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    Traité de Législation: VOL II

    De ce qui constitue le perfectionnement et la dégradation des diverses parties de l’homme. — Des con

    Charles Comte

    CHAP. 1: > De ce qui constitue le perfectionnement et la dégradation des diverses parties de l’homme. — Des conséquences qui résultent de ce perfectionnement et de cette dégradation. — De l’influence des gouvernements sur le développement des facultés humaines.

    L’objet de cet ouvrage étant d’exposer quelles sont les principales causes de la prospérité et de la décadence des nations, il convient, avant que de faire cette exposition, de déterminer le sens qu’on attache à ces mots de décadence et de prospérité. Tant que nous nous bornerons à l’énonciation de ces expressions générales, nous rencontrerons peu de contradictions ; mais si nous cherchons à en déterminer le sens, nous ne tarderons pas à nous apercevoir que l’accord qui semble exister à cet égard, n’a qu’une apparence de réalité. Les mêmes mots ne représentent pas, dans l’esprit de tous les hommes, le même nombre d’idées ; quelquefois ils réveillent chez les uns des idées opposées à celles qu’ils réveillent chez les autres, et cela arrive pour les expressions les plus communes, pour celles que nous employons à désigner les objets qui nous sont les plus familiers.

    Des philosophes se sont rendu ridicules pour avoir tenté de donner une définition de l’homme. Rien ne serait, en effet, plus inutile qu’une telle définition, si elle n’avait pour objet que de nous empêcher de confondre, dans le cours ordinaire de la vie, les individus qui appartiennent au genre humain, avec les individus qui appartiennent à d’autres genres. Il n’est aucun animal, même parmi les plus stupides, qui ne sache distinguer au premier aspect un individu de sa race, d’un individu appartenant à une race différente ; et un homme qui serait incapable de faire par lui-même une distinction semblable, ne saurait apprendre à la faire au moyen d’une définition.

    Mais, quoique toute personne possède une capacité suffisante pour distinguer un individu de son espèce de tout autre ; quoique chacun ait sur le genre humain un certain nombre d’idées générales, il faut bien se garder de croire que tous les hommes ont à cet égard des idées complètes. La plupart d’entre eux n’ont que quelques idées relatives à leur organisation extérieure, et à quelques-unes de leurs facultés les plus frappantes. Ils ne connaissent d’eux que les parties qu’ils ont observées ; celles qu’ils n’ont pas remarquées sont à leurs yeux comme si elles n’existaient pas. Les hommes qui se sont livrés à l’étude de la physiologie ont des idées plus étendues ; ils considèrent comme parties constitutives d’eux-mêmes, des facultés ou des organes inconnus aux premiers. Ceux qui ont joint à cette étude celle de l’entendement humain, ont des idées plus étendues encore. Cependant aucun ne peut se vanter de n’avoir plus rien à apprendre, et d’avoir par conséquent des connaissances complètes sur sa propre nature.

    La signification attachée à ce mot homme s’étend donc à mesure que les recherches auxquelles on se livre sur la nature humaine, sont plus variées ou plus profondes ; et le plus savant est celui à qui il reste le moins à apprendre. Rien n’est si commun que de rencontrer, même parmi les philosophes, des hommes qui n’ont sur leur espèce que des idées incomplètes. On verra plus loin à quelles erreurs, et je ne craindrai pas de dire à quelles folies plusieurs sont arrivés pour avoir porté l’esprit de système dans l’étude de la nature humaine, et avoir cru qu’ils en avaient une parfaite connaissance, quand ils n’en avaient que des idées partielles.

    Dans le livre précédent, nous avons considéré l’homme sous trois points de vue différents : dans son organisation physique, dans ses facultés intellectuelles, et dans ses affections ou dans ses passions. Chacune de ces principales parties est susceptible d’être divisée en une multitude d’autres : dans l’étude des organes physiques, on peut considérer séparément les organes internes et les organes externes ; et, après avoir fait cette seconde division, on peut en faire une troisième qui comprendra un nombre de parties beaucoup plus grand. On peut de même considérer, dans l’entendement, chacune des parties dont il se compose, depuis la sensation la plus simple jusqu’au raisonnement le plus profond. Enfin, le même procédé peut être suivi dans l’étude des affections morales ; on peut les diviser en affections bienveillantes, et en affections malveillantes ; on peut considérer séparément l’amour, l’amitié, le patriotisme, la haine, la vengeance, la cruauté et d’autres.

    Il serait impossible de se faire des idées justes du genre humain, si l’on ne commençait par se faire des idées justes des individus ; et il n’y aurait pas moyen de se faire des idées justes des individus, si l’on ne se faisait d’abord des idées justes des diverses parties dont eux-mêmes se composent. Ainsi, pour savoir ce qui constitue la prospérité et la décadence d’un peuple, nous avons besoin de connaître en quoi consiste le perfectionnement ou la dégradation de chacune des parties dont la réunion forme un individu. Le perfectionnement et la dégradation de chacune des parties de nous-mêmes étant connus, rien ne sera plus facile que de nous faire des idées exactes de la dégradation et du perfectionnement d’un homme, d’une famille, d’une nation, et enfin du genre humain tout entier.

    Nos organes physiques sont susceptibles de deux genres de perfectionnement : l’un qui consiste dans leur formation ou dans la bonté de leur constitution ; l’autre qui consiste dans l’aptitude que l’exercice leur a donnée d’exécuter certaines opérations. Un individu qui, en venant au monde, apporte une bonne constitution physique ; qui est élevé sous une température douce et dans une atmosphère pure ; qui se nourrit d’aliments sains et abondants ; qui se livre à un exercice modéré, et n’a l’esprit troublé d’aucune crainte, peut acquérir une organisation physique aussi parfaite que sa nature le comporte, si d’ailleurs il n’éprouve aucun accident et n’est atteint d’aucune maladie. En pareil cas, la force de ses organes, leur exacte proportion les uns à l’égard des autres, leur aptitude à remplir les fonctions diverses auxquelles la nature les a destinés, ou à exécuter les diverses opérations auxquelles l’étude et l’habitude peuvent les rendre propres, en constituent la perfection.

    Ce premier genre de perfectionnement ne se rencontre quelquefois que dans quelques-uns de nos organes : un individu peut avoir quelqu’un de ses organes internes vicié, tandis que ses organes externes sont bien constitués ; il peut avoir l’organe de la vue ou celui de l’ouïe excellent, tandis qu’il n’existe aucune proportion entre ses membres ; il peut, par un exercice ou un travail particulier, avoir donné à ses bras une force extraordinaire, tandis que, faute d’exercice ou pour d’autres causes, il peut avoir les extrémités inférieures très faibles ; enfin, quoique les diverses parties de l’homme exercent les unes sur les autres une certaine influence, elles se fortifient ou s’affaiblissent rarement dans une proportion exacte.

    Les organes physiques de l’homme sont susceptibles d’un second genre de perfectionnement : ils sont susceptibles d’apprendre à exécuter une multitude d’opérations plus ou moins utiles, soit à l’individu lui-même, soit à ses semblables. Ce genre de perfectionnement s’évalue par les avantages qui en résultent pour l’individu, pour sa famille, pour l’humanité. Un homme peut exercer ses organes à se rendre habile dans l’art de la pêche, de la chasse, de l’agriculture, dans la fabrication de certains objets, ou dans les beaux-arts. La perfection qu’il leur donne est en raison de la rapidité avec laquelle il exécute les opérations auxquelles il se livre, de la variété des objets qu’il a la capacité de produire, et de la valeur de ces produits, ou des plaisirs qui en naissent.

    Ces deux genres de perfectionnement influent plus ou moins l’un sur l’autre : l’homme qui est doué d’une bonne organisation physique, a plus d’adresse et de force que celui dont l’organisation est défectueuse ; il peut se livrer à de plus longs et de plus pénibles travaux ; il peut faire de plus longues études et acquérir par conséquent plus d’habileté. Nos organes physiques sont les premiers instruments que la nature met au service de notre intelligence ; et il est évident que plus ces instruments ont de perfection, et plus il est facile d’en tirer un parti avantageux. D’un autre côté, plus nous exerçons chacun de nos organes, et plus nous en augmentons la force, la souplesse et la finesse : l’habitude de regarder ou d’écouter nous rend plus habiles à voir et à entendre ; l’habitude d’exercer nos bras ou nos jambes, en augmente la force, la vitesse ou la dextérité.

    Cependant, quoique ces deux genres de perfectionnement exercent l’un sur l’autre une influence réciproque, ils existent rarement chez le même individu dans une égale proportion. Souvent un homme doué d’une organisation physique excellente, n’a donné aucune habileté à ses organes, et ne peut en tirer que peu de services. Souvent aussi un individu doué d’une faible organisation, a acquis, par l’étude et l’exercice, une grande habileté, et tire de ses facultés des avantages inconnus au premier. L’homme qui réunit ces deux genres de perfectionnement, est supérieur à celui qui n’en possède qu’un seul ; et celui qui possède le second est supérieur à celui qui possède le premier. Un instrument d’une qualité médiocre dont on sait tirer parti, vaut incontestablement mieux que l’instrument qui serait en lui-même le plus parfait, mais dont on ne saurait faire aucun usage.

    Il y a aussi deux manières de considérer le perfectionnement intellectuel de l’homme. Dans un sens, on dit qu’un individu a l’entendement bien formé, si chacune de ses facultés intellectuelles est propre à remplir les fonctions auxquelles la nature l’a destinée. Ainsi entendu, le perfectionnement consiste dans la susceptibilité qu’ont les organes intellectuels d’être développés par l’étude ou l’exercice. Tous les esprits ne sont pas susceptibles du même genre de développement : quelques-uns sont plus propres que d’autres à acquérir certain genre de connaissances, ou à se livrer à des travaux particuliers. Il est hors du sujet que je traite de rechercher quelles sont les causes physiques ou morales qui produisent ces différences ; il me suffit de les indiquer.

    Dans un autre sens, on dit qu’un homme a les facultés intellectuelles perfectionnées, lorsque, par l’étude et l’exercice, il leur a donné tout le développement dont elles sont susceptibles. Il n’arrive jamais qu’un individu développe ses facultés intellectuelles, avec la même étendue, dans toutes les branches des connaissances humaines. Chacun choisit ordinairement un sujet d’études et y consacre la plus grande partie de son attention : s’il se livre à des recherches relatives à d’autres connaissances, ce n’est, en général, que pour éclairer la science qu’il cultive d’une manière spéciale. Un homme peut donc avoir les facultés intellectuelles très développées sur un sujet particulier, tandis qu’il ne leur a donné aucun développement sur des sujets différents. Il peut, par exemple, avoir un entendement très étendu sur l’anatomie ou sur la zoologie, tandis qu’il n’a que des notions confuses sur les sciences morales : comme il peut avoir sur ces sciences des connaissances très vastes et être étranger aux mathématiques ou à l’astronomie. Il n’est aucun genre de connaissances qui ne soient utiles à ceux qui les possèdent et à leurs semblables ; mais on juge encore ici du plus ou moins de perfectionnement intellectuel d’un individu ou d’une nation, par le degré d’utilité que le genre humain retire de ses connaissances.

    Dans les facultés intellectuelles comme dans les facultés physiques, le perfectionnement qui consiste dans la bonne organisation de l’individu, influe considérablement sur celui qui est le résultat de l’étude ou de l’exercice, et celui-ci influe à son tour sur celui-là. Un homme doué d’un entendement sain, s’il se livre à l’étude, donne à ses facultés intellectuelles un perfectionnement que ne saurait donner aux siennes l’individu qui a reçu de la nature un entendement vicieux ou faiblement constitué. Et celui qui exerce son intelligence, lui donne une force et une promptitude qu’elle ne saurait avoir sans exercice ; la force de l’esprit comme celle du corps, est autant en raison de l’exercice qu’on lui a donné, qu’en raison de ses dispositions naturelles. L’homme qui joint l’étude à une bonne organisation primitive, a une supériorité incontestable sur celui qui n’a que l’un ou l’autre de ces deux genres de perfectionnement. Mais celui qui a cultivé, par l’étude et le travail, une intelligence médiocre, a une supériorité non moins incontestable sur celui qui, étant né avec une excellente constitution intellectuelle, ne s’est livré à aucun genre d’étude, ou, ce qui est pire, qui a eu l’esprit faussé dès son enfance. Un homme né avec une intelligence faible, mais bien élevé, pourrait avoir une immense supériorité intellectuelle sur un individu né avec les dispositions les plus heureuses, mais abruti par le fanatisme ou par l’oppression.

    Le perfectionnement intellectuel de l’homme consistant dans l’aptitude de chacune de ses facultés à remplir, le mieux qu’il est possible, les diverses fonctions auxquelles elles sont propres, il s’ensuit que l’individu qui peut appliquer son attention avec le plus de persévérance et le moins de fatigue aux objets qu’il a besoin de connaître ; celui dont la mémoire retient avec le plus de fidélité et conserve le plus longtemps les impressions qu’il a reçues ; celui qui peut comparer le mieux et avec le plus de promptitude les diverses idées qu’il conçoit, et apercevoir les rapports qui existent entre elles ; celui dont l’esprit suit avec le plus de facilité l’enchaînement des faits ou des idées, soit qu’il remonte des effets aux causes, soit qu’il descende des causes aux effets ; celui qui sait le mieux combiner les images qu’ont produites sur son esprit les objets dont il a été frappé ; enfin, celui qui peut le mieux connaître ce que les choses sont et ce qu’elles produisent, est aussi celui dont l’entendement est le mieux organisé, ou dont les facultés intellectuelles sont les plus parfaites. Un individu ne peut exercer toutes les facultés de son esprit sur tous les objets qui sont dans la nature : pour cela, la vie humaine n’est point assez longue ; mais plus les objets sur lesquels il peut les exercer sont étendus, et plus aussi ses facultés intellectuelles ont reçu de perfection.

    Le perfectionnement moral de l’homme consiste, non dans l’absence des diverses affections dont il est susceptible ; non dans l’extinction d’un certain nombre de passions, et dans le développement de quelques autres ; mais dans la juste direction de toutes, et dans l’empire qu’il exerce sur chacune d’elles, conformément aux règles d’une intelligence éclairée. Ainsi, la perfection morale de l’homme consiste, non pas précisément dans la nature des passions dont il est affecté, mais dans le discernement et dans la mesure avec lesquels il les applique. Aimer n’est en lui-même ni une vertu ni un vice : c’est une manière agréable de sentir dont nous sommes rarement les maîtres. Aimer sa femme, ses enfants, ses parents, ses amis, sa patrie, est une vertu, aussi longtemps que cette passion ne nous entraîne point à des actions funestes au genre humain. Elle commence à devenir vicieuse du moment qu’elle nous fait commettre des actions plus funestes aux hommes qu’elle n’est utile à ceux qui en sont l’objet. Haïr est en soi un sentiment pénible, et sous ce rapport c’est une passion vicieuse ; mais haïr les habitudes et les actions malfaisantes, et ne céder à sa haine que dans la mesure nécessaire pour la répression de ces actions ou de ces habitudes, ce n’est pas un vice, c’est une vertu. Le perfectionnement moral de l’homme consiste donc dans l’accord entre ses affections et son entendement, lorsqu’il est éclairé.

    Ayant vu en quoi consiste le perfectionnement des diverses parties dont l’homme se compose, il est aisé de comprendre en quoi consiste la dégradation ou le défaut de développement. Nos organes physiques étant susceptibles de deux genres de développement, l’un qui consiste dans la bonté de leur constitution, et l’autre dans les divers genres d’aptitude que l’exercice leur a donnés, on peut dire qu’ils sont susceptibles de deux genres d’imperfections correspondants. Leur faiblesse, leur défaut de proportions, la difficulté avec laquelle ils remplissent les fonctions qu’exige la conservation de l’individu ou de l’espèce, constituent la dégradation du premier genre ; la cessation complète de ces fonctions est la mort de l’individu.

    L’inhabileté, la maladresse, l’engourdissement qui résultent du défaut d’application et d’exercice, constituent le second genre de dégradation ; cette dégradation est profonde en raison de l’importance des actions que l’individu est incapable d’exécuter. Ainsi, par exemple, l’homme qui ne sait employer ses organes physiques qu’à poursuivre du gibier, leur a donné un genre de perfection au-dessous de celui qui a de plus exercé les siens à cultiver la terre ; car le premier obtient de ses travaux une quantité d’aliments infiniment inférieure à celle que le second peut obtenir des siens.

    Les facultés intellectuelles de l’homme sont également susceptibles de deux genres d’imperfections : l’un qui résulte d’un vice d’organisation, l’autre qui est produit ou par une absence complète d’exercice, ou par une fausse application. Un individu qui ne peut fixer son attention sur aucun objet, d’une manière suivie, ou retenir les impressions faites sur son esprit par les objets extérieurs, ou combiner le petit nombre d’idées qu’il a reçues, est atteint du premier genre d’imperfection. Il en est de même de celui qui ne peut apercevoir les rapports qui existent entre ses idées, ou en suivre la liaison ; il en est encore de même de celui qui est incapable de recevoir des impressions justes, ou de corriger par l’application de ses organes, les fausses idées qui ont pénétré dans son esprit. Ces diverses espèces d’imperfection sont susceptibles de gradation : lorsqu’elles sont portées jusqu’à un certain degré, on les désigne sous le nom d’imbécillité, de faux jugement ou de manie, sans qu’il soit possible cependant de fixer le point auquel la manie ou l’imbécillité commencent.

    L’imperfection ou la dégradation morale de l’homme peut tenir à trois causes : à la fausse direction des passions, à leur faiblesse, ou à un excès de force. Les passions ont reçu une fausse direction, si les affections bienveillantes, telles que l’amour, l’amitié, la sympathie, la pitié, l’admiration, le respect, se dirigent vers des actions ou des objets funestes au genre humain, et si les passions malveillantes, telles que la haine, l’aversion, l’antipathie et le mépris, se portent sur des objets ou des actions contraires. La faiblesse des passions est dans l’homme une imperfection morale, lorsqu’elles n’ont pas assez d’énergie pour le déterminer à exécuter les actions que sa position et l’intérêt de son espèce exigent de lui. Enfin, la force des passions est une imperfection morale, toutes les fois que l’homme se laisse entraîner par elles au-delà des limites qu’une raison éclairée lui a tracées.

    Chacune des principales parties de l’homme exerce sur les autres une influence plus ou moins étendue. Il est évident, par exemple, qu’un individu dont tous les organes physiques sont bien constitués et remplissent bien les fonctions auxquelles ils sont propres, a plus de moyens de développer son intelligence que celui qui a reçu de la nature une organisation vicieuse ; il a plus d’énergie, de force et de persévérance. De même, celui dont l’entendement est très développé, a plus de moyens de perfectionner ses facultés physiques et morales, que celui dont les facultés intellectuelles n’ont reçu aucun développement. Il sait quels sont les exercices qui le fortifient, et connaît les causes capables de l’affaiblir ou de le détruire ; pouvant mieux juger des conséquences de ses actions, il a le moyen de régler ses affections de la manière la plus utile. Enfin, l’homme dont la morale est très perfectionnée conserve mieux ses facultés physiques et intellectuelles ; il peut donner aux unes et aux autres plus de développement que ne peut en donner aux siennes celui dont les mœurs sont corrompues ; car, en général, les vices détruisent les organes physiques en même temps qu’ils affaiblissent les facultés intellectuelles.

    Cependant, quoique chacune de nos facultés soit susceptible de développement, et qu’elles exercent les unes sur les autres une certaine influence, il est rare que dans le même individu elles soient développées au même degré, et qu’elles se trouvent dans une parfaite harmonie ; il arrive, au contraire, presque toujours, que quelques-unes de ces facultés dominent sur toutes les autres. Un homme peut être parfaitement constitué, voir régner, dans les diverses parties de son individu physique, des proportions exactes, être doué d’une force musculaire considérable et d’une grande agilité, et avoir cependant une intelligence bornée ou des passions désordonnées. Un autre peut, au contraire, être doué d’une intelligence extraordinaire et posséder des connaissances très étendues, avec une santé délicate et des organes physiques défectueux ; il n’est pas rare de voir les qualités de l’esprit et les infirmités du corps réunies dans le même individu, ou de rencontrer des personnes capables des conceptions les plus ingénieuses ou les plus profondes, qui ne savent pas employer leurs mains aux usages les plus communs. Enfin, des passions faibles ou énergiques peuvent se trouver chez un homme doué d’une bonne organisation physique, mais dont les facultés intellectuelles sont peu développées, comme elles peuvent se trouver chez un homme d’une constitution physique défectueuse, mais d’un entendement très éclairé. Nous verrons ailleurs ce qui arrive, lorsque chez une nation on donne à quelques-unes de ces facultés un développement particulier et qu’on néglige les autres.

    Un homme ne peut perfectionner aucune partie de lui-même, sans qu’il résulte de ce perfectionnement plusieurs avantages, soit pour lui-même, soit pour ses semblables. Le perfectionnement de ses organes physiques produit la santé, la force, l’adresse, l’agilité ; il met l’individu à même d’exécuter une multitude d’opérations nécessaires à la satisfaction de ses besoins ou de ses plaisirs, et de se garantir d’une foule d’accidents ; il lui rend moins nécessaires les secours gratuits de ses semblables, et contribue ainsi à son indépendance ; il le délivre des craintes qui sont une suite naturelle de la faiblesse ou de la maladresse ; enfin, il contribue à sa satisfaction intérieure, en lui donnant la conscience des services qu’il peut rendre, soit à lui-même, soit à d’autres.

    Le perfectionnement de ses facultés intellectuelles le met à même de faire de ses organes physiques et des choses dont il peut disposer, l’usage le plus avantageux pour lui et pour ses semblables ; il lui donne une influence plus ou moins étendue sur les personnes dont l’intelligence est moins développée, et accroît ainsi sa puissance ; il lui fournit le moyen de diriger les forces de la nature, de les contraindre à travailler pour lui et à produire les choses propres à satisfaire ses besoins de préférence à celles qui lui seraient funestes ou inutiles ; il contribue, de même que le perfectionnement de ses organes physiques, à accroître son indépendance, à le garantir de plusieurs dangers, et à le délivrer des craintes qui environnent les personnes dont l’entendement est faible ou peu développé ; il lui fait prévoir les conséquences éloignées de ses actions, et le met à même de prendre, dans toutes les occasions, le parti le plus avantageux pour lui et pour les autres ; il lui donne le moyen de rendre à autrui un grand nombre de services, et accroît ainsi sa satisfaction intérieure par le sentiment même de son utilité ; enfin, il le met en communication avec les personnes dont l’entendement est également développé, et le fait participer à leurs découvertes et à leurs progrès.

    Le perfectionnement de ses facultés morales, qui est la suite ordinaire du perfectionnement de ses facultés intellectuelles, quoiqu’il ne le soit pas toujours, produit des avantages qui ne sont pas moins étendus. Le premier, c’est de mettre l’homme en paix avec ses semblables, et de lui assurer, dans tout état civilisé, le plus grand des biens, celui de la sécurité. Il est évident, en effet, que l’homme qui n’éprouve que des passions bienveillantes pour les objets utiles à son espèce, et qui ne sent ou ne manifeste de l’aversion que pour les objets funestes, n’a pour ennemis que les individus malfaisants, tandis qu’il a pour appuis tous ceux dont il est connu. Les passions bienveillantes, que nous pouvons nommer aussi sociales, produisent une multitude de jouissances, non seulement pour ceux qui les éprouvent, mais aussi pour tous ceux qui en sont l’objet ; et elles inspirent toujours plus ou moins de reconnaissance. Les passions malveillantes ou antisociales, au contraire, sont pénibles pour ceux qui en sont possédés, comme pour ceux qui en sont les victimes ; et il y a ici réaction de peines, comme là réaction de plaisirs. Les peuples répriment, en général, l’orgueil des individus par la haine, la cruauté par la vengeance, la perfidie par la méfiance, la bassesse par le mépris, et tous les vices par l’abandon.

    Le perfectionnement des facultés humaines n’influe pas seulement sur le bien-être des individus, il influe aussi sur le nombre de la population. Un homme doué d’une bonne organisation physique, d’une intelligence étendue et de mœurs pures, en même temps qu’il se sent plus disposé à se marier et à élever une famille, en a bien plus le moyen que celui qui ne possède pas les mêmes avantages, si toutes choses sont égales d’ailleurs. La différence à cet égard est si grande qu’il est impossible de s’en former une idée, sans avoir comparé ensemble un nombre considérable de faits dont on trouvera plus loin l’exposition. Il me suffit dans ce moment d’avoir indiqué ce phénomène : j’en donnerai ailleurs la démonstration.

    Il résulte de ce qui précède, que l’individu que nous désignons sous le nom d’homme, ne peut pas être considéré comme un être tellement déterminé qu’on ne puisse en restreindre ou en étendre l’existence sans l’anéantir. Dans la science des nombres, une quantité change de dénomination, par l’addition ou par la soustraction qu’on lui fait subir : si l’on y ajoute, ou si l’on en retranche quelque chose, elle perd sa dénomination primitive pour en prendre une autre qui indique la modification qu’elle a subie. Il n’en est pas de même de l’homme ; son existence s’étend ou se restreint, sans qu’on suppose que l’identité de l’individu a été détruite ; il suffit qu’on le désigne toujours par un même mot, pour qu’on s’imagine qu’il est toujours exactement le même. C’est une illusion que j’ai déjà fait observer et que je dois reproduire ici, parce qu’elle a entraîné de grands philosophes et des écrivains célèbres dans les plus graves erreurs [2].

    Ce qui constitue tel individu, que nous désignons sous le nom d’homme, ce ne sont pas seulement ses organes physiques, ce sont en même temps ses facultés intellectuelles et ses facultés morales ; ce sont ses idées, ses sentiments et ses affections ; c’est l’aptitude même qu’il a donnée à ses organes d’exécuter telles ou telles opérations ; c’est, en un mot, toute son existence, telle que la nature, l’habitude ou l’éducation l’ont modifiée. Si, par l’exercice ou par les aliments dont il se nourrit, un individu ajoute quelque chose à ses organes matériels, on ne doute pas que ce qu’il y a ajouté ne fasse partie de lui-même ; s’il donne à quelqu’un de ses organes une qualité particulière, s’il en accroît la finesse, la souplesse, la force ou la dextérité, on ne doute pas davantage que cette qualité ne soit une partie de lui-même, comme l’élasticité donnée à telle pièce de métal fait partie de tel ressort ; mais si, par l’étude, il accroît le nombre de ses idées, s’il donne de la force ou de l’étendue à ses affections, pourquoi ces affections ou ces idées ne seraient-elles pas aussi bien une partie de lui-même qu’aucune de ses facultés physiques ? N’est-il pas évident que tout ce qui accroît en nous la puissance de sentir, de penser, d’agir, donne de l’étendue à notre existence, puisque nous n’existons que par nos sensations, nos pensées, nos actions ?

    Ainsi, depuis l’instant où l’homme commence à se former jusqu’à celui où il commence à décliner, son existence peut se développer d’une manière graduelle dans chacune des parties dont elle se compose ; elle peut se développer dans les organes physiques, dans les facultés intellectuelles et dans les facultés morales. Le développement de chacune de ses facultés accroît la capacité qu’il a de sentir, c’est-à-dire la capacité qu’il a d’éprouver des plaisirs ou des peines. On a vu précédemment comment chacun des développements qu’il reçoit, est suivi d’un avantage ; or, un homme ne peut être susceptible d’éprouver une jouissance, sans être par cela même susceptible d’éprouver une douleur correspondante. Le même sentiment qui nous fait prendre part aux plaisirs des personnes qui nous sont chères, nous fait prendre part à leurs douleurs. Un homme éclairé, attaché à son pays, ne pourra le voir prospérer sans en éprouver de vives jouissances ; mais aussi nul ne sentira d’une manière plus douloureuse que lui, les maux que produit une invasion de barbares.

    Les diverses parties de l’homme peuvent s’éteindre de la même manière et dans le même ordre qu’elles se développent. Quelquefois la destruction commence par les organes physiques ; d’autres fois ce sont les facultés intellectuelles et morales qui s’éteignent les premières ; d’autres fois aussi toutes les facultés s’éteignent en même temps et d’une manière graduelle ; cela arrive le plus souvent dans la vieillesse. Comme il est impossible de déterminer d’une manière exacte l’instant précis où chacune des parties intérieures ou extérieures de l’homme s’éteint, on ne voit la mort que dans la cessation complète de toutes les fonctions vitales. Mais la vie n’est pas moins divisible que la matière ; elle peut cesser dans un grand nombre de parties de l’homme, avant que d’avoir cessé dans toutes. Un soldat reçoit une blessure grave ; il subit une amputation : voilà une partie de lui-même qui n’existe plus ; il a perdu sans retour un de ses organes physiques. À la suite de l’opération une fièvre violente se déclare ; ses facultés intellectuelles s’altèrent ; les idées qu’il avait disparaissent de son esprit ; il devient incapable d’en former de nouvelles : voilà une autre partie de l’individu qui a cessé d’exister, ou qui est frappée de mort. L’extinction de ses facultés intellectuelles ne lui laisse aucun souvenir de ses parents, de ses amis, de sa patrie, ni même de ses ennemis ; ses sentiments d’affection ou de haine s’éteignent à leur tour : c’est encore une partie de l’homme qui meurt, avant qu’il cesse d’être tout entier. Chaque partie de l’individu, en un mot, peut périr avant que les organes essentiels à la vie aient complètement cessé de remplir leurs fonctions.

    On a fait sur la nature de l’homme deux systèmes entièrement opposés. Des philosophes stoïciens ont considéré nos organes physiques comme n’étant point une partie essentielle de nous-même. Épictète a dit : Mes membres, ce n’est pas moi ; mon corps, ce n’est pas moi ; ma vie, ce n’est pas moi ; ma réputation, mes biens, ma femme, mes enfants, ce n’est pas moi. Il a vu l’homme tout entier dans quelques-uns des sentiments qui l’animent. Ne pouvant soustraire à l’action de la tyrannie, que ses sentiments et ses pensées, c’est en cela qu’il a placé le moi humain ; il a placé l’homme dans une abstraction, afin de ne pas voir en lui le misérable jouet d’un tyran furieux ou imbécile. Mais notre manière de considérer les choses n’en change pas la nature : en donnant exclusivement à un sentiment, ou à une pensée, un nom qui désignait beaucoup plus que cela, Épictète dénaturait la langue, et se faisait de fausses idées, sans rendre plus supportable la condition du genre humain.

    J.-J. Rousseau, en présentant le tableau d’un homme imaginaire qu’il a appelé l’homme de la nature, a fait un système opposé à celui d’Épictète : il a vu l’homme tout entier dans ses organes physiques et matériels. L’homme d’Épictète dit : Mes membres, mon chétif corps, ma misérable vie, ce n’est pas moi. L’homme de Rousseau dit : Mes sentiments, mes affections, mes pensées, mes opinions, en un mot mes facultés intellectuelles et morales, ce n’est pas moi. Le premier s’isole tellement de tout objet matériel, il se transforme tellement en sentiments et en opinions, qu’on finit par ne plus l’apercevoir, et qu’il ne reste de lui qu’un seul mot. Le second se dépouille tellement d’idées, de sentiments, d’affections, d’intelligence, qu’il ne reste de lui que ses muscles, ses os et son estomac ; c’est le plus brute, le plus imprévoyant, le plus stupide des animaux.

    Il n’est pas besoin de raisonnement pour démontrer l’erreur d’Épictète : chacun sait fort bien que ses organes physiques sont une partie de lui-même ; qu’on ne peut les offenser sans lui nuire, ni leur procurer une jouissance, sans lui causer un plaisir. Mais on n’est pas également convaincu que nos facultés intellectuelles et morales soient une partie de nous-même : dans la théorie, on veut être l’homme d’Épictète ; dans la pratique, on est souvent l’homme de Rousseau. On consulte son médecin pour rétablir les forces de son estomac et restaurer son appétit, pour redresser un membre qui nous fait marcher de travers ; mais on ne consulte pas un philosophe pour donner de la force à des affections bienveillantes, pour détruire des inclinations perverses, ou redresser un jugement faux. On dirait que ce qui constitue l’homme à nos yeux, c’est la matière dont ses organes physiques sont composés, mais que les qualités qui font un homme de génie, ou les vices qui font un imbécile ou un scélérat, ne sont point une partie des individus dans lesquels elles se trouvent.

    Supposer, avec Épictète, que nos organes physiques ne sont pas une partie essentielle de nous-même, et que nous ne devons tenir aucun compte des peines ou des plaisirs qui les affectent, est un système tellement absurde qu’on n’a nul besoin de le combattre ; il est peu à craindre que les nations se perdent par un excès de spiritualité. Mais il ne serait pas moins insensé de considérer nos facultés intellectuelles comme étrangères à l’individu, que de ne compter pour rien nos organes physiques. L’existence des unes n’est pas moins incontestable que l’existence des autres ; et c’est à elles que nous devons attribuer le bon usage que nous sommes en état de faire de toutes nos autres facultés.

    Enfin, nos affections sont une partie aussi essentielle de nous-même qu’aucun de nos organes physiques : nous ne donnons de valeur à notre existence, nous ne calculons la durée de la vie que par la valeur et la durée des impressions que nous recevons ou des sentiments qui sont en nous. À proprement parler, nous ne comptons point le temps du sommeil comme faisant partie de la vie ; car l’individu qui s’endormirait à sa naissance et qui mourrait en se réveillant, nous paraîtrait n’avoir point vécu, son sommeil eût-il duré un siècle. Nous vivons donc par nos souvenirs, par nos craintes, par nos espérances, par nos affections de tous les genres, aussi bien que par les impressions que font immédiatement les objets extérieurs sur nos organes physiques. Nous sommes affectés par les impressions produites sur nos enfants, sur nos amis, sur nos concitoyens, sur nos semblables, comme par celles qui sont produites sur nous d’une manière immédiate. Nos affections morales ont quelquefois sur nous une telle puissance, qu’elles absorbent tout autre sentiment : pour éviter ou pour mettre fin à une douleur morale, ou pour se procurer une jouissance du même genre qui n’a qu’un instant de durée, l’homme sacrifie quelquefois jusqu’à son existence physique. Nous considérerions en quelque sorte comme étranger à l’humanité, l’individu qui, accessible aux plaisirs et aux peines physiques, ne connaîtrait ni peines, ni plaisirs moraux.

    J’ai considéré séparément chacune des parties de l’homme, afin d’avoir du tout des idées plus complètes ; mais, ses parties ne sont pas séparées dans la nature, comme elles le sont dans un ouvrage : nous ne les considérons les unes après les autres que parce que nous n’avons pas le moyen de les voir toutes à la fois. Toutes les parties de l’homme ne forment qu’un seul système, et agissent ou réagissent sans cesse les unes sur les autres. La division des parties est bien loin d’être aussi prononcée dans la nature qu’elle l’est dans le langage ; telle faculté que je mets au rang des facultés morales, peut être classée par un autre au rang des facultés physiques. Une classification, je l’ai déjà dit, n’est qu’une méthode plus ou moins imparfaite ; c’est un instrument dont l’esprit ne peut se passer, et qui participe de l’imperfection de tous nos ouvrages.

    Ayant déterminé ce qui constitue le perfectionnement et la dégradation de chacune des principales parties de l’homme, il est aisé de se faire une idée générale de ce qui constitue le perfectionnement ou la dégradation de l’individu considéré dans son ensemble. L’homme dont tous les organes physiques sont le mieux formés, et ont reçu, par l’étude ou par l’exercice, l’aptitude d’exécuter, dans le moins de temps et avec le moins de peine possible, les opérations diverses qu’exige le bien-être de l’individu et de son espèce ; celui dont les facultés intellectuelles ont reçu le développement le plus étendu, sur les objets qu’il lui importe le plus de connaître ; enfin, celui dont les inclinations s’accordent le mieux avec les intérêts du genre humain, est aussi celui dont le perfectionnement est le plus avancé. L’individu le plus dégradé est celui chez lequel se trouvent les défauts ou les vices contraires. Un peuple qui marche vers sa prospérité, est celui chez lequel les individus tendent à acquérir les divers genres de développement dont nous venons de parler, en même temps qu’ils se multiplient. Un peuple qui marche, au contraire, vers sa décadence, est celui chez lequel les facultés physiques, morales et intellectuelles des individus, se restreignent ou se dépravent, en même temps que la population diminue ; ce dernier phénomène est ordinairement la conséquence du premier.

    Si je me bornais à ces propositions générales, elles seraient probablement peu contredites : le plus grand nombre des lecteurs en reconnaîtraient volontiers la vérité. Mais en serait-il de même, si de la théorie je passais à l’application ? Les jugements qu’on porte généralement sur les nations, ne me permettent pas de le croire. Quel est l’homme, par exemple, qui ne soit disposé à penser que le peuple romain, après avoir vaincu Carthage, ne fût parvenu au plus haut degré de prospérité auquel il lui fût possible d’atteindre ? Et cependant examinez en quoi consistaient les divers genres de perfectionnement auxquels étaient parvenues les facultés de chacun des individus dont ce peuple était composé. Par une nourriture abondante et des exercices continuels, les Romains étaient parvenus à donner à leurs forces musculaires une grande puissance : c’était un genre de perfectionnement. Mais quelles étaient les opérations qu’ils avaient appris à leurs organes à exécuter ? Celles qui leur étaient nécessaires pour détruire, ou dépouiller des peuples moins barbares qu’eux. Ils ne possédaient même pas le genre d’industrie le plus simple de tous, celui qui consiste à pourvoir à sa propre subsistance. C’étaient les Toscans, les Siciliens, les Égyptiens qui leur donnaient du pain ; c’étaient des affranchis ou des esclaves qui seuls savaient cultiver les arts dont ils ne pouvaient se passer. Leurs facultés intellectuelles étaient bien moins développées encore que leurs organes physiques ; ils ignoraient les lois les plus simples de la nature : ils voyaient partout des prodiges, et étaient sans cesse environnés de terreurs superstitieuses. Ils n’avaient que la sagacité propre aux animaux qui vivent de proie : ils savaient tromper ou vaincre les peuples dont ils avaient résolu la ruine ; mais en général leurs lumières n’allaient point au-delà. Le perfectionnement moral était en raison du développement intellectuel : en leur qualité de maîtres, ils étaient en état d’hostilité contre leurs esclaves ; en leur qualité de patriciens et de plébéiens, ils étaient en état d’hostilité les uns contre les autres ; en leur qualité de Romains, ils étaient en état d’hostilité contre le genre humain ; car ils voyaient des ennemis partout où ils ne voyaient pas des sujets, et leurs sujets étaient toujours traités en ennemis. Toutes les passions malveillantes, l’orgueil, la fourberie, la vengeance, la cruauté, la haine fermentaient dans leurs âmes ; et l’on en voyait des explosions fréquentes ou dans les soulèvements des esclaves, ou dans les dissensions civiles ou dans les guerres étrangères.

    Il est rare, ou pour mieux dire, il n’arrive jamais que les écrivains qui jugent de la grandeur ou de la décadence d’un peuple, se rendent bien compte du sens qu’ils attachent à ces mots. Quelques-uns, considérant les hommes comme des machines de guerre, voient la grandeur d’un peuple dans le nombre de ses armées, dans les victoires qu’il a remportées, dans le nombre d’individus qu’il a tués, dans l’étendue des campagnes qu’il a ravagées, dans le nombre de villes qu’il a détruites, dans les monuments des arts destinés à transmettre à la postérité le souvenir de ces effroyables destructions.

    D’autres écrivains, considérant les hommes comme des machines de production ou de transport, voient exclusivement la prospérité d’un peuple dans la quantité de marchandises qu’il produit, dans la rapidité avec laquelle certains objets sont fabriqués, transportés d’un lieu dans un autre, et échangés. Ils s’embarrassent peu si la population se compose d’hommes débiles ou robustes, intelligents ou stupides, moraux ou sans morale ; si le talent de chacune de ces machines produisantes se borne à l’opération mécanique la plus simple, ou s’il s’étend à un grand nombre d’opérations diverses ; si la partie de la population par laquelle les travaux sont exécutés, est ou n’est pas réduite à ce qui lui est rigoureusement nécessaire, à la conservation des forces que demande la production ; si la partie la plus sûre de son travail ne lui est pas régulièrement enlevée par une aristocratie féodale, sacerdotale ou militaire, sous le nom de dîmes, de taxes ou d’impôts ; ils s’embarrassent moins encore de savoir si l’existence de la masse de la population se réduit à une vie purement animale, ou s’il existe pour elle quelque genre de vie intellectuelle et morale ; tout est bien à leurs yeux pourvu que les magasins se vident et se remplissent dans le moins de temps possible : dans ce système, on peut savoir que la prospérité de telle nation dépasse la prospérité de telle autre de tant d’aunes de draps ou de tel nombre de machines.

    D’autres calculent la prospérité d’un peuple exclusivement par la quantité de grain que le sol produit, ou par le nombre et la force des animaux qu’il nourrit ; s’ils voient des champs bien cultivés, des prés bien arrosés, des propriétés bien closes, et des routes bien percées et bien entretenues, il ne leur en faut pas davantage pour leur persuader que la population a atteint le dernier terme de prospérité auquel elle puisse arriver ; ils ne s’embarrassent pas de savoir si la partie la plus considérable de la population vit dans l’aisance ou dans la misère ; si elle n’est pas réduite à un sort plus misérable que celui des animaux qu’elle élève ; si elle n’est pas abrutie par la superstition ; si elle n’est pas courbée sous le sceptre d’un prêtre, sous le sabre d’un soldat, ou sous le bâton d’un officier de police ; peu leur importe que les hommes qui cultivent les champs, soient, comme les ilotes, le jouet du petit nombre de ceux qui en consomment les produits ; qu’ils se prosternent devant les plus vils animaux comme les Égyptiens, ou qu’ils tremblent sous le bambou comme les Chinois : ce qui fait la grandeur d’un peuple, ce n’est pas la grandeur de chacun des individus dont il se compose ; c’est l’état du sol sur lequel il est placé ; c’est le nombre et l’embonpoint des animaux qu’il élève.

    D’autres mesurent la prospérité d’une nation par le nombre des individus qui se trouvent sur un espace donné de terrain : si, sur deux pays égaux en étendue, ils remarquent que l’un a une population double de l’autre, ils déclareront que la prospérité du premier est double de la prospérité du second. Ils n’examineront pas quel est celui des deux, chez lequel on trouve les hommes les plus forts, les plus robustes, les plus intelligents, les plus moraux ; pour eux la première qualité c’est de multiplier. C’est en vertu de ce principe d’estimation que tel gouvernement accordera des privilèges, des exemptions ou des pensions, non aux pères de famille qui auront le mieux élevé leurs enfants, et qui auront su les rendre heureux, mais à ceux qui en auront eu le plus grand nombre : comme si le mérite consistait à les faire naître, et non à faire d’eux des hommes utiles à leurs semblables.

    Enfin, il est des hommes qui dans leurs calculs sur ce qui constitue la prospérité d’une nation, oublient la moitié du genre humain, et qui ne comptent pour rien le développement physique, moral et intellectuel des femmes. Il leur importe peu qu’elles soient incapables de se rendre à elles-mêmes ou de rendre à autrui aucun service ; et qu’elles soient privées d’intelligence même sur les choses qui les intéressent le plus. Tout défaut ou toute imperfection qui a pour effet de les rendre plus dépendantes, est considéré comme une heureuse qualité ; les liens qui arrêtent le développement de leurs facultés intellectuelles et morales, leur paraissent aussi bien imaginés que les liens au moyen desquels les Chinois arrêtent le développement des pieds de leurs filles : les uns comme les autres ont pour but et pour effet de les empêcher de se soutenir par leurs propres forces.

    Lorsqu’on examine ce qui constitue la prospérité d’une nation, il faut faire entrer en ligne de compte, non seulement chacune des parties dont un individu se compose, mais chacun des individus qui appartiennent à cette nation ; les dénominations diverses sous lesquelles on désigne les hommes dans chaque état, ne les font pas changer de nature ; à Sparte, les ilotes ne faisaient pas moins partie du genre humain que les Spartiates ; à Athènes, à Rome, les affranchis et les esclaves étaient des hommes comme les citoyens ; en Pologne, en Russie, les serfs sont aussi bien des hommes que les seigneurs ; en France, en Angleterre et dans d’autres pays, les paysans, les ouvriers, les domestiques, ne sont pas moins une partie de l’espèce que les bourgeois, les gentilshommes ou les lords ; enfin, partout les femmes sont une partie aussi essentielle de l’espèce que les hommes : tous les individus, sous quelque dénomination qu’on les désigne, sont susceptibles de développement et de dépérissement, et c’est par la prospérité et la grandeur de chacune des parties, qu’il faut évaluer la grandeur et la prospérité de l’ensemble.

    Les progrès de l’industrie, du commerce, de l’agriculture, sont sans doute des éléments essentiels de la prospérité des nations ; mais ils ne la constituent pas exclusivement. Prendre la prospérité d’une chose quelconque pour la prospérité d’un peuple, c’est confondre le moyen avec la fin. Un riche propriétaire de terres peut les rendre très fertiles et les cultiver avec le plus grand soin, tandis que les individus qu’il emploiera à la culture manqueront des choses nécessaires à la vie, et seront dans l’état le plus misérable. La quantité ou la qualité des produits ne prouvera même pas toujours le perfectionnement de l’individu auquel ils seront livrés, car cet individu pourra les dépenser en consommations frivoles ; il pourra être atteint de vices nombreux, soit au moral, soit au physique. Ce qui peut être vrai pour un individu, peut l’être pour une multitude ; et on peut dire d’un capitaliste ou d’un fabricant, ce que je dis d’un propriétaire de terres [3].

    En considérant le genre humain dans son ensemble, on peut dire que tous les individus dont il se compose sont formés pour tous ; mais qu’aucun n’est spécialement fait pour un autre. Les femmes ne sont pas plus faites pour les hommes, que les hommes ne sont faits pour les femmes ; les enfants pour les pères, que les pères pour les enfants ; les domestiques pour les maîtres, que les maîtres pour les domestiques. Dans toutes les positions, il se fait un échange de services qui n’est équitable qu’autant que les intérêts de tous sont également respectés. Et ce qui fait qu’on tombe si souvent dans l’erreur, c’est la tendance qu’ont, dans la société, les classes les plus influentes à se considérer comme la fin à laquelle tout doit aboutir. Chacun entend par la prospérité de l’espèce, la prospérité de sa caste, ou des hommes qui occupent le même rang que lui ; et il se trouve toujours des écrivains qui se dévouent à des intérêts particuliers, et qui cherchent à fortifier cette tendance.

    Les gouvernements formés de classes privilégiées se considèrent souvent aussi comme le but pour lequel les nations existent. Ils ne veulent admettre de développement chez elles, que dans la mesure de ce qu’ils considèrent comme leur intérêt ; ils tâchent de restreindre l’existence de chaque individu à ce qui leur est nécessaire pour les fins qu’ils se proposent ; ils agissent sur les facultés physiques, intellectuelles et morales de l’homme, par tous les moyens qui sont en leur puissance, et leur action a toujours pour but de dominer sur les unes et sur les autres.

    Ils agissent sur les facultés physiques, non en arrêtant le développement matériel, mais en en empêchant l’application. Un gouvernement ne fera pas mutiler, par exemple, les mains des citoyens, mais il empêchera qu’ils en fassent usage pour exploiter tel ou tel genre d’industrie, pour manier des armes, ou pour se livrer à des exercices qui développeraient leurs forces et leur adresse, qui accroîtraient leur courage, leur donneraient de la sécurité, et assureraient leur liberté et leur indépendance. Il ne les privera pas de la vue ; mais il leur interdira de l’appliquer à l’étude de certains objets qu’il se croira intéressé à tenir cachés ; à l’étude de la physique, de l’astronomie, du corps humain, ou de toute autre science.

    L’action qu’il exercera sur l’intelligence aura pour but, ou de la fausser, ou d’en arrêter le développement : il la faussera en répandant des notions erronées, ou en propageant certains mensonges ; il en empêchera le développement en interdisant d’en faire usage dans l’étude de l’histoire, de la morale, de la politique, ou dans d’autres études propres à éclairer les hommes sur leurs intérêts.

    Enfin, il agira sur leurs facultés morales, non en détruisant leurs passions, mais en les dirigeant d’une manière contraire aux intérêts de l’humanité ; il leur inspirera de l’affection ou de la bienveillance pour des choses ou des personnes qui leur sont funestes, et de l’aversion ou de l’antipathie pour des choses, ou des personnes qui leur sont utiles ; il développera chez eux des passions vicieuses, telles que l’orgueil, la fausseté, l’ambition, l’oisiveté, le faste, la prodigalité, l’amour du jeu ; tandis qu’il affaiblira ou éteindra des passions vertueuses, telles que la simplicité, le patriotisme, la sincérité, l’économie, et l’amour du travail.

    J’ai dit que les individus dont le genre humain se compose, sont tous susceptibles de développement et de dégradation ; mais il est, dans les progrès comme dans la décadence, des limites au-delà desquelles il n’est pas possible d’aller. Nous ignorons quel est le point précis auquel peut être porté le perfectionnement physique, intellectuel et moral de l’homme ; mais cela n’empêche pas que nous ne puissions affirmer sans témérité, que nous sommes circonscrits par notre propre nature, dans des limites qu’il ne nous est pas donné de franchir. Des êtres limités quant à leur durée, à leur étendue, au nombre et à la puissance de leurs facultés, ne sauraient être susceptibles d’un perfectionnement sans bornes. Nous ignorons également jusqu’à quel point de dégradation l’homme peut descendre ; mais l’infinité n’est pas plus le partage de la décadence que de la prospérité. Il est un point auquel l’homme ne peut plus déchoir sans s’éteindre, et si nous ne pouvons le déterminer d’une manière exacte, cela nous est peu nécessaire.

    Un grand nombre de causes peuvent influer sur la prospérité et sur la décadence d’une nation. Mais est-il en notre puissance d’influer nous-mêmes sur chacune de ces causes ? Pouvons-nous les créer ou les détruire à volonté ? Quelles sont celles qui sont hors de notre puissance, et celles qui sont à notre portée ? Ces questions sont ici d’une haute importance ; elles forment, en quelque sorte, la base de la science de la législation.

    Plusieurs écrivains ont considéré le climat comme ayant une influence immense sur le perfectionnement et la dégradation des facultés physiques, morales et intellectuelles de l’homme. Quelques-uns ont même prétendu qu’il fallait attribuer à cette influence la production des différentes espèces ou variétés d’hommes répandues sur la surface de la terre. Si cette influence est telle qu’ils la supposent, les peuples ne peuvent presque rien sur leur destinée ; car il n’est pas en leur puissance de changer le climat sous lequel ils se trouvent placés. Dans le cours de cet ouvrage j’aurai donc à examiner quel est le genre d’influence que le climat exerce sur l’existence des nations. Mais avant que d’exposer en quoi consiste cette influence sur l’état des peuples, il est nécessaire de constater quel est cet état. Ce n’est qu’après s’être bien assuré de la nature et de l’existence des effets qu’on peut se permettre d’en assigner les causes.