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    Traité de Législation: VOL I

    De l’action des lois de la morale, et des obstacles que cette action rencontre quelquefois dans cell

    Charles Comte

    CHAP. 21: > De l’action des lois de la morale, et des obstacles que cette action rencontre quelquefois dans celle des gouvernements, dans des institutions publiques, ou dans des erreurs populaires.

    Nous avons vu qu’il existe dans l’homme deux sortes d’habitudes ; les unes qui sont favorables au genre humain ; les autres qui lui sont contraires. Nous avons vu aussi que l’action de l’autorité publique peut être appliquée à seconder un certain nombre des premières, comme à seconder un certain nombre des secondes. Enfin, nous avons vu qu’il est des actions utiles au genre humain que l’autorité publique ne peut pas exiger, et des actions funestes qu’elle ne peut pas réprimer, sans produire plus de mal que de bien. Ces dernières actions se trouvent en dehors de l’autorité des gouvernements, et restent dans le domaine de la morale.

    L’amour du travail, par exemple, est une des inclinations les plus utiles au genre humain ; elle est une des principales causes de nos progrès. L’amour de l’oisiveté est, au contraire, une inclination essentiellement funeste ; si celle-ci l’emportait sur celle-là, les nations les plus florissantes tomberaient rapidement dans la décadence. Un gouvernement ne peut cependant exercer aucune action directe sur les citoyens pour les obliger au travail : s’il voulait les y contraindre par des peines, il serait obligé de les traiter en esclaves ; s’il voulait les y déterminer par des récompenses, il ne pourrait donner que ce qu’il aurait déjà pris ; le découragement qu’il produirait d’un côté, serait plus grand que l’encouragement qu’il donnerait de l’autre ; il lui serait d’ailleurs impossible d’avoir une mesure exacte d’appréciation, soit pour les récompenses, soit pour les châtiments.

    Si le mal qui résulte d’une action funeste, se faisait immédiatement sentir à celui qui en est l’auteur, et s’il se concentrait tout entier sur lui, on aurait peu besoin de s’en occuper ; il serait sur-le-champ repoussé par le besoin que chacun éprouve de veiller à sa propre conservation ; jamais un gouvernement n’eut besoin de faire des lois pour empêcher les hommes de se laisser mourir de faim ou de trop s’approcher du feu. Il serait également inutile de s’occuper des actions productives de bien, si l’effet suivait immédiatement la cause, et si cet effet se concentrait entièrement sur l’auteur de l’action ; il n’a pas été plus nécessaire de faire des lois pour obliger les hommes à faire usage d’aliments agréables et sains, qu’il n’a été nécessaire d’en faire pour les empêcher de se crever les yeux.

    Mais tous les mauvais effets d’une action ou d’une habitude funeste n’en sont pas des conséquences immédiates, et ne tombent pas exclusivement sur l’individu qui a commis cette action ou contracté cette habitude. Nous avons vu, au contraire, que les actions auxquelles on donne le nom de vicieuses sont, en général, suivies d’un plaisir immédiat pour celui qui s’y livre, et que le mal en est éloigné ou se répand sur d’autres personnes que sur lui. De même, tous les bons effets d’une action ou d’une habitude utile, n’arrivent pas à l’instant même où cette action est exécutée, et ne sont pas sentis uniquement par celui qui en est l’auteur. Les résultats utiles des actions ou des habitudes auxquelles on donne le nom de vertueuses, sont, au contraire, ou éloignés, ou éprouvés par d’autres que par ceux qui ont ces habitudes.

    Supposons, par exemple, qu’un homme possédant un capital plus ou moins considérable employé dans une entreprise industrielle, le consomme en folles dépenses ou en vaines prodigalités ; sur qui tomberont les funestes conséquences de ces vices ? Elles tomberont d’abord sur lui. Outre les maux qui seront la suite immédiate de ses mauvaises habitudes, et qui varieront selon les vices qu’il aura contractés, il éprouvera tous les maux qui sont des conséquences de la misère quand elle est méritée : l’impossibilité de satisfaire ses besoins, le mépris, le délaissement. Elles tomberont, en second lieu, sur sa femme, sur ses enfants, sur les divers membres de sa famille ; et celles-là seront en partie de même nature que celles qu’il éprouvera lui-même. Elles tomberont, en troisième lieu, sur les diverses classes de la population qui trouvaient, dans le capital dissipé, le moyen d’exercer leur industrie, et par suite des moyens d’existence. L’incendie des ateliers d’un fabricant jette dans la misère les ouvriers qui y étaient employés, et expose leurs femmes, leurs enfants, à mourir de faim ; s’ils trouvent ailleurs de l’emploi, ce n’est qu’en portant sur le marché une nouvelle quantité de travail et en faisant baisser les salaires. Les souffrances gagnent en étendue ce qu’elles perdent en intensité : le même nombre de personnes doivent vivre sur une plus petite quantité de produits. Or, une folle consommation détruit un capital productif aussi infailliblement qu’un incendie. Enfin, les funestes conséquences qui résulteront d’une mauvaise habitude, seront senties, dans ce cas, par toutes les personnes qui trouvaient, dans les produits du même capital, le moyen d’échanger leurs propres produits et de satisfaire leurs besoins. Un capital productif anéanti, est un débouché fermé presque pour toutes les classes de producteurs. Ainsi, les funestes conséquences des vices d’un individu, pourront être senties par des milliers de personnes, tandis que les plaisirs n’auront été éprouvés que par lui ou par un petit nombre de ses amis.

    Les bons effets d’une habitude vertueuse se répandent sur les membres de la société exactement de la même manière que les mauvais effets d’une habitude vicieuse. Il est clair, par exemple, que celui qui, par ses travaux et ses économies, parvient à former un capital qu’il livre à la production, produit des effets diamétralement opposés à ceux que j’ai fait observer dans le cas précédent. Il éprouve d’abord lui-même des privations et des fatigues ; mais les biens sont ensuite sentis par lui, par les divers membres de sa famille, par les diverses classes de la société auxquelles il fournit le moyen d’exercer leur industrie, et par les individus auxquels il livre ses produits, en échange de ceux qu’il reçoit d’eux.

    Nous trouverions les mêmes résultats si nous faisions l’analyse de quelque habitude vertueuse ou vicieuse que ce soit, même de celles dont les effets paraissent le plus se renfermer dans les personnes par lesquelles ces habitudes ont été contractées. Qu’un homme, par exemple, consacre la moitié de sa vie à l’étude des lois de son pays, et qu’il devienne un habile jurisconsulte ou un bon magistrat, il est évident qu’il ne pourra être utile à lui-même et à sa famille, qu’en raison de l’utilité dont il sera pour les autres. Il pourra jouir d’une grande considération, et quelquefois même acquérir une fortune considérable ; mais il ne les acquerra que par un échange de services ; qu’en devenant le conseil ou le guide de ceux qui manqueront de connaissances pour diriger leurs affaires ; qu’en administrant la justice avec impartialité et promptitude, et en inspirant ainsi la sécurité à une portion plus ou moins considérable des membres de la société.

    Si, au lieu de supposer un homme qui, par ses travaux et par son intégrité, est parvenu à se rendre utile à lui-même, aux membres de sa famille, et à un nombre plus ou moins considérable de ses concitoyens, nous supposons un homme qui, après avoir acquis des connaissances étendues, contracte des habitudes vicieuses, nous arriverons à un résultat opposé. Un médecin, par exemple, qui contracterait l’habitude de l’intempérance ou tel autre vice qui lui ferait perdre la confiance publique, ne nuirait pas seulement à lui-même et aux membres de sa famille ; il nuirait aussi à toutes les personnes qui avaient besoin de ses services, et même à tous ceux qui s’intéressaient à ces personnes. Un père était persuadé que tel médecin aurait guéri son fils de telle maladie ; mais ce médecin, par une habitude vicieuse qu’il a contractée, est devenu incapable. On s’abstient de l’appeler, ou, s’il est appelé, il tue le malade. Les funestes conséquences du vice ne s’arrêtent pas sur l’individu qui meurt ; elles tombent sur ses parents, sur ses amis, sur tous ceux qui s’intéressaient à son sort, et même sur tous ceux qui peuvent craindre de se trouver dans un cas semblable.

    Tous les vices, quelle qu’en soit la nature, produisent pour les personnes qui s’y livrent, un mélange de plaisirs et de peines, quoique la somme des peines soit plus grande que celle des plaisirs ; mais ils produisent en même temps, pour un nombre plus ou moins grand de personnes, une quantité considérable de maux qui ne sont compensés par aucune espèce de jouissances. Une fille qui abandonne ses parents pour suivre un individu qui l’a séduite, peut trouver dans quelques plaisirs fugitifs une compensation aux misères auxquelles elle s’expose ; mais la honte et la douleur qu’éprouvent son père, sa mère, ses sœurs et ses frères, et les craintes qu’un tel événement répand dans les familles, sont des maux sans aucun mélange de biens.

    Toutes les habitudes vertueuses produisent également, pour ceux qui les ont contractées, un mélange de biens et de maux ; mais elles produisent en même temps, pour d’autres personnes, une certaine quantité de biens qu’aucun mélange de mal n’altère. Une femme qui consacre la plus grande partie de sa vie aux soins de son ménage et à l’éducation de ses enfants, se soumet à des peines qui sont beaucoup plus que compensées par les jouissances qui en sont la suite ; mais les conséquences qui résultent de sa conduite pour son mari, pour ses enfants, pour les divers membres de sa famille et pour les personnes à qui sa conduite sert d’exemple, sont des biens dont ils jouissent sans les payer par aucune peine ou par aucun sacrifice.

    La conduite de chaque individu, soit bonne, soit mauvaise, influe donc en bien ou en mal sur le sort d’une multitude d’autres individus. Nous avons vu cependant que l’action de l’autorité publique ne peut être utilement employée à réprimer tous les penchants funestes qui existent dans les hommes, ou à rendre leurs penchants utiles toujours dominants. Il ne reste donc, pour réprimer les habitudes vicieuses ou pour fortifier les habitudes vertueuses, que les forces qui sont inhérentes à la nature même de l’homme, et qui sont des conséquences de son organisation. Mais en quoi consistent ces forces ? Quels sont les moyens qui peuvent les rendre triomphantes, ou qui tendent à les paralyser ? C’est là une des questions les plus importantes de la législation et de la morale : on verra, dans la suite de cet ouvrage, à quelles funestes conséquences ont été conduits les peuples qui ne l’ont pas aperçue, ou qui l’ont mal résolue.

    Un vice produit des maux pour un grand nombre de personnes, ainsi que nous l’avons vu précédemment ; mais la part la plus considérable de ces maux tombe naturellement sur l’individu qui est atteint de ce vice ; c’est la peine réprimante qu’y attache l’auteur de notre nature. Une vertu produit du bien pour un nombre plus ou moins considérable de personnes ; mais la part la plus considérable de ces biens est, en général, dévolue à celui à qui cette vertu appartient, ou aux personnes auxquelles il s’intéresse le plus ; c’est la récompense au moyen de laquelle les actions vertueuses sont produites. Ainsi, nous sommes garantis des funestes conséquences des vices d’autrui, non par l’action de l’autorité publique, mais par les châtiments que la nature elle-même prend soin d’infliger aux gens vicieux. Un individu ne peut nous nuire au moyen d’une habitude vicieuse, sans se nuire encore plus à lui-même ; c’est là notre unique garantie. Les avantages qui résultent pour nous des bonnes habitudes des autres, ne nous sont pas non plus garanties par la force du gouvernement ; ils ne le sont que par les biens qui résultent de ces habitudes pour ceux qui les ont contractées, et pour les personnes qu’ils affectionnent ; en pareil cas, le bien qu’on fait à autrui est ou la cause ou l’effet de celui qu’on se fait à soi-même.

    Les peines que produit un vice pour l’individu qui s’y livre, et que nous pouvons assimiler au châtiment qu’infligent les tribunaux aux criminels pour diminuer le nombre des crimes, sont de divers genres et varient comme les vices dont elles sont des conséquences ; mais elles affectent toujours l’individu, ou dans ses organes physiques, ou dans ses facultés intellectuelles, ou dans ses affections morales. Souvent elles l’affectent dans toutes ces parties : quelquefois elles l’affectent dans quelques-unes seulement. Si un vice produit la misère, comme la passion du jeu, l’intempérance, la prodigalité, et quelquefois même la paresse, il est assez commun que l’individu qui en est atteint, soit affecté par les peines qui en sont la suite, dans toutes les parties de son être ; qu’il souffre des douleurs physiques, par l’impossibilité de satisfaire ses besoins ou par les maladies qu’il a contractées ; qu’il souffre des douleurs morales, par le spectacle des maux qu’il a attirés sur sa famille, par la décadence où il la voit tomber, et par le mépris ou la haine dont il est devenu l’objet ; enfin, qu’il soit même atteint dans ses facultés intellectuelles, par le décroissement de son intelligence, ou par l’impossibilité de la cultiver. Il est des vices qui ne produisent, pour les individus qui s’y livrent, aucun mal physique immédiat, tels sont l’ambition, l’orgueil, la perfidie, la vengeance, la cruauté et quelques autres. Les peines qui résultent de ces vices, pour ceux qui les ont contractés, sont toutes morales ; s’ils en produisent de physiques, comme cela arrive souvent, ce n’est jamais d’une manière immédiate : les maux physiques, en pareil cas, ne sont engendrés que par les peines morales.

    Nous pouvons faire, sur les habitudes vertueuses, les mêmes observations que nous venons de faire sur les habitudes vicieuses. Il en est plusieurs dont les bons effets affectent les personnes qui les ont contractées, dans leurs organes physiques, dans leurs affections morales et dans leurs facultés intellectuelles. De ce nombre sont celles qui multiplient ou conservent pour les hommes des moyens d’existence : telles que le travail, l’économie, l’amour de l’ordre, la tempérance. Il en est d’autres qui ne produisent directement pour ceux qui les possèdent, que des jouissances morales : telles sont la bienveillance, la générosité, la sincérité et quelques autres.

    Puisque les peines physiques, morales et intellectuelles que produit un vice pour l’individu qui s’y abandonne, sont la seule garantie que nous ayons contre l’existence de ce vice ; et puisque les jouissances physiques, morales ou intellectuelles que produit une habitude vertueuse pour la personne qui l’a contractée, sont également la seule garantie que nous ayons de l’existence et de la durée des habitudes de ce genre, quel est le moyen le plus sûr, soit de diminuer le nombre des actions vicieuses, soit de multiplier le nombre des actions vertueuses ? Ce moyen est le même que celui que mettent en usage les gouvernements de tous les peuples civilisés, soit pour multiplier le nombre des bonnes actions, soit pour diminuer le nombre des délits ou des crimes. Il n’existe de différence qu’en un seul point : les peines et les récompenses au moyen desquelles les gouvernements tendent à réprimer ou à provoquer certaines actions, sont fixées par eux ; tandis que les peines et les récompenses qui tendent à proscrire les habitudes vicieuses ou à multiplier les habitudes vertueuses, sont fixées par l’auteur même de notre nature, ou par les peuples eux-mêmes.

    Ces peines et ces récompenses ne peuvent être efficaces qu’autant qu’elles réunissent les conditions exigées pour l’efficacité des récompenses et des peines distribuées par l’autorité des gouvernements. Il faut qu’elles soient publiques, afin que nul n’agisse ou ne s’abstienne d’agir par ignorance ; qu’elles soient certaines, afin que nul ne se livre à un vice dans l’espérance d’en éviter le châtiment, ou ne s’abstienne d’une action vertueuse dans la crainte de ne point en recueillir les fruits ; enfin, qu’elles soient proportionnées à la gravité du vice ou à la grandeur de la vertu, afin qu’on ne soit pas entraîné par les jouissances qui accompagnent une habitude vicieuse, et qu’on ne soit pas retenu par les peines ou par les sacrifices qu’exige une bonne action

    Les peines que produit le vice pour celui qui s’y livre, et les avantages qui résultent d’une conduite vertueuse pour celui qui la suit, peuvent être rendues publiques de deux manières. Elles peuvent l’être, d’abord, par l’enseignement de la morale, qui expose les conséquences bonnes ou mauvaises de toutes les actions humaines ; c’est, si je puis parler ainsi, la promulgation de la loi. Elles peuvent l’être, en second lieu, par l’exposition des faits qui se passent journellement dans la société ; c’est l’exécution de la loi. Lorsqu’un tribunal a infligé une peine à un individu coupable d’une mauvaise action, c’est au grand jour et en face du public qu’on exécute la sentence ; on cherche à garantir la société de crimes nouveaux, en retenant par la crainte des supplices ceux qui seraient tentés de les exécuter. Pour donner aux lois de la morale la même efficacité, il faudrait, si cela était possible, que celui qui les a enfreintes en subît le châtiment aux yeux de tous ceux qui pourraient avoir la tentation de suivre son exemple. Lorsqu’un gouvernement veut multiplier un certain genre d’actions, c’est publiquement qu’il les récompense ; il veut que chacun aperçoive, aussi nettement qu’il est possible, la liaison qui existe entre la récompense et l’action au moyen de laquelle on l’a obtenue. C’est de la même manière que les hommes auraient besoin de voir la liaison qui existe entre des habitudes vertueuses et les conséquences dont elles sont suivies, pour les individus qui les pratiquent : c’est là une partie essentielle de la publicité que doivent avoir les lois, celles de la morale comme les autres.

    La certitude des peines est une condition non moins nécessaire à leur efficacité que la publicité elle-même. Ce qui multiplie le nombre des délits, ce n’est pas l’insuffisance ou la faiblesse des peines, c’est l’incertitude de leur application. Dans tous les pays, les hommes craignent presque également la prison, les fers, la mort ; mais, dans tous les pays, il ne règne pas la même certitude sur l’application de ces peines. Le malfaiteur le plus déterminé n’exécuterait pas un vol en présence de témoins, et sous la main de la force publique ; pour se rendre coupable, il a besoin de croire ou qu’il ne sera pas découvert, ou qu’il ne pourra être convaincu, ou qu’il aura quelque moyen de s’échapper, ou que sa grâce lui sera accordée. Les individus qui offensent les lois de la morale font exactement les mêmes calculs ; ils ne les enfreignent que parce que les châtiments attachés à l’infraction leur paraissent manquer de certitude. L’incertitude des récompenses produit un effet analogue relativement aux habitudes vertueuses : on ne prend pas une peine dont on n’est pas sûr de recueillir le fruit, ou de le voir recueillir par les personnes auxquelles on s’intéresse.

    La proportion qui doit exister entre les peines et la gravité des vices qui les produisent, ou entre les récompenses et la grandeur des vertus dont elles sont le résultat, a été fixée par la nature elle-même ; mais cette proportion est souvent altérée par l’ignorance et par les faux calculs des gouvernements ou des peuples. Les peines que produit un vice pour celui qui en est atteint, et les avantages qui résultent d’une bonne habitude pour celui qui la pratique, ne peuvent être efficaces qu’autant que les premières excèdent les plaisirs pour lesquels on s’y expose, et que les secondes excèdent les sacrifices au prix desquels on les achète. Mais, comme les effets éloignés d’une action ont toujours plus d’incertitude que ceux qui l’accompagnent ou la suivent immédiatement, les peines que la nature a destinées à réprimer le vice, et les récompenses au moyen desquelles elle produit la vertu, ne peuvent avoir de l’efficacité qu’autant qu’elles gagnent en durée et en intensité ce qui peut leur manquer du côté de la certitude.

    La nature n’a laissé aux peuples que le choix des maux : s’ils veulent réprimer ceux qui résultent des délits ou des crimes, il faut qu’ils laissent agir ceux qui constituent la répression ; il faut qu’ils établissent des tribunaux, des procédures, des prisons, des gibets ; il faut qu’ils donnent à un petit nombre d’hommes le pouvoir de poursuivre, d’arrêter, d’emprisonner, même de tuer les individus qu’ils croient coupables ; il résulte de là beaucoup de souffrances, non seulement pour les criminels qui sont poursuivis et convaincus, pour leurs parents et pour leurs amis ; mais aussi pour ceux qui sont poursuivis ou condamnés quoique innocents, et pour ceux qui craignent de l’être. Si jamais un peuple voulait se délivrer de tous les maux de ce genre, il n’aurait pas d’autre moyen que de se soumettre à tous les maux infiniment plus graves qui sont la suite naturelle d’un brigandage sans frein.

    Les peuples sont exactement dans la même position, relativement aux habitudes vicieuses ; il faut qu’ils choisissent entre deux genres de maux ; il faut qu’ils laissent aux peines physiques, morales, ou intellectuelles que la nature a destinées à la répression du vice, et qu’elle fait tomber sur l’individu vicieux, la publicité, la certitude, la durée et l’énergie qui sont propres à ces divers genres de peines, ou qu’ils souffrent la multiplication des maux que le vice produit pour les personnes même qui en sont innocentes : s’ils ne veulent pas le mal de la répression, il faut qu’ils se soumettent au mal de l’impunité. Une habitude vicieuse produit, pour celui qui l’a contractée, des plaisirs et des peines ; elle produit, pour une multitude d’autres personnes, des peines sans mélange de plaisirs. Supprimez les peines qu’elle engendre pour l’individu vicieux, il ne restera pour lui que des plaisirs ; cet individu n’aura par conséquent plus de frein, et les autres personnes auxquelles ses vices sont funestes, se trouveront sans garantie. Elles se trouveront, relativement à lui, dans une position plus désavantageuse encore que ne seraient les membres de la société envers les malfaiteurs qu’une autorité quelconque mettrait à l’abri des poursuites et des peines judiciaires ; car il n’est pas impossible de repousser les attaques d’un malfaiteur, mais on n’a aucun moyen d’empêcher un individu de s’abandonner au vice.

    Un vice produit naturellement pour celui qui l’a contracté, diverses peines physiques, telles que celles qui résultent de la misère ; il produit divers genres de maladies ; il produit, de plus, des peines morales, le mépris, l’abandon, l’antipathie, le chagrin de voir éteindre ou déchoir sa race ; il produit l’incapacité intellectuelle et les maux qui l’accompagnent. Or, tout acte par lequel un individu, une société ou un gouvernement, diminuent la publicité, l’intensité, la durée, ou la certitude de quelqu’une de ces peines, est une atteinte aux bonnes mœurs. Un tel acte a pour effet d’affaiblir la seule garantie que chacun de nous possède contre les vices d’autrui ; il agit, relativement aux habitudes vicieuses, comme agirait, relativement aux actions que l’autorité réprime, l’existence d’une société qui, par humanité, se ferait un devoir d’aller briser les portes des prisons. Quelques exemples rendront cette vérité plus sensible.

    Il n’est aucun genre de vice qui soit plus funeste pour une femme, et plus humiliant pour sa famille, que celui qui la conduit à la prostitution. Ce vice produit pour la femme qui en est atteinte, un certain nombre de plaisirs ; mais il produit aussi un grand nombre de peines, l’extinction de toute affection morale pure, la certitude du mépris et de l’abandon, l’expulsion de toute société qui se respecte, la difficulté et presque l’impossibilité d’élever ses enfants, la privation des secours et de l’appui de leur père, la misère et les souffrances inséparables d’un tel état, les mépris et les mauvais traitements des seuls individus avec lesquels elle puisse avoir quelques rapports, des maladies funestes qui peuvent devenir mortelles, la perspective de voir ses enfants dans le plus bas échelon de l’ordre social, et une vieillesse, en supposant qu’on y arrive, terminée dans la plus affreuse misère, et employée à faire les plus vils métiers.

    Tel est le lot de misère attaché à ce genre de vice pour la personne qui s’y livre ; lot très considérable en lui-même, mais qui n’est pas plus grand qu’il ne faut pour la répression du vice, si l’on considère la puissance de la séduction, la facilité avec laquelle on se procure d’abord des moyens d’existence, l’absence de tout genre de travail et même de toute contrainte, l’éloignement dans lequel se présentent les peines, et par conséquent l’incertitude qui y semble attachée.

    Le lot de peines qui tombent sur les vieux parents est moins considérable ; mais aussi ce sont des maux qui arrivent immédiatement, et auxquels aucun genre de bien ne se mêle : la honte, l’abandon, des espérances trompées ; une partie de ces maux se répand sur les frères, les sœurs, et sur d’autres membres de la famille ; le mal peut se répandre même sur des familles étrangères, par l’influence ou seulement par la crainte de l’exemple. Je ne parle pas des divers genres de maux que peut causer directement, par ses liaisons, l’individu dont il est question ; les personnes qu’elle peut entraîner dans la même route par ses conseils ou par ses séductions.

    Supposons maintenant qu’un peuple se propose de réprimer, chez lui, le vice de la prostitution, et qu’il soit convaincu de l’impossibilité de faire utilement usage des lois pénales ; quels sont les moyens qui doivent se présenter naturellement à son esprit ? Il n’en est que deux : l’un de diminuer, ou même de détruire, s’il était possible, les jouissances attachées au vice ; l’autre, de donner aux peines qui en sont la conséquence naturelle pour l’individu vicieux, tout le degré de publicité, de proximité, de certitude et de durée dont elles sont susceptibles. Le premier moyen n’étant point praticable, il ne reste que le second ; mais comment le mettre en usage ? En ne troublant pas l’ordre de la nature ; en abandonnant à elles-mêmes les personnes vicieuses, et en faisant voir aux autres ce que celles-là sont devenues.

    Mais si, tout à coup, il se forme, au sein de la population, une société qui ait pour objet de diminuer le nombre des maux que ce vice engendre pour ceux qui en sont atteints ou pour leur postérité, et qui établisse à ses dépens des maisons où elle promet de recevoir gratuitement toutes les femmes qui voudront y faire leurs couches, elle rend, par cela même, la carrière du vice plus aisée ; elle en diminue les peines, non pour les individus qui en sont innocents ; celles-là restent les mêmes ; elle les diminue seulement pour les personnes vicieuses, sans diminuer en rien les attraits que le vice a pour elles.

    S’il se présente ensuite une autre société qui se charge de recevoir, de nourrir, d’entretenir à ses frais, tous les enfants nés hors mariage, dont les mères pourraient être embarrassées, et dont les pères ne voudraient pas prendre soin, la carrière du vice sera plus aisée encore. Les peines que ce vice produit, resteront les mêmes pour toutes les personnes auxquelles il est étranger ; les jouissances resteront aussi les mêmes pour les personnes vicieuses ; mais les maux décroîtront pour elles dans une proportion immense. Les soins, les embarras, et quelquefois les maladies inséparables de la maternité, si pénibles même dans des familles qui ne manquent pas de moyens d’existence, lui seront ôtés ; elle n’aura nul besoin de suspendre le cours de ses mauvaises habitudes. Je ne parle pas du sort des enfants ; on verra ailleurs combien petit est le bien qu’on obtient à cet égard, en comparaison des maux au prix desquels on l’achète.

    S’il se présente une troisième société qui établisse une maison pour recevoir et traiter à ses dépens celles de ces personnes qui, en se livrant à leurs habitudes vicieuses, ont contracté des maladies dangereuses, la peine du vice est encore affaiblie, non pour les personnes qui en souffrent sans en être atteintes, mais pour la personne qui en a seule éprouvé les jouissances ; les plaisirs qui entraînent vers le vice conservent toute leur puissance ; les seules peines qui peuvent le réprimer perdent de la leur.

    Enfin, s’il se forme une quatrième société qui ait pour but de mettre les personnes qui se sont ainsi engagées dans une carrière vicieuse, à l’abri des funestes conséquences qu’entraînent à leur suite le mépris et l’abandon ; qui offre un asile aux prostituées sous le nom de repentantes ; qui leur fournisse des aliments, des vêtements, quand elles prennent en dégoût leur infâme métier ; qui cherche à leur rendre l’estime qu’elles ont perdue et à les faire rentrer dans la société d’où elles ont été exclues, les conséquences funestes du vice restent toujours les mêmes pour les personnes qui en sont innocentes ; mais elles semblent s’évanouir pour celles qui en sont coupables ; et comme l’affaiblissement des peines ne produit aucune diminution dans les jouissances, il n’y a presque plus de raison pour que, dans certaines classes, le vice ne se multiplie pas à l’infini [119].

    Il s’est établi, dans une ville d’Angleterre, vers la fin de l’année 1824, une société d’environ trente ou quarante individus, dans la vue de supporter, en commun, les dépenses que chacun des membres encourrait pour l’entretien des enfants bâtards dont il pourrait être déclaré le père. Cette société, ayant son président, son trésorier, son secrétaire, a été dénoncée à l’opinion publique par les journaux, comme ayant pour objet évident l’encouragement du vice ; on l’a menacée de publier le nom de chacun des membres dont elle était composée, si elle ne se dissolvait pas [120].

    Il est impossible de ne pas reconnaître, en effet, qu’une telle société est un encouragement pour le vice. Mais comment cela ? En ce qu’elle a pour effet de réduire en petites fractions une des peines que la loi concentre sur le seul individu qui est coupable. Si la déclaration de paternité, par exemple, est suivie de l’obligation de payer annuellement une somme de trois cents francs, l’association, en ne la supposant composée que de trente personnes, réduit cette somme, pour l’individu coupable, à une somme de dix francs. La crainte d’être obligé de payer toutes les années une somme de trois cents francs, aurait pu mettre un frein à ses passions ; la crainte de payer dix francs sera sur lui sans influence. Il est vrai que, si la trentième partie seulement de la peine qu’il aura encourue, tombe sur lui, il aura à supporter la trentième partie de la peine encourue par chacun de ses associés. S’il a à payer dix francs pour son compte, il aura à payer deux cent quatre-vingt-dix francs pour le compte d’autrui ; mais cette dernière partie de la peine, quoique la plus considérable, sera sans influence sur sa conduite, puisqu’elle n’en sera pas une conséquence.

    Cette société, évidemment immorale, puisqu’elle réduit à un trentième, pour l’individu coupable, une des principales peines qui tendent à réprimer ses vices, et qu’elle fait retomber sur d’autres individus les vingt-neuf trentièmes qui restent, est cependant moins immorale dans ses effets, que les associations dont j’ai précédemment parlé, et qui existent, sous des noms divers, dans toutes les grandes villes de l’Europe, et particulièrement en Angleterre. Supposons, en effet, que les membres de cette société, après avoir convenu qu’ils supporteraient en commun les condamnations encourues par eux individuellement, eussent ajouté qu’ils fourniraient également en commun aux femmes séduites par quelqu’un d’entre eux, les moyens de faire leurs couches dans une maison commode, leur association n’eût-elle pas été un nouvel encouragement au vice ? Cet encouragement ne serait-il pas devenu plus grand encore, s’ils eussent ajouté qu’ils feraient traiter à leurs frais, et dans des maisons à eux, toutes les maladies qui seraient le produit du vice ; qu’ils délivreraient les mères de tous les soins de la maternité, et qu’ils en supporteraient les frais en commun ? La séduction ne serait-elle pas devenue plus puissante, s’ils avaient ajouté qu’un asile serait ouvert à leurs frais aux femmes qui, après avoir mené avec eux une vie licencieuse, voudraient rentrer dans le sein de la société, et qu’on ne négligerait aucun moyen pour leur procurer une existence honorable ?

    Mais que n’aurait-on pas dit si, après avoir formé une semblable association, on l’avait annoncée publiquement et avec ostentation ; si l’on avait sollicité des souscripteurs d’y prendre part ; si l’on s’était adressé aux âmes bienveillantes et charitables ; si l’on avait ouvert de vastes établissements pour mettre à exécution de si magnifiques projets, et que toutes les femmes de toutes les classes, de toutes les conditions, eussent été appelées à lire, sur le frontispice, les encouragements qu’on leur eût donnés ? Les membres d’une telle association eussent été certainement accusés d’être les corrupteurs de la morale publique, et condamnés par tout tribunal jaloux de faire respecter les bonnes mœurs. Quelles sont cependant les différences qu’il y aurait entre une société telle que je la suppose, et celles qui existent dans la plupart des villes de l’Europe ? Une seule : dans le cas que je suppose, les associés ne donnent de l’encouragement qu’à leurs propres vices et aux vices des personnes qui consentent à devenir leurs complices et à profiter de leurs bienveillantes institutions  ; le nombre des femmes qui peuvent être séduites est nécessairement limité par le nombre des hommes qui peuvent les séduire ; mais, dans les établissements qui existent réellement, l’appel fait au vice est universel pour les deux sexes. Il est vrai que ces établissements ont été faits dans de bonnes intentions ; mais quelle influence peut avoir, sur une institution vicieuse, l’intention de celui qui l’a fondée ?

    Si les institutions, au moyen desquelles on espère diminuer pour les personnes vicieuses, les peines qui tombent uniquement sur elles, et qui sont le seul moyen de répression que nous connaissions, produisaient les effets qu’on en espère, elles seraient essentiellement mauvaises, puisqu’elles multiplieraient les vices en les encourageant, et que de tous les maux qui en seraient les conséquences, il n’y aurait d’adoucie que la part qui tomberait sur les personnes vicieuses. Mais, ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’elles produisent le premier de ces deux effets, sans produire le second. Elles n’ont qu’un résultat bien évident ; c’est de rendre incertaines les peines répressives des vices, sans presque rien leur enlever de leur réalité. Elles agissent dans le même sens que les loteries : elles donnent des espérances à tous ceux qui veulent courir quelque risque ; mais, pour un individu qu’elles sauvent d’une ruine complète, elles causent la perte d’une multitude.

    On a observé que le nombre de femmes publiques qui existent à Londres excède de beaucoup le nombre de celles qui existent à Paris, même toute proportion de population gardée. Paris est cependant le séjour d’une multitude d’étrangers oisifs ; le nombre de militaires qui s’y trouvent, et particulièrement d’officiers, est très considérable ; toutes les grandes écoles y sont établies ; enfin, dans aucune partie de l’Europe on ne trouve réuni, sur un espace aussi étroit, un nombre aussi considérable de jeunes gens ou de célibataires ; tandis qu’à Londres on ne voit qu’un petit nombre d’étrangers que leurs affaires y attirent ; que le petit nombre de militaires qui s’y trouvent, sont la plupart mariés, même les simples soldats ; qu’il n’y existe point d’université ; que les parents en éloignent leurs enfants le plus qu’ils peuvent ; et qu’à l’exception des spectacles, il n’y a presque point de réunion publique pour les deux sexes. La capitale de France renferme cependant un nombre assez considérable d’institutions propres à encourager le vice ; mais elle en possède beaucoup moins que la capitale de l’Angleterre, et les maux que le vice engendre pour ceux qui en sont infectés, inspire aux Anglais bien plus de pitié qu’aux Français. En France*, une femme publique * et une femme perdue  sont deux expressions parfaitement synonymes : aussi, le nombre n’en est-il pas très grand, comparativement à ce qui en existe dans d’autres pays. En Angleterre, il n’y a point de femmes *perdues * ; et c’est ce qui fait qu’il y a une multitude immense de femmes publiques [121].

    Il est plusieurs genres de vices dont le principal effet est de produire la misère pour l’individu qui les a contractés ; une institution qui a pour objet de mettre à l’abri de la misère toute sorte de personnes, sans distinction des causes qui l’ont produite, a donc pour résultat d’encourager tous les vices qui conduisent à la pauvreté. Les tribunaux ne peuvent condamner à l’amende les individus qui sont coupables de paresse, d’intempérance, d’imprévoyance, ou d’autres vices de ce genre ; mais la nature, qui a fait à l’homme une loi du travail, de la tempérance, de la modération, de la prévoyance, a pris sur elle d’infliger aux coupables les châtiments qu’ils encourent. Rendre ces châtiments vains en donnant droit à des secours à ceux qui les ont encourus, c’est, comme dans les cas précédents, laisser au vice tous les attraits qu’il a ; c’est laisser agir, de plus, les maux qu’il produit pour les individus auxquels il est étranger, et affaiblir ou détruire les seules peines qui peuvent le réprimer. Les lois qui établissent en Angleterre un impôt en faveur de tous les pauvres indistinctement ; celles qui, dans quelques parties de la Suisse, mettent à la charge des paroisses ou des communes tous les habitants indigents, quelle que soit la cause de leur indigence ; enfin, celle qui, dans les États-Unis, établissent des dispositions semblables, ont donc pour effet de multiplier un grand nombre de vices [122].

    Tous les vices ne produisent pas pour les individus qui en sont atteints, la même quantité, ni le même genre de peines : il en est plusieurs, ainsi que je l’ai déjà fait observer, qui ne produisent que des peines morales, telles que le mépris, l’aversion, l’exclusion de certaines sociétés, et autres analogues. Ces peines amènent quelquefois à leur suite des peines physiques très graves ; mais quand on paralyse les premières, les secondes ne sont plus à craindre.

    Ici, plusieurs questions intéressantes se présentent : quels sont les vices qui ne produisent pour les individus qui en sont atteints, que des peines morales ? Quelles sont les conséquences de ces vices pour les individus autres que ceux qui en sont atteints ? Quels sont les actes des gouvernements, des associations privées, ou des peuples qui diminuent, pour les individus vicieux, la publicité, l’intensité, la durée, la certitude des peines morales propres à réprimer ces vices ? Quels sont, pour le public, les effets de cet affaiblissement de peines ? La solution complète de toutes ces questions exigerait un ouvrage fort étendu : pour ne rien laisser à dire, il faudrait faire un traité de morale et présenter en même temps l’histoire des gouvernements. Je me bornerai à les éclaircir par quelques explications.

    On a plusieurs fois tenté de produire ou de réprimer, par la force de l’autorité publique, des actions ou des habitudes qui ne peuvent être produites ou réprimées que par la force de la morale : j’ai fait voir pourquoi ces tentatives ont toujours mal réussi. Mais il est beaucoup d’actions qui sont restées sous l’empire exclusif de la morale, et qui auraient dû être réprimées par la force de l’autorité publique.

    Il s’est trouvé des princes qui ont porté assez d’intérêt à leurs sujets pour vouloir régler leurs dépenses privées et réprimer, par des lois pénales, le vice de la dissipation ou de la prodigalité. Il ne s’en est encore rencontré aucun qui ait imaginé qu’il était nécessaire de réprimer, par le même moyen, l’avidité, la bassesse ou l’orgueil de ses courtisans, les dilapidations ou les concussions de ses ministres, l’ineptie des gens en place, les attentats portés par les agents de son gouvernement au bien-être des individus ou des nations. Dans tous les États de l’Europe, sans en excepter l’Angleterre, tous ces faits sont restés dans le domaine de la morale ; je pourrais même dire dans le monde entier, si j’exceptais les États-Unis d’Amérique, dont les institutions ne souffrent pas les vices de ce genre.

    La bassesse, la cupidité, l’orgueil, l’ambition, la perfidie, la vengeance, la cruauté, la rapacité, ne sont pas des vices qui, dans nos pays prétendu civilisés, produisent des maux physiques pour les individus qui en sont atteints, lorsque ces individus se trouvent dans les hauts rangs de la société. Les mêmes vices, dans les rangs inférieurs, peuvent conduire au vol, à l’outrage, à l’assassinat, et attirer sur les individus chez lesquels ils se trouvent, des peines physiques très graves, soit qu’elles leur soient infligées dans le moment de l’action par les personnes qu’ils offensent, soit qu’elles leur soient infligées en vertu d’une condamnation légale ; en produisant le mépris et l’aversion, ces vices produisent souvent la misère, qui est elle-même très féconde en douleurs de tous les genres. Lorsqu’ils se trouvent dans les rangs élevés, ils conduisent rarement devant les tribunaux les individus qui les ont contractés ; il est plus commun qu’ils soient une source de richesses, et par conséquent de jouissances physiques. Si Louvois fût né dans les rangs d’où sortit Cartouche, il eût fait brûler, par sa bande, les maisons de quelques magistrats ; il eût péri sur le bûcher ou sur la roue, et Bossuet n’eût pas fait son oraison funèbre. Si Cartouche fût né dans les rangs d’où sortit Louvois, il eût, sans doute, fait piller le Palatinat, mais il est probable qu’il ne l’eût pas fait brûler. Il eût joui en paix du produit de ses déprédations ; et eût emporté, en mourant, les regrets des gens de bien  et les bénédictions de l’Église.

    Il est donc des actions vicieuses, et, si l’on veut, des crimes qui ne produisent pour ceux qui en sont les auteurs, aucune douleur physique ; ils ont pour effet, au contraire, de produire beaucoup de plaisirs du même genre ; et puisque aucune peine légale ne les réprime, ils ne peuvent être réprimés que par des peines morales : par le mépris, par l’aversion, par la haine qu’ils inspirent au public, contre ceux qui en sont les auteurs, et contre ceux qui en profitent. Les peines de ce genre en produisent une autre qui est la plus puissante ; c’est l’absence de toute sécurité, et la certitude d’être abandonné ou accablé dans les revers. Un homme dont les vices ou les crimes ont fait le malheur d’une ou de plusieurs nations, se sent livré, sans défense, aux courtisans qui l’environnent, s’il est roi ; ou à l’arbitraire du maître qu’il a servi, s’il est sujet. Les courtisans de Néron se délivrent, par la mort, de la crainte qu’il leur cause ; Néron, pour se délivrer des terreurs que lui inspirent ses ennemis, appelle sur son propre sein le poignard de son affranchi.

    Les vices qui ne sont réprimés par aucune peine physique produisent donc pour ceux qui les ont contractés et pour ceux qui en sont les instruments, un mélange de plaisirs physiques et de peines morales ; mais ils produisent, pour une immense multitude de personnes, des peines de tous les* * genres, sans aucun mélange de plaisir : ils produisent la servitude, l’absence de toute sécurité, la misère, l’ignorance, les persécutions, les guerres, les massacres, et toutes les calamités que le despotisme traîne à sa suite.

    Les peuples n’ayant pas d’autres garanties contre ces maux, que les peines morales que les vices produisent pour les individus vicieux et pour ceux qui profitent de leurs vices, quels sont les moyens par lesquels on peut accroître ou diminuer la publicité, l’intensité, la durée, et la certitude de ces peines ?

    Le moyen le plus sûr d’ôter à la peine sa publicité, c’est d’empêcher qu’il puisse se former aucune opinion publique, et d’enlever à chacun tout moyen d’exprimer son opinion individuelle : soumettre à une censure préalable et arbitraire tous les écrits destinés à être publiés ; empêcher toute réunion publique dans laquelle les citoyens pourraient se communiquer leurs sentiments ; punir toute personne qui oserait appeler l’aversion ou le mépris sur un homme qui, par ses actes, se serait rendu odieux ou méprisable : des sentiments qui ne peuvent pas se manifester, sont considérés, par la plupart des hommes, comme s’ils n’existaient pas.

    Les mêmes actes qui portent atteinte à la publicité de la peine, en diminuent l’intensité ; le mépris et l’aversion qui restent ensevelis dans le fond des âmes, sont un châtiment moral moins sévère que le mépris et l’aversion qu’on manifeste publiquement. Ces actes en diminuent aussi la certitude et la durée : on doute de l’existence de sentiments que rien ne manifeste, et le temps affaiblit ou éteint ceux qu’on n’a aucun moyen de mettre au jour. Il n’est aucun gouvernement qui, voulant établir le règne d’un certain nombre de vices, n’ait senti le besoin d’affaiblir les peines répressives de ces mêmes vices, et qui n’ait cherché à détruire la publicité de ces peines.

    Le moyen le plus sûr d’en diminuer la certitude, est d’attacher l’estime ou le mépris à des signes de convention dont l’autorité se réserve la distribution arbitraire. Un homme fait une action utile à son pays, on lui donne le signe convenu, et le public honore le signe à cause du mérite de la personne. Un autre fait quelque bassesse, devient le complice heureux de quelque concussion ou de quelque trahison, on lui donne le même signe ; et comme, dans le premier cas, le public a honoré le signe à cause du mérite de l’homme, dans le second, il honore l’homme à cause de l’honneur qu’il a accordé au signe. C’est ainsi qu’on peut faire servir les hommages que les peuples accordent aux vertus, à rendre incertains les châtiments que la nature a destinés à la répression des vices. Cela nous explique comment il s’est trouvé des hommes qui ont repoussé les prétendus honneurs qu’on daignait leur accorder. Ils n’ont pas voulu que l’estime dont le public les environnait, pût être représentée par un signe qui, au besoin, servirait à couvrir les vices de l’individu le plus infâme. Ces signes consistent quelquefois dans un sobriquet, quelquefois dans un morceau d’or ou d’argent, quelquefois dans une broderie, dans un morceau de ruban, ou même dans une jarretière. Quelquefois aussi on considère la fortune comme le signe infaillible du mérite d’un individu ; alors il ne s’agit plus que d’avoir part au pillage d’un peuple, pour être estimé de lui. D’autres fois, le mérite consiste dans la manifestation d’une opinion ; alors chacun est estimé en raison de son talent pour l’hypocrisie.

    Il est impossible de multiplier les vices sans décroître dans la même proportion le nombre des vertus. Toutes les fois donc qu’on diminue la publicité, l’intensité, la certitude ou la durée d’une peine destinée à la répression d’une habitude vicieuse, on affaiblit, par cela même, l’habitude contraire. Il arrive cependant quelquefois qu’au lieu d’attaquer indirectement les habitudes vertueuses, on les attaque d’une manière directe, en diminuant la publicité, l’intensité, la certitude ou la durée des avantages qui en sont la conséquence naturelle. Si un homme, par exemple, rend un service important à une nation, et qu’il en soit récompensé par des honneurs particuliers ou par des richesses, l’acte qui empêchera la publicité de la récompense, ou qui en ravira le fruit à celui auquel elle aura été accordée, ou qui en menacera les auteurs de quelque peine, sera un acte essentiellement immoral. Lorsqu’un gouvernement parvient à rendre stérile le dévouement des hommes aux intérêts de leur pays ou de l’humanité, on ne trouve pas longtemps des citoyens dévoués [123].

    Nous pouvons tirer de ce qui précède trois conséquences générales. La première, qu’il est des actions malfaisantes que les lois pénales ne peuvent pas atteindre, et des actions bienfaisantes qu’elles ne peuvent pas commander. La seconde, que les premières de ces actions ne peuvent être réprimées que par les peines physiques, morales ou intellectuelles qu’elles engendrent pour ceux qui en sont les auteurs ; et que les secondes ne peuvent être produites qu’au moyen des récompenses qui en sont la suite naturelle. La troisième est que tout acte au moyen duquel on diminue la publicité, l’intensité, la certitude ou la durée de la peine que le vice produit pour l’individu vicieux, est un acte immoral, un acte dont l’effet est de multiplier les vices ; et qu’un acte qui a pour effet de diminuer la publicité, l’intensité, la certitude ou la durée des avantages qui sont la conséquence des habitudes vertueuses, est également contraire aux bonnes mœurs, puisqu’il a pour résultat de diminuer le nombre des bonnes actions.

    En disant qu’il est des souffrances que l’intérêt de l’humanité nous défend de soulager, et des avantages dont il faut laisser la jouissance exclusive à ceux à qui la nature l’a attribuée, j’offenserai, je n’en doute pas, les sentiments de plus d’un lecteur. La religion et l’humanité ne nous ordonnent-elles pas de soulager toutes les personnes qui souffrent ? Tous les hommes ne sont-ils pas frères ? Ne doivent-ils pas partager les biens et les maux qu’ils tiennent de leur auteur commun ? Est-il permis à l’homme de se montrer inexorable et sans pitié envers quelqu’un de ses semblables ?

    Je ne dis point qu’il ne faut pas soulager les personnes qui souffrent ; je dis seulement que l’individu qui, pour diminuer la souffrance d’une personne, cause à d’autres des souffrances plus graves, ne fait pas une bonne action. Un homme imprudent tombe dans la mer ; si l’on ne peut le sauver qu’en perdant l’équipage, c’est une triste nécessité, mais il faut le laisser périr. La religion nous ordonne de secourir les personnes souffrantes, de consoler les affligés ; sans doute, mais elle nous défend aussi de produire des souffrances et des afflictions. Un homme souffre de la faim ; la religion ordonne de lui donner à manger ; mais si on ne le pouvait qu’en affamant une ville, la religion ordonnerait-elle de le secourir ?

    On éprouve, sans doute, un sentiment pénible à voir des êtres souffrants, et à ne pas leur donner des secours dont on peut disposer ; mais quand, dans la vue de réprimer les crimes, la justice frappe les coupables, faut-il, par humanité, s’insurger contre elle ? Faut-il affranchir les condamnés de leurs peines ? Penserait-on que les lois établies par les gouvernements pour la répression des crimes, sont plus justes que celles que la nature elle-même a établies pour la répression des vices ? Les jugements de nos tribunaux nous paraîtraient-ils plus infaillibles que les lois mêmes de notre propre nature ? Si l’utilité du pouvoir de faire grâce a pu être mise en question, même avec nos lois défectueuses et nos tribunaux sujets à prévention et à erreur, qui osera prendre sur lui-même de faire grâce à quelqu’un, de la peine destinée à la répression de ses vices ? Si le vice est constant, qui osera dire que la peine est mal appliquée ou excessive ? Pense-t-on qu’il existerait quelque justice sur la terre, si la faculté d’exercer le pouvoir de faire grâce appartenait indistinctement à tous, et si chacun en faisait usage ?

    Dans tous les États de l’Europe, la disposition des peuples à affaiblir, pour les individus vicieux, les peines répressives du vice, est en raison directe du besoin même qu’ils ont de la répression. Si une mauvaise habitude produit peu de jouissances pour celui qui l’a contractée, et si elle est en même temps productive de misère, de maladies physiques et de douleurs morales, les peuples seront assez disposés à se montrer sans pitié : ils laisseront agir, dans toute leur rigueur, les châtiments que la nature a réservés à la répression des vices de cette espèce. Mais, si un vice qui produit d’effroyables calamités pour le genre humain, produit, pour celui qui l’a contracté, de grandes richesses, et par conséquent beaucoup de plaisirs physiques, chacun sera disposé à faire grâce, à l’individu vicieux, des peines morales qui auraient pu le réprimer. On dissimulera le mépris, l’aversion qu’on aura pour lui ; et s’il se trouve un homme qui ait assez de courage et de probité pour exprimer hautement sa pensée, on l’accusera de manquer de politesse ou de savoir-vivre, peut-être même d’être un homme grossier et mal élevé.

    Après avoir aplani les voies à la prostitution, après avoir publiquement promis aux femmes qui voudraient entrer dans cette carrière, de les débarrasser des dépenses et des soins de la maternité, de les traiter dans leurs maladies, de leur donner asile en cas d’abandon, de les rétablir, autant que possible, dans l’estime publique, et même de leur assurer des moyens d’existence pour la fin de leurs jours, on paraît avoir cru qu’il fallait établir aussi un pénitentiaire  pour les prostitués des gouvernements. Si, après avoir été l’instrument de quelque trahison ou de quelque bassesse ; après avoir, par cupidité, par vengeance ou seulement par vanité, plongé dans la désolation des populations entières ; après avoir appelé la proscription sur une multitude de familles innocentes, et fait livrer au supplice les hommes les plus estimables de leur pays, quelque grand coupable est repoussé comme un vil instrument par les individus dont il a servi les projets, il n’a qu’à débiter quelques phrases, et à protester de ses bonnes intentions, et aussitôt des âmes charitables et bienveillantes accourent pour soigner ses blessures, pour lui donner des consolations, pour le rétablir dans l’estime publique.

    N’est-ce donc pas une erreur de dire que la nature elle-même a attaché une peine à chaque vice, afin de le réprimer ? S’il est une multitude de vices qui ne sont suivis, pour ceux qui les ont contractés, d’aucune peine physique, et si les peuples eux-mêmes prennent soin de rendre nulles les peines morales, en cachant ou en étouffant le mépris et la haine que leur inspirent naturellement les grands malfaiteurs, quel est donc le châtiment qui leur est réservé ?

    En disant que tout vice entraîne pour celui qui en est atteint, une somme de maux plus ou moins considérable, je n’ai pas affirmé que ces maux arrivaient toujours ; j’ai fait voir, au contraire, que les peuples avaient le moyen de les affaiblir, et j’ai montré à quel prix ils pouvaient y porter remède. Les peuples se trouvent relativement aux habitudes vicieuses, exactement dans la même position où ils sont relativement aux actions criminelles : il faut qu’ils optent entre les maux de la répression et les maux de l’impunité. Juges ignorants ou corrompus, ils peuvent absoudre un tyran et ses satellites de leurs crimes ou de leurs bassesses ; mais ils seront châtiés eux-mêmes de leur ignorance ou de leur corruption ; ils le seront par la multiplication même des tyrans et de leurs satellites. Ils peuvent laisser dans l’oubli, et persécuter même les hommes qui se sont dévoués à leur défense ; mais ils seront punis de leur ingratitude ou de leur iniquité, par l’extinction de tout sentiment généreux, et par l’abandon sous la verge de leurs bourreaux. Les crimes ou les vices de quelques grands coupables peuvent rester impunis ou ne l’être qu’imparfaitement ; mais les vices qui produisent l’impunité restent-ils aussi sans châtiment ? Les supplices que les forts ont toujours réservés aux lâches auraient-ils des charmes pour ceux qui les éprouvent ?

    Il n’est point de vice, quand il devient général, qui ne prenne quelque nom honorable. Tant qu’un homme jouit d’un grand pouvoir, on n’oserait dire ce qu’on pense de ses vices ou de ses crimes ; ce serait manquer de prudence, et oublier d’ailleurs ce qu’on doit aux rangs et aux dignités. Lorsqu’il chancèle dans sa puissance, ou qu’il en est déchu, il y aurait de la lâcheté à l’attaquer. Lorsqu’il a cessé de vivre, il ne peut plus se défendre, et ce serait manquer de générosité d’attaquer des hommes auxquels la défense est impossible ; cela ne peut convenir à des peuples braves et généreux.

    On dirait, à entendre un pareil langage, qu’il n’y a, sur la terre, de jugements justes que ceux qui se décident en champ clos ou sur les champs de bataille. Mais comment ceux qui parlent ainsi, ne l’adressent-ils pas aussi à la justice ? Ce misérable que l’on expose sur une place publique, désarmé, les bras attachés, environné d’une force militaire imposante, n’est-il pas aussi un être faible et sans défense ? Que ne demandez-vous, ayant qu’un fer brûlant imprime sur lui la marque de sa flétrissure, qu’on lui rende la liberté, qu’on le laisse s’armer de son poignard, et appeler autour de lui une bande armée de complices ? Un combat corps à corps entre les malfaiteurs et les magistrats chargés de rendre la justice ne serait-il pas digne d’une nation brave, généreuse, loyale ? Tacite a flétri Séjan et Tibère, et Séjan et Tibère ne pouvaient plus se défendre. La flétrissure qui s’attache au nom ou à la mémoire des grands criminels, est la seule peine que reconnaissent les hommes qui jouissent d’une grande puissance. Plus cette peine est rapprochée du crime, et plus elle a de certitude et d’intensité ; plus, par conséquent, elle est efficace. Il vaut mieux qu’un tyran et ses satellites soient flétris pendant le cours de leur règne, que de l’être seulement lorsqu’ils ont été déchus du pouvoir. Mais il vaut encore mieux qu’ils le soient aussitôt qu’ils ont perdu leur puissance, que s’ils ne l’étaient qu’après leur mort. En un mot, toutes les fois qu’un certain genre de vices ou de crimes ne peuvent être réprimés que par des peines morales, par le mépris, l’aversion, le délaissement, tous actes, toutes maximes qui tendent à diminuer la proximité, la certitude, l’intensité et la durée de ces peines, tendent, par cela même, à la multiplication de ces crimes. Tous actes ou toutes maximes qui tendent, au contraire, à augmenter la proximité, la certitude, l’intensité et la durée de ces mêmes peines, tendent à l’extirpation des mêmes crimes et des mêmes vices.

    Il n’est pas difficile d’apercevoir les causes qui déterminent les jugements des nations, relativement à certains vices ou à certains crimes. Les actions vicieuses ou criminelles qui ne peuvent être réprimées que par des peines morales, sont, en général, celles qui appartiennent à des hommes investis d’une grande puissance ; mais ces hommes ne peuvent être malfaisants sans avoir de nombreux complices, et sans partager avec eux les avantages que le vice ou le crime leur rapporte. Lorsqu’ils tombent, ceux-ci restent debout, et ont un double intérêt à ce que le châtiment ne suive pas de très près l’offense. D’abord, ce châtiment tomberait en partie sur eux ; et en second lieu, il leur ravirait l’espérance qu’ils peuvent avoir de servir quelque autre grand coupable.

    « Comme le plus grand supplice des tyrans est la peur, dit Montesquieu, le plus grand crime dont on puisse se rendre coupable envers eux, est de leur faire peur. » Ce que cet illustre écrivain a dit des tyrans, nous pouvons le dire de tous leurs complices. Il résulte de ce sentiment de crainte, que presque tous les hommes qui ont été investis d’un grand pouvoir, ont cherché à fausser le jugement des nations, sur les vices et les crimes qui sont particuliers à certains rangs. Dans tous les pays, ce sont les maîtres qui ont façonné l’entendement des esclaves, et ils l’ont toujours façonné dans l’intérêt de l’esclavage et des vices qui en sont tour à tour la cause et le résultat. Les dernières réformes auxquelles un peuple songe, ce sont celles de ses préjugés et de ses idées ; même lorsque l’excès de sa misère le contraint à secouer le joug, il continue, pendant longtemps, à rendre des jugements tels que les avait dictés l’intérêt de ses oppresseurs ; et c’est en cédant à une fausse pitié qu’il se prépare des calamités nouvelles.

    Tout homme, en venant au monde, trouve devant lui deux carrières : celle des vertus et des belles actions, et celle des vices et des crimes ; il faut, autant qu’il est possible, jeter sur l’une et sur l’autre la plus vive lumière ; mais, après les avoir éclairées et avoir montré où chacune d’elles conduit, il ne reste qu’une sauvegarde aux nations : c’est de placer à l’entrée de la dernière cette inscription terrible de l’enfer du Dante :

    PER ME SI VA NELLA CITTA DOLENTE : PER ME SI VA NELL’ ETERNO DOLORE : PER ME SI VA TRA LA PERDUTA GENTE. GIUSTIZIA MOSSE ‘L MIO ALTO FATTORE. ………………………………………………. LASCIATE OGNI SPERANZA, VOI CH’ ENTRATE.