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    Traité de Législation: VOL II

    Des limites mises par la nature au perfectionnement des facultés humaines.

    Charles Comte

    CHAP. 2: > Des limites mises par la nature au perfectionnement des facultés humaines.

    En parlant du perfectionnement de l’homme, je ne me suis occupé que de la puissance plus ou moins grande qu’ont chacun de nos organes de remplir les fonctions auxquelles la nature les a destinés ; ainsi, l’individu dont les facultés ont reçu le plus de développement ou de perfectionnement, n’est pas celui dont les organes ont reçu telle forme ou dont le teint a telle couleur ; c’est celui chez lequel chacune des parties est constituée pour l’avantage du tout, celui qui a reçu, dans chacune de ses facultés, le moyen d’être aussi utile à lui-même et à ses semblables que le comporte sa propre nature.

    Mais n’est-ce pas considérer le perfectionnement de l’homme d’une manière incomplète ? La forme des traits, la couleur du teint, la nature des cheveux n’ont-elles pas un genre de perfection indépendant de l’aptitude de nos organes à remplir telles ou telles fonctions ? Un individu de l’espèce basanée ou malaie n’approche-t-il pas plus de la perfection dont la nature humaine est susceptible, qu’un individu de l’espèce noire ou éthiopienne ? Un individu de l’espèce cuivrée ou américaine n’est-il pas plus perfectionné qu’un individu qui appartient à l’espèce mongole ou couleur d’olive ? Enfin, un individu de l’espèce caucasienne, n’est-il pas plus perfectionné qu’un individu de l’espèce cuivrée ? Si ces questions étaient données à résoudre à un tribunal, il est probable que la solution dépendrait moins de la nature des choses considérées en elles-mêmes, que de l’espèce à laquelle appartiendraient les juges.

    On a observé qu’en général, chaque peuple attache des idées particulières de beauté aux traits qui le distinguent des autres : pour lui, la perfection consiste dans l’exagération même de ces traits. Les indigènes de l’île de Van-Diemen ont le teint presque aussi noir que celui des nègres ; à leurs yeux, une partie essentielle de la beauté est d’être complètement noir, et pour approcher de ce genre de perfection, ils se barbouillent avec du charbon [4]. Les Hottentots du cap de Bonne-Espérance ont aussi le teint très obscur ; ils augmentent, par la peinture, ce genre de perfection. Ils ont de plus le nez très épaté et très petit ; et, suivant le rapport de Kolbe, ils accroissent ce caractère de leur beauté en enfonçant d’un coup de pouce le nez de leurs enfants naissants [5]. Un des traits caractéristiques de l’espèce américaine c’est la couleur cuivrée : pour elle la beauté c’est d’être rouge ; aussi, les peuples de cette espèce exagèrent par la peinture leur couleur naturelle : chez eux, on parle de la misère d’un homme qui n’a pas de quoi se peindre en rouge, comme on parle chez nous d’un homme qui n’a pas de linge pour se couvrir [6]. Un autre trait caractéristique des peuples de cette espèce, c’est d’avoir le poil rare : la beauté c’est de n’en avoir point du tout, et en conséquence ils s’épilent avec tant de soin qu’on a cru longtemps qu’ils n’avaient point de barbe [7]. Il est parmi eux des tribus qui ont le front singulièrement affaissé ; la beauté c’est d’avoir la tête aplatie, et pour donner à leurs enfants ce genre de perfection les parents dès leur naissance leur pressent le front entre deux planches [8]. Un des traits particuliers à l’espèce caucasienne ou européenne, c’est la blancheur de son teint, et une teinte rose répandue sur les joues ; c’est là un des caractères de la beauté ; lorsque ce trait manque à certaines personnes, elles y suppléent par des moyens analogues à ceux qui sont mis en usage par les nègres de la terre de Van Diemen, et par les cuivrés de l’Amérique. Les Grecs, loin d’avoir la tête aplatie comme certaines peuplades américaines, avaient, au contraire, l’angle facial très ouvert : pour eux l’être le plus parfait était celui qui se distinguait par un semblable caractère ; c’est ce qu’on observe dans les statues de Jupiter et d’Apollon qu’ils nous ont transmises [9]. Une observation analogue a été faite sur les peuples et les statues d’Égypte : il suffit de jeter les yeux sur ces statues et de les comparer aux statues grecques, pour se convaincre que les idées de beauté ou de perfection n’étaient pas les mêmes dans les deux pays [10]. Enfin, des voyageurs ont observé que les peuples de race mongole, qui habitent les côtes orientales de l’Asie, ont naturellement les pieds et les mains d’une petitesse remarquable [11] ; et cela pourrait nous expliquer peut-être les peines que se donnent les Chinois pour réduire les pieds de leurs femmes au plus petit volume possible [12].

    Il existe, sans doute, dans plusieurs cas, quelques rapports entre les formes extérieures de nos organes, et l’aptitude qu’ils ont à remplir les fonctions auxquelles ils sont destinés. Il n’est pas impossible que les idées que les peuples ont de la beauté ne soient nées d’un certain genre de perfection, de quelque qualité réelle. L’intelligence peut se manifester par la forme de tels organes extérieurs, la force ou l’adresse par la forme de tels autres, la jeunesse et la santé par tels autres signes. Mais les mêmes formes ou les mêmes signes peuvent ne pas indiquer les mêmes qualités morales ou physiques, chez tous les individus ou chez toutes les espèces [13]. Le teint qui chez un individu d’espèce caucasienne est le signe de la santé, ne l’est pas chez un individu d’espèce africaine, et par conséquent, ce qui est une beauté pour l’un ne peut pas en être une pour l’autre. Il n’entre pas, au reste, dans le plan de cet ouvrage chercher quels sont les rapports qui existent entre la forme de nos organes et leur aptitude à remplir certaines fonctions ; ce sont des recherches qui appartiennent à un autre genre de connaissances ; il me suffit d’avoir déterminé ce que j’entends ici par le mot de perfectionnement.

    Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que, quoique nous n’ayons pas le moyen de déterminer le point de perfectionnement auquel peut arriver la nature humaine, on ne peut pas mettre en doute que ce perfectionnement n’ait des bornes. Des philosophes ont paru croire cependant le contraire ; mais cette croyance n’a été fondée que sur des hypothèses : les faits, loin de la justifier, en démontrent au contraire le peu de fondement. Les obstacles que les hommes trouvent à leur perfectionnement sont de deux genres : les uns se trouvent dans la nature même de l’homme ; les autres dans les choses dont l’homme est environné. Il ne s’agit ici que des premiers.

    Les progrès des arts et des sciences ont mis les peuples civilisés à l’abri de certaines maladies, et leur ont donné le moyen de se guérir de quelques autres ; le terme moyen de la vie humaine a été ainsi prolongé. Mais, quelque immenses qu’aient été ces progrès, nul n’a découvert encore le moyen d’accroître de quelques années la durée de la vie, lorsqu’elle n’est attaquée par aucun accident ou par aucun genre de maladie. Les hommes les mieux constitués ne parviennent pas de nos jours à un âge plus avancé que celui auquel parvenaient les hommes également bien constitués dans les temps de la plus profonde ignorance. La vieillesse arrive de notre temps exactement au même âge auquel elle arrivait il y a trois mille ans ; et si l’on pouvait avoir quelque confiance dans des traditions fabuleuses, on serait porté à croire qu’elle est à présent plus précoce qu’elle ne l’a été jadis.

    Il ne paraît pas non plus que les hommes aient porté le développement des forces musculaires au-delà de ce qu’elles étaient dans les siècles les plus reculés. Nous voyons, par ce qui nous reste des temps les plus antiques, que les hommes avaient autrefois les mêmes dimensions qu’ils ont aujourd’hui. Ce que les poètes et les historiens nous racontent des temps anciens pourrait même nous faire croire que nos forces physiques sont au-dessous de ce qu’étaient celles de quelques peuples d’alors. Le changement qui s’est opéré dans les machines ou les armes propres à la guerre, joint à l’abandon des exercices gymnastiques serait plus que suffisant pour rendre raison de la différence.

    Enfin, aucun fait ne constate que les organes de la vue, de l’ouïe, de l’odorat aient maintenant plus de finesse ou d’étendue qu’ils n’en avaient jadis. La durée de l’enfance et de la vieillesse, les douleurs qui sont la suite de l’accroissement ou de la destruction, sont aujourd’hui ce qu’elles ont été dans tous les temps. Il nous faut pour nous nourrir ou nous vêtir à peu près la quantité d’aliments et de vêtements qu’il fallait à nos ancêtres. Nous ne sommes pas plus insensibles à la douleur ou plus sensibles au plaisir que ne l’étaient les hommes du temps d’Homère. En un mot, si l’on ne jugeait de l’homme que par ses organes physiques et matériels, on croirait qu’il est aujourd’hui ce qu’il a toujours été ; peut-être même serait-on disposé à croire qu’il a dégénéré sous quelques rapports. Le système qui présenterait chacune de nos facultés comme susceptible d’un perfectionnement sans bornes, bien loin d’être soutenu par les faits, serait donc démenti par l’expérience. Ce qui s’est perfectionné en nous, c’est l’art de faire usage de nos organes physiques ou intellectuels, l’art d’en accroître la puissance par des machines ou des méthodes nouvelles ; l’art de prévoir les résultats de nos actions, et de régler en conséquence nos affections d’une manière plus avantageuse à nous-même et à nos semblables. La partie de nous-même la moins susceptible de perfectionnement, c’est celle qui consiste dans une force en quelque sorte matérielle. Les parties les plus susceptibles d’être perfectionnées, sont nos facultés morales et intellectuelles, l’aptitude de quelques-uns de nos organes à exécuter certaines opérations.

    Mais tous les individus, placés dans une position semblable, sont-ils susceptibles du même genre de perfectionnement, tous rencontrent-ils dans leur propre nature les mêmes obstacles ? Un philosophe a résolu affirmativement ces questions. Helvétius a prétendu que tous les hommes étaient susceptibles, sinon du même développement physique, au moins du même perfectionnement intellectuel et moral. Ce système, soutenu avec beaucoup d’esprit, n’est cependant pas fondé sur l’expérience, et par conséquent nous devons le considérer comme n’étant fondé sur rien. Il est bien évident que les hommes ne sont point égaux par leurs organes physiques ; et qu’on ne saurait donner à ceux qui naissent faibles et mal constitués, la même agilité, la même adresse, la même force qu’à ceux qui naissent avec une constitution forte et vigoureuse. Il est très difficile de trouver dans la nature organisée deux êtres parfaitement semblables ; et comment concevoir une ressemblance parfaite dans tous les individus de l’espèce dont l’organisation est la plus compliquée ? Les hommes différant les uns des autres dans leur organisation physique, on ne saurait prouver qu’ils sont tous susceptibles du même perfectionnement intellectuel et moral, avant que d’avoir prouvé que les organes physiques sont sans influence sur les facultés morales et intellectuelles, proposition tellement démentie par l’expérience, qu’on peut douter si elle mérite d’être réfutée. Aussi, en demandant si tous les hommes sont susceptibles du même développement, n’est-ce pas d’une différence d’individu à individu que j’entends parler ; c’est d’une différence d’espèce ou de variété.

    Cette question sur le développement dont sont susceptibles les diverses espèces ou variétés d’hommes, se lie à une question qui est, pour le genre humain, de la plus haute importance, celle de l’influence des lieux et des climats sur toutes les facultés humaines. Un grand nombre de naturalistes et de philosophes ont considéré le climat comme la cause productive des espèces qu’on a observées dans le genre humain. Plusieurs ont pensé que toutes les espèces ou variétés d’hommes n’étaient pas susceptibles d’un égal développement. Ils ont cru que quelques-unes avaient sur les autres une grande supériorité d’organisation physique, et que cette supériorité leur permettait de porter plus loin le perfectionnement de leurs facultés intellectuelles et morales. Cette opinion n’a pas été adoptée seulement par des philosophes ; elle l’a été aussi par des théologiens. Dès les premières années de la conquête de l’Amérique, les prêtres espagnols se divisèrent sur la question de savoir si les individus d’espèce cuivrée étaient doués d’assez d’intelligence pour être admis à participer aux mystères de la religion catholique. Un grand nombre d’entre eux considérèrent les Indiens comme appartenant à une espèce inférieure dont les facultés intellectuelles n’étaient pas susceptibles de développement, et la décision de la cour de Rome ne fut pas suffisante pour les faire changer d’opinion. D’autres ont porté le même jugement sur les individus de l’espèce éthiopienne et de l’espèce malaie ; ce jugement leur a même servi à motiver l’esclavage des premiers. La question des variétés ou des espèces se lie ainsi à celle de l’esclavage, en même temps qu’à celle qui est relative à l’influence des climats.

    De toutes les questions relatives au perfectionnement de l’ordre social, il n’en est peut-être pas de plus importantes que celles qui se rattachent aux différents ordres d’aristocratie. Ce sont des questions de cette nature qui ont agité le monde, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours ; cependant, dans toutes ces querelles, les diverses classes de la population appartenaient à la même espèce d’hommes. Mais, depuis que les Européens se sont établis en Amérique, au sud de l’Asie, dans quelques-unes des îles du grand Océan, et au sud et à l’occident de l’Afrique, nous voyons paraître un genre d’aristocratie dont nous n’avions aucune idée, l’aristocratie des espèces. Cette nouvelle combinaison influera considérablement sur l’existence des républiques américaines, et, sous ce rapport, elle mérite toute notre attention.