Traité de Législation: VOL I
Des éléments de puissance dont se composent les lois de la morale ; et de l’influence qu’exerce la c
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 18: > Des éléments de puissance dont se composent les lois de la morale ; et de l’influence qu’exerce la connaissance de ces éléments sur les jugements que nous portons des actions et des habitudes humaines.
On a vu précédemment que les conséquences qui résultent de nos actions ou de nos habitudes, se composent d’un mélange de biens et de maux ; que ces biens et ces maux se répandent presque toujours sur un nombre plus ou moins grand de personnes ; qu’ils se manifestent à des intervalles plus ou moins éloignés, et ne se répartissent que d’une manière inégale ; on a vu aussi comment les mœurs et les lois se perfectionnent à mesure que l’on connaît mieux les divers phénomènes qui résultent des institutions et des habitudes humaines.
J’ai à exposer maintenant quelles sont les circonstances sur lesquelles il est nécessaire de porter successivement son attention, si l’on veut avoir une connaissance complète de chacun de ces phénomènes. On verra encore ici comment les jugements des hommes varient à mesure que leurs idées s’étendent, et comment les variations qu’on observe dans leurs opinions, sont toujours le résultat d’un même principe. Afin de rendre cette observation plus frappante, qu’on me permette de prendre pour exemple un fait auquel ne se rattache aucun jugement de louange ou de blâme.
Un homme cueille un fruit inconnu, le porte à sa bouche, et est frappé d’une impression agréable ; cette impression se renouvelle toutes les fois qu’il renouvelle l’action qui l’a produite. Si l’expérience n’a jamais appris à cet homme que la même chose qui produit un plaisir actuel, produit quelquefois un mal éloigné, comment jugera-t-il ce fruit ? Par la sensation immédiate qu’il en aura reçue : il le déclare bon, aussi longtemps qu’aucun phénomène nouveau ne sera venu modifier son jugement. Si ce fruit, quoique agréable au goût, est malfaisant, s’il produit des douleurs de tête ou d’estomac, cela suffira-t-il pour en faire porter un jugement contraire ? Non, si l’on n’aperçoit pas la liaison qui existe entre la douleur et la cause qui l’a produite. Le fruit fût-il mortel, on continuera de le considérer comme salutaire, aussi longtemps qu’on ignorera qu’il donne la mort. Mais aussitôt qu’on le jugera, non seulement par l’effet immédiat, mais encore par les effets éloignés qui en résultent, on en portera un jugement tout différent. Dans le premier cas, on n’avait observé qu’un effet ; dans le second, on en possède deux, le bien présent et le mal à venir ; et comme ils ont l’un et l’autre la même certitude, et que le second surpasse de beaucoup le premier en intensité et en durée, ce sera celui-là qui déterminera le jugement.
Si, au lieu de produire un effet agréable au goût, le fruit produit un effet désagréable, on le déclarera mauvais ; on persistera dans cette opinion, aussi longtemps qu’aucune observation nouvelle n’aura modifié le premier jugement. Mais, si le hasard fait découvrir que ce fruit rend la force à des organes affaiblis, qu’il détruit ou prévient certaines maladies, ou qu’au moyen de certaines précautions, il peut être converti en un aliment agréable et salutaire, on en prendra une opinion toute différente. On ne le jugera pas seulement par la sensation désagréable qu’il produit à l’instant même où l’on en fait usage, on le jugera aussi par les effets avantageux, mais éloignés, qui en sont le résultat. Une première expérience n’avait donné lieu qu’à une observation ; des expériences répétées donneront lieu à un plus grand nombre. Il est donc naturel qu’on arrive à une conclusion différente.
Il pourrait arriver que, dans les deux cas que je viens de supposer, les effets éloignés n’eussent pas toujours la même certitude ; que les effets éloignés du fruit qui flatte le goût, ne fussent pas constants, et ne fussent produits que dans des circonstances particulières ; que les bons effets de celui qui produit d’abord une impression désagréable fussent également incertains, et qu’on n’eût pas le moyen de déterminer les circonstances où ils arrivent. Il est clair que le plus ou moins de certitude des résultats influerait sur le jugement qu’on porterait de la cause : on hésiterait à la déclarer bonne ou mauvaise, aussi longtemps qu’on en trouverait les conséquences incertaines.
Les hommes procèdent, dans l’appréciation des actions ou des habitudes morales, exactement de la même manière que dans l’appréciation d’un objet matériel. Il nous sera facile de nous en convaincre, en examinant successivement les divers phénomènes que produisent les habitudes dites vicieuses, et celles qui sont qualifiées de vertueuses. Pour exposer ces phénomènes, qu’on me permette de prendre un exemple que j’ai déjà donné, parce que c’est un de ceux dont on peut le mieux suivre les conséquences.
Supposons qu’un ouvrier, ayant une femme et des enfants qui subsistent au moyen de son travail, reçoive, le samedi, le prix des six journées de travail de la semaine, et qu’au lieu d’employer la somme qu’il a reçue à l’entretien de sa famille, il aille en dépenser la plus grande partie dans un cabaret. Cette action produira évidemment des plaisirs et des peines : voyons en quoi les uns et les autres consistent.
Elle produira d’abord un plaisir physique pour un seul individu : ce plaisir pourra avoir cinq ou six heures de durée, un peu plus ou un peu moins ; l’intensité qu’il aura, sera en raison de la sensualité de l’individu.
Elle produira, d’un autre côté, des douleurs physiques pour la femme et pour les enfants ; ces douleurs consisteront dans celles qui résultent de la privation d’aliments, de vêtements, de propreté, de chauffage, de remèdes en cas de maladie.
Elle produira, de plus, diverses douleurs morales ; elles résulteront du spectacle réciproque de la misère, de l’idée de l’abandon, des espérances trompées, des craintes de l’avenir, de la perte de la confiance, de l’affaiblissement ou de l’extinction des affections de famille, et du contraste même de leurs souffrances avec les jouissances de celui qui devait être leur appui.
Le nombre des personnes sur lesquelles ces douleurs physiques et morales se répandent, sera égal à celui des membres dont se compose la famille, et des individus qui s’intéressent à elle. La moindre durée qu’elles puissent avoir excédera quinze ou vingt fois la durée des plaisirs que l’intempérance aura produits ; elle pourra être égale à la vie de plusieurs des membres de la famille.
La même action, après avoir produit, pour un seul individu, des jouissances physiques, produira pour lui des douleurs de divers genres : elle l’affectera dans ses facultés intellectuelles, morales et physiques ; elle le privera d’abord des jouissances que donnent les affections de famille ; elle le rendra mécontent de lui, et par conséquent des autres ; si elle se répète, elle éteindra son jugement, le rendra incapable de travail, lui donnera divers genres d’infirmités, et le plongera dans la misère, après lui avoir fait perdre les moyens d’en sortir. L’intensité et la durée de ces maux excédera, de beaucoup, la durée des plaisirs, puisque la passion et les douleurs qu’elle aura enfantées, pourront longtemps survivre aux moyens de satisfaire même les besoins de première nécessité.
Je n’ai pas fait entrer dans ce calcul les avantages qui sont résultés pour le marchand, de la vente de ses denrées. Cela n’était pas nécessaire, puisque si l’ouvrier avait employé la somme qu’il lui a payée, à pourvoir aux besoins de sa famille, cette somme aurait également passé dans les mains de ceux qui auraient fourni les choses nécessaires à la satisfaction de ces besoins ; elle se serait même répandue d’une manière plus égale chez plusieurs classes de la société, et elle eût été par conséquent plus utilement dépensée.
Il résulte de cette comparaison que les douleurs produites par l’intempérance excèdent les plaisirs, par le genre, par le nombre des personnes qu’elles atteignent, par l’intensité et par la durée qu’elles ont. Les plaisirs sont un peu plus immédiats ou un peu plus rapprochés que les peines, et ils ont, par conséquent, un léger degré de certitude de plus ; mais cette différence est si petite, qu’elle est inappréciable.
Si l’on veut se donner la peine de rechercher quelles sont les conséquences des habitudes ou des actions auxquelles les peuples civilisés donnent le nom de vicieuses, on rencontrera partout les mêmes éléments de calcul ; on verra que toutes les fois qu’une action produit sur les organes physiques, sur les affections morales, ou sur les facultés intellectuelles des hommes, une somme de maux plus considérable que celle des biens, cette action est mise au rang des actions vicieuses ou criminelles ; on verra que, pour calculer la somme des uns et la somme des autres, tous les peuples éclairés ont pris en considération l’intensité du bien et du mal produit, le nombre de personnes qui en sont affectées, la durée des jouissances et des peines, leur proximité ou leur éloignement, leur plus ou moins de certitude.
Ainsi, l’on donne le nom de vice à l’habitude qu’a une personne de se livrer à des actions qui produisent immédiatement un plaisir physique, mais qui est suivie de peines morales plus étendues, par la durée, par l’intensité, ou par le nombre des personnes qu’elles affectent. On donne la même qualification à l’habitude de s’exposer à des maux considérables pour obtenir des avantages qui ont moins de certitude ou moins d’étendue ; c’est dans ce sens qu’on dit que la passion du jeu est une passion vicieuse. On donne enfin la même qualification à l’habitude de sacrifier à un individu ou à un petit nombre, les intérêts d’un nombre plus considérable : sous ce rapport, il n’est point de passion plus vicieuse que celle d’un homme qui, pour sa satisfaction personnelle, fait massacrer des milliers d’hommes dans ces boucheries qu’on nomme des batailles, ou qui asservit des populations nombreuses à ses caprices et à ceux de ses courtisans.
Les actions qui produisent immédiatement des jouissances pour les personnes qui s’y livrent, mais qui sont suivies de maux éloignés plus graves, sont donc considérées comme innocentes et même comme honorables, aussi longtemps que la liaison entre ces maux et la cause qui les produit, n’est pas clairement aperçue. Par la même raison, les actions qui causent à ceux qui s’y livrent des peines immédiates et actuelles, et qui produisent des avantages éloignés, mais plus considérables, sont méprisées, aussi longtemps qu’on ne voit pas d’une manière bien distincte comment ces avantages sont des conséquences de ces mêmes actions. Le travail et l’économie sont méprisés chez tous les peuples sauvages ou barbares. Chez ces peuples, les hommes honorent la guerre et la chasse, parce qu’ils voient clairement le profit qu’ils peuvent en retirer, et qu’ils peuvent consommer leur butin ou leur proie aussitôt qu’ils s’en sont emparés. Mais ils laissent les travaux méprisés de l’agriculture aux femmes et aux esclaves, parce que les produits en sont éloignés et incertains, et que leurs champs peuvent être ravagés avant qu’ils en aient recueilli les fruits. Tant que les propriétés mobilières ont été exposées à être la proie des armées étrangères, ou des pillards de l’intérieur, nobles ou autres, gouvernants ou non gouvernants, ces propriétés et ceux qui les produisaient, ont été l’objet du mépris, chez les peuples anciens comme chez les peuples modernes. On a honoré alors le privilège du brigandage, parce qu’il n’y avait d’assurées que les jouissances de ceux qui l’exerçaient ; on n’a accordé quelque respect aux propriétés territoriales, que parce qu’il était moins facile de ravir une terre ou un château, qu’une bourse ou qu’une balle de marchandises. Mais, lorsque les produits du travail et de l’économie ont été assurés, lorsqu’il a été démontré que les jouissances qui pouvaient être acquises par ces moyens, étaient aussi certaines et plus étendues que les peines au moyen desquelles il fallait les acheter, le travail et l’économie sont devenus des vertus, et l’on n’a plus méprisé les personnes qui s’y sont livrées. Les profits du pillage étant devenus incertains, ils ont été moins honorés ; le brigandage est devenu méprisable le jour où les brigands ont commencé à être pendus. Cela nous explique le respect qu’ont encore les peuples pour les conquérants, les usurpateurs et les ministres concussionnaires ; cela nous indique, en même temps, quels sont les seuls moyens propres à avilir les usurpations et les concussions.
Les éléments de calcul qui entrent dans l’appréciation d’une habitude ou d’une action jugée vertueuse, chez une nation civilisée, sont donc exactement les mêmes que ceux qui entrent dans l’appréciation d’une habitude jugée vicieuse ; il n’y a de différence que dans les résultats. Dans le premier cas, la somme des maux excède celle des biens ; dans le second, c’est celle des biens qui excède celle des maux. Pour démontrer cette vérité, je prendrai pour exemple l’habitude de l’économie, et pour rendre le calcul plus facile, je supposerai un homme placé exactement dans les mêmes circonstances que celui dont j’ai précédemment parlé.
L’effet immédiat que produit un acte d’économie est une privation ou une peine. L’intensité de cette peine est en raison de la force de la tentation qu’on éprouve de consommer la chose qu’on met à l’écart. Cette peine a nécessairement la même durée que la tentation, et elle peut s’accroître à mesure que les actes d’économie se multiplient. Mais ces mêmes actes produisent des effets d’un autre genre : examinons en quoi ils consistent.
Un ouvrier actif et intelligent, ayant une femme et des enfants, gagne, je suppose, vingt-cinq francs par semaine. Vingt francs et quelques petits bénéfices que fait sa femme, lui suffisent pour les dépenses de son ménage. Il lui reste donc, toutes les semaines, une somme de cinq francs qu’il peut dépenser au cabaret, au jeu, au spectacle, ou en passant une journée dans l’oisiveté. Au lieu de la dépenser ainsi, il la porte à la caisse d’épargne, et passe la journée du dimanche avec sa famille. La privation qu’il s’impose toutes les semaines est un mal dont l’intensité et la durée égalent, ainsi que je l’ai déjà fait observer, la force et la durée des tentations qu’il éprouve. Ce mal devient cependant de plus en plus faible, par la raison que les désirs s’éteignent par l’habitude d’y résister, toutes les fois que les choses qu’on désire ne sont pas nécessaires à notre existence. Le mal qui résulte de la privation, n’est ressenti que par un individu, et il n’altère ni ses facultés physiques, si ses facultés intellectuelles, ni ses affections morales.
En mettant de côté 5 francs par semaine, notre ouvrier aura porté au bout de l’année 260 francs à la caisse d’épargne. Cette somme, placée à cinq pour cent, produira annuellement un revenu de 13 francs. Au bout de dix ans, et au moyen des intérêts composés, il sera possesseur d’une valeur de 3 250 francs, et de 7 800 francs au bout de vingt ans.
Ce capital, par cela seul qu’il existe, et sans qu’il soit nécessaire d’y toucher, ni même d’en consommer les intérêts, produit plusieurs sortes de biens. Le premier est la sécurité ; celui à qui il appartient, ni les membres de sa famille n’ont plus à craindre qu’une suspension de travail, causée par une maladie ou par d’autres accidents, les réduise à la dernière nécessité. Ce bien de la sécurité commence à être senti à l’instant même où l’ouvrier fait sa première épargne, et il s’accroît à mesure que les valeurs épargnées s’accumulent.
Le second bien est l’accroissement de force qu’il donne aux affections de famille. Un homme qui s’impose des privations pour assurer l’avenir de ses enfants, et de sa femme si elle lui survit, leur est beaucoup plus cher qu’il ne le serait s’il se contentait de pourvoir à leur existence journalière, ayant le moyen de faire davantage. De son coté, il a plus d’affection pour eux, par la raison même qu’il leur fait de plus grands sacrifices : les jouissances qui naissent de ces affections, sont plus pures, parce qu’elles sont dégagées des craintes et des anxiétés inséparables d’une existence précaire.
Le troisième bien est celui de l’espérance : les parents qui, par leurs économies, préparent à leurs enfants un heureux avenir, jouissent d’avance de tous les biens qu’ils doivent posséder un jour ; cette jouissance s’accroît à mesure que l’espérance est plus près de se réaliser.
Le quatrième bien est celui de l’indépendance : un bon ouvrier qui a amassé un petit capital, n’est pas obligé de recevoir la loi de celui qui l’emploie ; il traite, en quelque sorte, avec lui d’égal à égal ; s’il n’est pas satisfait du marché qu’on lui offre, il peut attendre, ou se transporter dans un lieu où le travail est mieux payé.
L’éducation des enfants est le quatrième avantage qui résulte de l’économie. Un ouvrier qui n’a fait aucune épargne n’a aucun moyen d’élever ses enfants ; il est obligé de les laisser dans les derniers rangs de la société. Celui qui a accumulé un petit capital, peut faire entrer les siens dans une classe plus éclairée et plus aisée : il peut les placer d’une manière plus honorable et plus lucrative.
La consommation des revenus du capital accumulé, produira des jouissances de divers genres, non seulement pour celui qui l’aura formé par ses épargnes, et pour les membres de sa famille, mais pour tous ceux qui leur succéderont à l’infini, aussi longtemps que le capital ne sera point détruit.
Je n’ai parlé que des avantages que produit l’économie pour celui qui s’en fait une habitude et pour les membres de sa famille. Mais elle en produit aussi pour d’autres personnes dont je n’ai pas parlé. Il est dans la société une multitude d’individus qui ne peuvent exister et faire exister leurs familles qu’au moyen de leur industrie, et nulle industrie ne peut être exercée sans capital. Faire des épargnes ou créer un capital, c’est donc créer des moyens de mettre en activité l’industrie d’une partie de la population, et par conséquent lui créer des moyens d’existence ; c’est la mettre à même de faire à son tour des économies.
Les effets de l’habitude, dont je viens de faire l’analyse, se composent donc d’un mélange de peines et de jouissances ; mais la somme des dernières excède la somme des premières par la multiplicité des genres, par le nombre des personnes qu’elles affectent, par l’intensité, et surtout par la durée.
Les jouissances excèdent les peines par le nombre des genres ; puisqu’on trouve au nombre des premières des jouissances morales, des jouissances intellectuelles et des jouissances physiques, tandis qu’on ne trouve parmi les secondes que des privations de ce dernier genre. Les jouissances excèdent les peines par le nombre des personnes qu’elles affectent ; celles-ci ne sont éprouvées que par un seul individu ; celles-là se répandent non seulement sur lui, mais sur chacune des personnes de sa famille, et sur beaucoup d’autres membres de la société.
Les jouissances excèdent les peines en intensité ; les seuls plaisirs physiques que peuvent acheter les intérêts du capital cumulé, excèdent ceux qu’on aurait pu se procurer avec les petites sommes dont ce capital a été formé.
Les jouissances excèdent les peines en durée ; celles-ci sont momentanées et ne peuvent pas s’étendre au-delà de la vie d’un individu ; celles-là sont de tous les instants, et peuvent passer aux générations les plus reculées.
Les peines ont un léger degré de certitude de plus que les jouissances, même dans les États les plus civilisés, puisqu’il n’est pas impossible qu’un capital cumulé périsse, quelque soin que prenne le capitaliste de le bien placer ; mais ce risque, qu’il est aisé d’apprécier, se réduit à fort peu de chose dans un pays où la justice est bien administrée.
Les peines sont aussi un peu plus rapprochées que les plaisirs ; mais la distance qui les sépare n’est pas grande, ainsi qu’on a pu le voir dans ce qui précède.
L’économie a donc été mise au rang des vertus, à cause des avantages qui en résultent pour les hommes ; et, si l’on veut rechercher quelles sont les conséquences des autres habitudes que l’on considère comme vertueuses, on verra que partout on a pris pour base de ses opinions, les mêmes éléments de calcul. Toutes les fois que les peuples ont procédé de cette manière, ils ont marché vers leur prospérité ; lorsqu’ils ont suivi un procédé contraire, ils ont marché vers la décadence.
Il est donc aisé de se faire une idée générale des habitudes auxquelles on donne le nom de vertus.* * On donne ce nom à l’habitude qu’a une personne de s’exposer ou de se soumettre à une peine actuelle, pour éviter des peines éloignées, mais plus graves, ou pour acquérir des avantages plus considérables. On donne le même nom à l’habitude ou à la disposition de se soumettre à des privations ou à des peines individuelles, pour procurer à un nombre plus ou moins grand de personnes, des avantages plus considérables, ou pour les délivrer des maux dont ils sont atteints ou menacés. On évalue la grandeur de la vertu, en comparant les biens obtenus, aux maux au prix desquels on les achète : l’excédent en bien mesure la valeur de la vertu, comme l’excédent en mal mesure le degré de haine que doit inspirer le vice [91].
Toutes les fois que les hommes sont portés à exécuter certaines actions, ou à s’en abstenir par des forces inhérentes à la nature humaine, et sans l’intervention des gouvernements, on donne à ces forces le nom de lois morales, ou plus simplement de *morale * ; ainsi, blesser les lois de la morale, c’est se livrer à des actions funestes que l’autorité publique ne réprime pas : dans ce sens, il est très vrai de dire qu’il ne suffit pas qu’une chose n’ait pas été défendue par un gouvernement, pour être licite.
Tous les peuples ne s’accordent point pour donner aux mêmes actions des noms semblables : celles que quelques-uns considèrent comme honorables et vertueuses, sont considérées par d’autres comme honteuses ou vicieuses. La raison de cette différence est facile à voir : tous calculent de la même manière ; mais tous n’aperçoivent pas les mêmes biens et les mêmes maux. Un philosophe peut s’exposer aux persécutions les plus violentes pour propager une opinion ; un moine peut se déchirer la peau à coups de fouet, pour obéir aux directions de son confesseur. Chacun d’eux est vertueux à sa manière : le premier ne doute pas que le mal auquel il se soumet, ne soit plus que compensé par les biens que produira, pour le genre humain, l’opinion qu’il publie ; le second n’est pas moins persuadé que les intelligences célestes prennent un plaisir infini à voir un moine qui se fesse, et qu’elles le récompenseront, par des siècles de félicité, du spectacle agréable qu’il leur donne. De part et d’autre, c’est le même calcul de plaisirs et de peines ; quel est celui des deux qui se trompe ? Cette question est étrangère à notre sujet.
Dans l’exposition que je viens de faire, je me suis borné à suivre le procédé qu’a suivi M. Bentham dans ses traités de législation : c’est au moyen de ce procédé qu’il a porté la lumière dans plusieurs branches de cette science ; et ce n’est qu’en le suivant qu’on peut espérer d’avancer.