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    Traité de Législation: VOL I

    Des opinions ou des idées des diverses classes de la population, considérées comme éléments de la pu

    Charles Comte

    CHAP. 17: > Des opinions ou des idées des diverses classes de la population, considérées comme éléments de la puissance des lois.

    Ayant exposé comment les affections physiques et morales des diverses classes de la population sont au nombre des éléments des puissances auxquelles nous donnons les noms de lois, peut-être quelques personnes trouveront-elles qu’il n’était pas nécessaire de parler de la puissance des opinions ou des idées. Il est possible, en effet, que nos opinions n’agissent sur nous, ou ne nous déterminent à agir sur les autres, qu’en réveillant quelqu’une de nos passions, en nous inspirant des craintes ou des espérances, en excitant des sentiments de sympathie ou d’antipathie. Ceux qui croiraient que les hommes ne peuvent être mus que par leurs affections physiques ou morales, et qu’il est impossible de les affecter en bien ou en mal, autrement que dans leurs organes physiques ou dans leurs sentiments moraux, peuvent considérer ce chapitre comme une suite des précédents.

    Les jurisconsultes et les écrivains politiques sont, en général, disposés à considérer les opinions et les pensées des hommes qui gouvernent, comme un des principaux éléments des lois, et presque comme le seul ; quand ils ont exposé ce qu’ils appellent la pensée ou l’esprit du législateur, ils croient n’avoir plus rien à dire. Les hommes qui sont investis de l’autorité publique ne trouvent pas mauvais que l’on considère les lois comme l’expression de leur pensée ou de celle de leurs prédécesseurs. Ils sont flattés, au contraire, de cette manière de juger, parce qu’elle est une preuve de leur puissance. Est-il une plus belle prérogative que celle d’imprimer aux nations telle direction que l’on veut, par la seule force de sa pensée ? Enfin, les nations elles-mêmes se plaisent à croire qu’elles n’obéissent qu’à une puissance intellectuelle et invisible : cette manière de considérer la puissance, leur donne un air de liberté, qui peut tenir lieu de la réalité. J’ai donc peu à craindre d’être contredit, si je dis que les opinions ou les pensées, soit des hommes qui gouvernent, soit des autres classes de la population, sont un des éléments dont la loi se compose.

    Pourquoi les philosophes, les peuples et les gouvernements se plaisent-ils à considérer les dispositions des lois comme l’expression de la pensée de tels ou tels hommes, plutôt que comme l’expression de leurs besoins physiques, ou de leurs affections morales ? Si l’on dit que telle disposition de la loi a été l’expression de la pensée de tel prince, de Claude ou de Néron, par exemple, nul ne trouvera cette manière de s’exprimer injuste ou offensante. Mais si l’on disait qu’elle a été l’expression de sa sensualité, de son appétit, de son luxe, de son orgueil, de ses craintes ou de son mépris pour le genre humain, on blesserait une multitude de vanités et de préjugés. Une pensée paraît une autorité neutre et en quelque sorte impartiale ; un besoin ou une passion sont des puissances actives et partiales, qui portent toujours avec elles des idées de plaisirs ou de peines.

    Un peuple pourra ne pas être offensé qu’on lui démontre qu’une partie des dispositions de ses lois, celles qui tiennent à l’organisation politique, par exemple, ont été conçues par des esprits faux. Mais on blessera singulièrement son amour-propre, si on lui fait voir que les principaux éléments de force dont ces lois se composent, se trouvent dans les besoins et dans les passions de la classe d’hommes qui domine sur toutes les autres : si on lui démontre que les éléments de telle puissance, à laquelle il donne le nom de *loi, * se trouvent dans la faim, la soif, la luxure, la paresse, le luxe, la vanité, l’orgueil, la haine, la crainte de telle ou telle classe d’individus. Ces individus, qui n’auraient pas trouvé mauvais qu’on présentât les lois comme l’expression de leurs pensées, seraient fâchés, à leur tour, qu’on y vit l’expression de leurs besoins ou de leurs passions ; les hommes même les plus sensuels veulent passer pour platonistes, aussitôt qu’ils sont en possession du pouvoir ; ils veulent qu’on s’imagine qu’ils ne sont gouvernés et ne gouvernent que par leurs *idées * et par celles de leurs agents, Soumettant à l’esprit la partie animale, Dont l’appétit grossier aux bêtes nous ravale.

    Les peuples qui ont sur leurs lois politiques la plus grande influence, ne se laissent pas moins diriger par leurs besoins physiques et par leurs passions, que les gouvernements les plus impopulaires. La principale différence qui existe entre les uns et les autres, c’est que, dans un cas, les besoins physiques et les affections de tous, deviennent un des principaux éléments des lois, tandis que, dans l’autre, ce sont les besoins et les passions d’un petit nombre. Les peuples cependant ne tiennent pas moins que les gouvernements absolus, à ne voir, dans les dispositions de leurs lois, que l’expression de leurs pensées. Ne pouvant se dissimuler qu’ils ont des besoins et des passions, il semble qu’ils voudraient se dissimuler du moins que ces besoins et ces passions sont des puissances auxquelles ils obéissent.

    En exposant ce phénomène, c’est un fait que je fais observer, et non une critique à laquelle je me livre ; ce fait est dans la nature de l’homme, et par conséquent il est indestructible. En disant d’ailleurs que les besoins physiques et les affections de telle ou telle classe de la population, sont au nombre des éléments de puissance dont les lois se composent, je ne prétends pas dire que ces affections ou ces besoins sont malfaisants par leur propre nature. Il est des affections bienveillantes, comme il en est de malveillantes, et les premières ont quelquefois plus d’énergie que les secondes. Il ne peut donc pas être question d’empêcher que les unes et les autres forment un des éléments de la puissance des lois ; tout ce qu’on peut se proposer, c’est de faire que les unes dominent à l’exclusion des autres.

    Mais comment les idées ou les opinions forment-elles une partie de la puissance des lois ? Par l’influence qu’elles exercent sur la nature et la force des affections, sur l’étendue des besoins, et sur les moyens de les satisfaire. J’ai fait voir précédemment comment, en soumettant à l’observation, la nature, les causes et les conséquences des habitudes et des actions humaines, on parvient à modifier les unes et les autres ; et il est évident que cette modification ne s’opère que par celle qui a lieu dans les opinions et les jugements.

    Lorsqu’une loi s’établit, les éléments de force dont elle se compose se trouvent dans les idées, les besoins, les affections de la partie de la population qui est alors la plus influente. Il semble donc qu’elle devrait s’affaiblir et s’éteindre à mesure que les hommes qui ont eu ces idées, ces besoins ou ces affections, disparaissent. C’est en effet ce qui arriverait si ces hommes n’étaient pas remplacés par d’autres ayant exactement les mêmes besoins, les mêmes sentiments, les mêmes idées : les éléments dont les lois se composent, n’ont une force réelle qu’autant qu’ils sont vivants.

    On a dit quelquefois qu’il ne faut voir que les institutions, et ne tenir aucun compte des individus : on aurait pu dire avec autant de vérité, qu’il ne faut tenir compte que des hommes, et ne pas regarder aux institutions. Tout ce qu’on peut attendre des institutions, c’est d’amener à la tête d’un gouvernement telle classe d’hommes, de préférence à telle autre. Mais, en définitive, ce sont toujours les passions, les besoins, les idées de telle ou telle classe qui dominent, et qui forment une partie des lois. Il n’est pas de combinaison au monde qui pût faire sortir des magistrats intègres et éclairés, du sein d’une population ignorante et barbare : cela est tout aussi impossible, qu’il le serait de faire sortir de l’or d’une boîte où l’on n’aurait enfermé que du plomb.

    On peut considérer les idées et les opinions qui existent chez un peuple, dans les hommes les plus influents de la société, et dans les individus qui sont soumises au gouvernement. Lorsqu’on les considère chez les premiers, elles sont une des parties de la loi et forment un des éléments de puissance dont elle est composée ; lorsqu’on les considère chez les seconds, elles sont souvent un des produits de cette puissance. Si donc il arrive que, par suite de quelque révolution, les hommes des derniers rangs se trouvent portés au premier, ce sont en grande partie les mêmes idées qui règnent et qui sont un des éléments des lois.

    Je ferai voir ailleurs quelles sont les circonstances diverses qui ont formé les idées des hommes que la naissance, ou les hasards de la fortune ou de la guerre ont rendus maîtres des nations. Il me suffit d’avoir fait observer ici, d’une manière générale, que les idées des diverses classes de la population sont un des principaux éléments dont les lois se composent.