres, cuivrés, noirs ou basanés, n’étaient que des Caucasiens dégénérés.
W. Lawrence a recherché si les diverses espèces ou variétés qu’il a reconnues doivent être considérées comme ayant existé depuis l’origine du genre humain, ou comme étant des résultats de variations subséquentes à la formation des hommes. Il a adopté l’opinion de Buffon et de Blumenbach ; et, jugeant du genre humain par les faits qu’il a cru observer chez certaines espèces d’animaux, il a attribué à l’état de domesticité les diverses variétés entre lesquelles le genre humain se divise.
Il est reconnu, parce que l’expérience de tous les jours nous le démontre, que les hommes de toutes les espèces ou variétés sont susceptibles de dégradation et de perfectionnement. Mais quels sont les faits à l’aide desquels nous pouvons établir que telle ou telle variété est la souche primitive de laquelle toutes les autres sont dérivées ? Un individu d’espèce caucasienne s’imagine que toutes les autres sont nées de la sienne ; mais pourquoi un Malais ne croirait-il pas qu’il appartient lui-même à l’espèce primitive ? Pourquoi ne considèrerait-il pas un nègre comme un Malais dégénéré, et un blanc comme un Malais perfectionné, en supposant qu’il reconnaisse notre supériorité sur lui ? Des individus d’espèce caucasienne ont pu produire, dit-on, des individus de variété éthiopienne, africaine ou malaie ; mais si cela a pu arriver, le contraire a pu arriver aussi ; et je ne vois pas sur quoi l’on se fonderait pour admettre une supposition plutôt que l’autre. Chaque espèce ou variété peut faire, pour prouver l’ancienneté de son origine, les mêmes raisonnements qu’on a faits pour l’ancienneté de la variété ou de l’espèce caucasienne ; et il y aurait autant de raisons à donner, pour prouver que celle-ci est un perfectionnement d’une de celles-là, que pour prouver que les premières sont des dégénérations de la dernière. Il est vrai qu’on a observé que des peuples du Caucase se sont répandus sur des contrées fort éloignées ; mais toutes les autres parties du monde étaient-elles désertes lorsque ces migrations ont commencé ? Qui nous apprendra si ces peuples, qui, suivant notre manière de voir, forment la plus belle espèce, tiennent leur beauté de leur organisation primitive, ou s’ils la tiennent d’un perfectionnement qu’ils ont acquis dans les lieux mêmes qu’ils habitent ? Les plus beaux individus de l’espèce malaie que l’on connaisse, sont ceux qui habitent les îles Marquises ; en est-ce assez pour supposer que c’est dans ces îles que l’espèce a pris naissance ?
Le genre d’orgueil qui s’éteint le dernier dans l’esprit de l’homme, est l’orgueil de race ; un homme peut renoncer à l’orgueil individuel, à l’orgueil de famille, même à l’orgueil de nation ; mais l’orgueil de l’espèce n’est pas si facilement abandonné. C’est à ce sentiment qu’il faut attribuer nos systèmes sur la formation et la division des peuples. Pour sentir combien sont faibles les fondements sur lesquels ces systèmes reposent, on n’a qu’à faire des systèmes semblables sur des genres où l’orgueil est désintéressé, sur des genres différents du nôtre. Qu’on se demande, par exemple, si tous les ours descendent d’une souche commune ; si les noirs sont une dégénération des gris ou des blancs, ou si ceux-ci sont un perfectionnement de ceux-là ; si les gris ont pris une telle couleur parce qu’ils ont passé, d’un climat froid ou chaud, dans un climat tempéré ; si les noirs sont tels parce qu’ils ont passé d’un climat tempéré dans un climat chaud ; si les blancs ont acquis leur blancheur parce qu’ils ont abandonné des climats chauds ou tempérés pour vivre dans des climats froids ; on sentira que ces questions, sur l’état primitif des espèces, ne sont pas des questions que les sciences puissent résoudre ; parce que, pour en donner la solution, il faudrait connaître des faits dont nous n’avons encore aucun moyen de nous assurer, et qu’on ne peut suppléer aux faits qui nous manquent, par de vagues conjectures ou de prétendues possibilités [21]. W. Lawrence croit que toutes les races qui existent sont des variétés de la race caucasienne ; il se fonde sur ce que l’on observe des variétés analogues parmi les animaux que l’homme a réduits en état de domesticité. Cette manière de raisonner est peu concluante ; premièrement, toutes les races d’hommes vivent en état de société, et chacune peut considérer toutes les autres comme des variétés d’elle-même avec autant de raison que la race caucasienne. En second lieu, les animaux que l’homme a soumis à son empire, ne sont libres ni dans le choix de leurs aliments, ni dans le choix de leurs habitations, ni dans le choix des individus de leur espèce avec lesquels ils s’associent. Il faudrait, pour que l’analogie fût exacte, que les hommes fussent soumis à des êtres d’un genre supérieur à eux-mêmes, et qu’ils fussent assujettis comme le sont les animaux domestiques. En troisième lieu, les variétés observées parmi ces animaux résultent principalement, suivant Lawrence lui-même, de la différence de climat, d’aliments et de soins ; et il reconnaît qu’aucune de ces causes ne produit le même effet sur les hommes. En quatrième lieu, de ce que tel genre d’animaux est susceptible d’éprouver telle variation, on ne peut pas conclure que des êtres d’un genre tout différent sont susceptibles d’éprouver une modification semblable, et surtout qu’ils l’ont éprouvée. Lors même qu’il serait établi que les choses ont pu arriver de telle manière, on ne pourrait tirer la conséquence qu’en effet elles sont arrivées ainsi, qu’après avoir prouvé qu’elles n’ont pas pu arriver autrement. Enfin, des millions de naissances nous prouvent la constance avec laquelle les espèces se perpétuent et se conservent pures ; mais nous ne connaissons aucun fait duquel nous puissions conclure que deux individus de race caucasienne peuvent engendrer un nègre, ou deux nègres un individu de race caucasienne.
La procréation d’un blanc par deux noirs, ou d’un noir par deux blancs, serait déjà un phénomène fort extraordinaire, et cependant ce phénomène ne suffirait pas pour produire l’une ou l’autre des deux variétés ; il faudrait de plus un autre individu semblable, mais d’un sexe différent. Nous ne voyons pas, en effet, que l’union d’un individu d’espèce caucasienne à un individu d’espèce éthiopienne, produise des individus tantôt blancs et tantôt noirs, ou des individus tachetés, comme cela arrive parmi les animaux. Les enfants qui naissent d’une telle union ont une couleur uniforme qui tient le milieu entre les deux espèces. Il faut, pour produire un individu de race pure, que le père et la mère appartiennent à la même race ; et ce phénomène suffirait pour prouver combien est peu concluante l’analogie qu’on tire d’un genre d’animaux à un autre [22].
Une autre raison a déterminé W. Lawrence à penser que toutes les espèces d’hommes sont des variétés d’une espèce primitive ; c’est le grand nombre d’espèces qu’il faudrait admettre dans la science, si l’on admettait qu’il en existe plus d’une. Chacune des variétés devrait, dit-il, être divisée en plusieurs autres, et le nombre en serait si grand que l’esprit en serait accablé. J’avoue que je ne saurais comprendre ce raisonnement : je ne vois point comment la difficulté de classer un certain ordre de faits ou de s’en rendre compte, pourrait être une preuve de l’existence de tel ou tel phénomène. Cette difficulté prouverait tout au plus les bornes de notre esprit, l’imperfection de nos méthodes, le peu de certitude de nos connaissances ; mais elle ne prouverait rien de plus. La formation de cinq espèces primitives n’est pas un phénomène moins inconcevable que la formation de vingt ; la formation d’une seule est un mystère aussi impénétrable que la formation de cent. Les sciences ne peuvent à cet égard nous donner aucune connaissance ; car nous ne devons mettre au rang des connaissances ni de vagues conjectures, ni de fausses analogies. Du moment qu’il nous est impossible de rien savoir sur la filiation des peuples, la question de l’unité ou de la multiplicité des espèces n’est plus qu’une question de méthode. La meilleure solution est celle qui donne à l’esprit le plus de facilité pour embrasser un certain ordre de faits ; mais nulle classification ne saurait nous expliquer des faits que la nature nous a cachés.