Traité de Législation: VOL I
Des peines et des plaisirs physiques considérés comme éléments de la puissance des lois. — Des jugem
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 15: > Des peines et des plaisirs physiques considérés comme éléments de la puissance des lois. — Des jugements qui ont été portés des plaisirs et des peines de ce genre, par des sectes religieuses et par des sectes philosophiques.
Si nous observons quelles sont les causes qui déterminent une partie du genre humain à agir sur d’autres parties, nous trouverons, au nombre des principales, le désir d’obtenir des jouissances physiques, et le désir d’éviter des peines de même nature. C’est pour se soustraire aux peines qu’exige le travail, et pour obtenir des subsistances abondantes, des vêtements agréables et des habitations commodes, que des hommes en possèdent d’autres à titre d’esclaves. C’est pour la même fin que, chez toutes les nations, une partie de la population domine, ou cherche à dominer sur les autres ; et c’est pour ne pas s’exposer à des maux physiques plus ou moins graves, que les hommes désignés sous les noms de gouvernés, de sujets ou d’esclaves, obéissent à l’action qui est exercée sur eux. L’histoire du genre humain, en un mot, ne se compose que des luttes auxquelles a donné naissance le désir d’accaparer les jouissances physiques de toutes les espèces, et de rejeter sur d’autres toutes les peines du même genre.
Si nous faisions l’analyse de toutes les lois, nous trouverions que l’aversion pour les douleurs physiques, et le désir des jouissances de même nature, sont un des principaux éléments de puissance dont chacune d’elles se compose. Il n’est pas ici question d’examiner si cette double tendance est un bien ou un mal ; il me suffit de faire observer qu’elle existe, qu’elle est dans la nature de l’homme, et que, par conséquent, il n’est en la puissance de personne de la détruire. Les nations ont toujours considéré comme un bien les jouissances physiques qu’on leur a procurées, et comme un mal les douleurs qu’on a fait tomber sur elles.
Les jugements qu’on a portés sur les jouissances et sur les peines de cette nature, paraissent cependant n’avoir pas toujours été uniformes chez tous les individus. Dans tous les temps, il s’est trouvé des personnes qui se sont fait une gloire de supporter ou même d’affronter un certain genre de douleurs, et de mépriser un certain genre de plaisirs, et ces personnes ont été généralement admirées. On est même allé jusqu’à réduire en système le mépris des sensations physiques, agréables ou douloureuses : il n’est personne qui ne connaisse les maximes des stoïciens, et de quelques sectes de dévots, à cet égard. Ces maximes ayant été admirées par un grand nombre de personnes, devons-nous croire que les hommes qui ont fait à leurs semblables un devoir d’éviter les plaisirs, et de s’exercer à la douleur, ont voulu imprimer au genre humain un mouvement contraire à sa nature ? Ou faut-il considérer comme étant vicieux par lui-même le penchant qui nous porte à rechercher ce qui nous flatte, et à éviter ce qui nous blesse ?
Lorsqu’un système est adopté par un nombre considérable d’hommes qui n’ont entre eux aucune liaison d’intérêt ; lorsque, parmi ceux qui l’ont adopté, il s’en trouve plusieurs qui ne sont pas moins remarquables par leur capacité que par la pureté de leurs mœurs ; lorsque enfin ce système passe d’une génération à l’autre, et se rencontre chez des peuples qui n’ont entre eux aucune ressemblance, et qui paraissent même ne pas avoir la même origine, on peut être assuré que, si l’ensemble n’en est pas vrai, il y a au moins, dans le fond, des vérités importantes qui frappent les esprits, et qui les empêchent d’apercevoir les erreurs qui s’y trouvent mélangées : tel est le système qui fait reposer la morale sur le mépris des jouissances et des douleurs physiques ; système qui a été adopté par des dévots et par des philosophes, qui a été admis parmi les peuples de l’antiquité comme parmi les modernes, qui se trouve chez les Asiatiques et chez les Européens, et que nous rencontrons jusque chez les sauvages.
Nous admettons, sur nos théâtres, qu’on nous représente des personnages heureux par leurs jouissances morales ou intellectuelles : un père qui retrouve des enfants qu’il a cru perdus, une mère qui jouit du bonheur de sa fille, un amant qui retrouve sa maîtresse, nous inspirent une vive sympathie ; nous prenons part à leur joie, comme nous avons pris part à leurs douleurs. Mais nous ne supporterions pas des personnages qui ne seraient heureux que par leurs jouissances physiques : quelque vif que fût le plaisir qu’éprouvât un héros à faire un bon repas, à savourer des mets exquis, des vins délicieux, nous ne saurions prendre part à ses jouissances ; plus même elles seraient vives, et plus elles nous inspireraient de dégoût. Le spectacle des plaisirs physiques ne nous semble tolérable que lorsque ces plaisirs sont produits par des causes qui nous paraissent, en quelque sorte, immatérielles ; un air pur, des odeurs suaves, des sons harmonieux.
Nous mettons la même différence entre les douleurs physiques et les douleurs morales. Nous prenons part aux douleurs d’Andromaque, au désespoir de Clytemnestre ; mais une héroïne qui se plaindrait de la migraine ou d’un mal de dents, ne saurait nous toucher, quelque vives que fussent ses souffrances. Nous n’admettons qu’on nous représente des maux physiques, que lorsqu’ils servent à rendre plus graves des peines morales ; telles que des blessures qui mettent un homme dans l’impossibilité de porter des secours à son fils ou à son ami, ou de repousser une injure. Nous admettons aussi qu’on nous donne le spectacle des douleurs physiques, pourvu que l’individu qui en est affecté, les méprise et les compte pour rien. Le Romain qui place sur un brasier la main qui a manqué l’ennemi de sa patrie, nous cause de l’étonnement et de l’admiration. Si cette main était brûlée en vertu des ordres de Porsenna, et par les soldats de ce prince, un tel spectacle ne nous causerait que de l’horreur. Nous admirons le sauvage qui, au milieu des tourments, brave son ennemi, et l’excite à la vengeance ; mais il nous paraîtrait un monstre, s’il bravait les douleurs morales comme il brave les douleurs physiques ; si, au spectacle du supplice de ses enfants, de sa femme ou de son père, il manifestait les sentiments qu’il témoigne au moment de sa propre destruction [78].
L’admiration que nous cause le mépris des jouissances et des douleurs physiques, ne peut être un effet de l’éducation et des préjugés particuliers à un peuple ou à une époque ; car nous la trouvons chez toutes les nations, à tous les degrés de civilisation, et sous toutes les religions. Nous voyons que, dans tous les pays, le moyen le plus infaillible de gagner la confiance et d’exciter l’admiration de la multitude, a été d’affecter du mépris pour les plaisirs et pour les douleurs physiques, ou même d’éviter les uns et de courir au-devant des autres. Plusieurs prêtres de l’Inde s’imposent volontairement des privations, et se soumettent à des peines qui nous paraissent excéder ce que peut supporter la nature humaine ; et le respect, la vénération qu’ils inspirent, sont en raison des jouissances qu’ils se refusent, et des rigueurs auxquelles ils se soumettent. Dans la religion chrétienne, on n’a mis au nombre des élus que les hommes qui ont renoncé aux plaisirs des sens, et qui ont su braver la douleur : jamais l’église de Rome n’eût placé sur le catalogue des saints le nom d’un homme voluptueux, cet homme eût-il été le bienfaiteur du monde. Les stoïciens ont, en général, condamné les jouissances physiques, et recommandé le mépris de la douleur, avec non moins de zèle que les dévots ; et si les philosophes modernes sont, à quelques égards, moins austères, ils n’en méprisent pas moins les individus qui se montrent passionnés pour les jouissances de ce genre, et ils accordent toujours leur estime à ceux qui savent se montrer supérieurs à la douleur.
Quels sont les faits qui ont servi de base à ces opinions ? Les douleurs physiques seraient-elles de leur nature utiles au genre humain, et faudrait-il dire, avec quelques stoïciens, qu’elles ne sont point un mal ? Les plaisirs de même espèce seraient-ils, par eux-mêmes, réellement funestes, et faudrait-il ne pas les considérer comme un bien ?
Nous devons observer d’abord que, quoique les hommes, en général, manifestent de l’admiration pour ceux de leurs semblables qui méprisent les douleurs et les jouissances physiques, la tendance universelle du genre humain est d’éviter les premières et de rechercher les secondes. Partout, les hommes tendent à se garantir du froid, de la faim, des maladies ; partout ils aspirent à obtenir des habitations commodes, des aliments sains et abondants, et des vêtements chauds ou légers, selon la saison ou le climat ; la tendance des individus qui admirent qu’on méprise les plaisirs et les peines, n’est pas moins forte que celle du reste des hommes.
Nous devons observer, en second lieu, que le mépris des peines et des plaisirs physiques ne nous cause de l’admiration que lorsque l’individu qui éprouve ce mépris, ne l’étend pas aux peines et aux plaisirs physiques des autres. L’homme qui, après avoir admis en principe que la douleur n’est point un mal, et que nous devons la mépriser, en tirerait la conséquence qu’il peut laisser mourir de faim ses enfants ou sa femme ; celui qui se fonderait sur le même principe pour faire l’éloge de Tibère ou de Charles IX, ne serait admiré par aucune secte philosophique ou religieuse. On n’admirerait pas davantage celui qui se fonderait sur son mépris des jouissances physiques, pour priver de plaisirs de ce genre les individus sur le sort desquels il aurait quelque influence.
Si les peuples honorent les individus qui méprisent les douleurs physiques, ils honorent encore plus ceux qui les en délivrent. Un sauvage doit savoir chanter dans les tourments et mourir comme un homme, pour être admiré même de ses ennemis ; mais il sera plus admiré encore, si, par sa valeur, il préserve du supplice quelqu’un de ses compagnons. Un homme, pour obéir aux préceptes de sa religion, doit savoir supporter la faim et la soif, et mépriser les sensualités de tous les genres ; mais il sera fort approuvé, même dans sa religion, s’il donne à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, et s’il leur procure ainsi les jouissances physiques les plus vives que puisse éprouver un homme dans une telle situation.
Il n’y a rien de contradictoire dans ces deux opinions ; l’une est, au contraire, une conséquence de l’autre. Nous voulons que nos semblables méprisent les douleurs qui n’atteignent qu’eux, afin qu’ils prennent la peine de nous délivrer de celles qui peuvent tomber sur nous ; nous voulons qu’ils méprisent les jouissances qui ne seraient senties que par eux, afin que notre part soit un peu plus grande. Nous consentons à leur payer en estime les peines qu’ils prennent à notre service, ou les plaisirs auxquels ils renoncent pour nous obliger. Un peuple admirant dans un individu le mépris qu’il témoigne des jouissances physiques, ressemble à une multitude qui vanterait le mépris des richesses à un avare, et qui attendrait le moment de lui voir répandre ses trésors pour se précipiter dessus. Nul ne doit, à cet égard, se plaindre de fausseté ou d’injustice, puisque ce que les autres admirent en nous, nous l’admirons chez les autres, et qu’ainsi tout est parfaitement égal entre les hommes. Il résulte de cette double disposition que, chez aucun peuple, ni dans aucune secte, les peines physiques n’ont été considérées comme désirables en elles-mêmes, ni les jouissances de même nature comme étant essentiellement funestes. Il ne peut donc être question que de rechercher quelles sont les circonstances qui ont influé ou qui influent encore sur l’appréciation des unes et des autres.
Un homme qui serait destitué de toute intelligence et de toute affection, et qui posséderait une grande force, n’en retirerait aucun avantage ; il ne suffit pas, pour agir avec utilité, de posséder de la force ; il faut de plus un désir qui lui imprime le mouvement, et une intelligence qui la dirige. De même, celui qui serait pourvu d’intelligence et qui éprouverait des désirs, ne saurait par lui-même exercer aucune action, s’il était dépourvu de forces, s’il n’avait aucun instrument pour exécuter ce qu’il aurait conçu et désiré. Or, les premiers instruments de l’homme, ce sont ses membres, ses organes physiques ; et plus ces instruments ont de force, de souplesse, d’agilité, de perfection, en un mot, mieux il peut tirer parti de ses facultés intellectuelles et morales.
Un homme doué d’une bonne organisation physique, a sur un homme mal constitué, toutes choses étant égales d’ailleurs, une multitude d’avantages : quel que soit le genre d’occupations auquel il s’adonne, il peut travailler mieux et plus longtemps : s’il est ouvrier ou artisan, il fait plus d’ouvrage, et le fait avec plus de perfection ; s’il est militaire, il supporte mieux les fatigues de la guerre, commande avec plus de facilité, attaque et se défend avec plus d’avantage ; s’il est artiste, ses organes ayant plus de souplesse, plus de délicatesse, il a, par cela même, plus d’habileté ; s’il est savant, magistrat, il est capable d’une attention plus soutenue, et la faculté de supporter de plus longues fatigues lui donne le moyen de se livrer à plus de travaux, et de faire plus de progrès ; enfin, il peut rendre plus de services à sa famille, à ses amis, à son pays, et par conséquent à lui-même ; ayant plus de confiance en lui, il en inspire davantage aux autres ; la sécurité dont il jouit se communique à ceux dont l’existence repose sur la sienne.
Mais une bonne organisation physique ne peut s’acquérir et se conserver par une continuité de privations et de souffrances. Elle ne s’acquiert qu’en faisant usage d’aliments sains et abondants ; en respirant un air salubre ; en se mettant à l’abri des excès de froid et de chaleur ; en se livrant à un exercice modéré ; en jouissant de la sécurité pour soi-même et pour les personnes auxquelles on s’intéresse ; en accordant, en un mot, à la nature tout ce qu’elle demande pour développer nos forces, ou pour les réparer quand elles s’épuisent. C’est donc par une continuité de jouissances physiques que l’homme développe ses organes, qu’il leur donne la perfection dont ils sont susceptibles, et qu’il met au service de son intelligence et de ses facultés morales les instruments qui peuvent leur donner le plus d’utilité. Il est remarquable que plus les facultés physiques d’un individu ont reçu de perfection, plus les jouissances qui naissent de la satisfaction de ses besoins ont de vivacité ; et que plus il met de modération dans ses jouissances, et plus longtemps il conserve la faculté de les renouveler. Il arrive donc que celui dont les organes ont reçu le plus de perfection et qui les a conservés le mieux et le plus longtemps, est aussi celui qui, à tout prendre, a éprouvé la somme la plus considérable de jouissances physiques.
Si les causes qui produisent et qui conservent une bonne organisation, sont en même temps productives de jouissances, les causes qui produisent une constitution faible ou vicieuse, sont aussi productives de douleurs. Un individu qui souffre habituellement de la soif ou de la faim, qui ne se nourrit que d’aliments malsains, qui respire un air insalubre, qui est exposé tantôt à des excès de froid, et tantôt à des excès de chaleur, qui passe alternativement d’une oisiveté absolue à un travail excessif, ne peut qu’avoir une constitution faible, et être assailli de continuelles souffrances. Les mêmes causes qui le font souffrir le font dépérir, et il n’est pas plus possible de séparer le dépérissement de la douleur, que de rendre l’effet indépendant de la cause. Une continuité de souffrances physiques produit donc l’affaiblissement de nos organes, comme la continuité du bien-être en produit le développement. À mesure qu’ils s’affaiblissent ou se dégradent, la vivacité des sensations s’affaiblit, et le nombre de services que l’individu peut rendre décroît dans la même proportion. D’où il suit que plus un individu a été assailli, pendant le cours de sa vie, de privations et de douleurs physiques, et moins il a pu être utile à ses semblables. D’où il suit encore que plus les individus dont un peuple se compose deviennent misérables, plus ils se trouvent isolés les uns des autres, et on peut dire des nations ce que je dis des individus.
Puisque la continuité du bien-être physique accroît les moyens que possède un homme d’être utile à ses semblables, et puisque les douleurs du même genre affaiblissent ces moyens, comment est-il arrivé que les peuples ont honoré de leur estime les individus qui ont méprisé le plaisir et bravé la douleur ? Avaient-ils pour objet d’encourager ce qui produit la dégradation et la décadence du genre humain ?
Observons d’abord que, chez aucun peuple, dans aucune religion, dans aucune secte, on ne s’est fait un devoir d’affronter toute espèce de douleurs physiques. Un individu qui se livrerait à l’intempérance dans l’espoir d’être tourmenté de la goutte sur la fin de ses jours, qui se surchargerait l’estomac pour se procurer les souffrances d’une indigestion, ou qui se livrerait à tout autre vice pour recueillir les infirmités qui en sont la suite, ne serait un objet de vénération pour personne ; en pareil cas, nul ne lui saurait gré de son mépris pour la douleur. On estimerait également peu un individu qui s’exposerait gratuitement à une souffrance physique dont il ne saurait résulter aucun bien pour personne. S’exercer à la douleur dans la vue d’apprendre à résister à des tentations funestes, ou de s’exposer à un grand danger dans un cas où cela nous serait commandé pour l’intérêt de nos semblables, peut être considéré comme un exercice honorable ; mais s’exposer à la douleur pour elle-même, est un acte d’insensé dans tous les pays.
Les hommes sont particulièrement disposés à honorer ceux de leurs semblables qui méprisent les douleurs physiques, dans trois circonstances : dans l’état sauvage, dans l’état de servitude domestique, et dans l’état d’asservissement politique. Les mêmes causes produisent, dans ces trois états, des effets semblables.
Dans l’état sauvage, les hommes ne peuvent se conserver qu’en se soumettant à des peines continuelles et à des travaux excessifs, et en se rendant terribles à leurs ennemis. Pour se procurer leur subsistance par la chasse ou la pêche, surtout dans la mauvaise saison, il faut qu’ils se livrent à des fatigues et à des douleurs sans mesure ; qu’ils poursuivent le gibier à travers des forêts impénétrables ; qu’ils prennent le poisson dans des lacs couverts de glace, et quelquefois qu’ils restent plusieurs jours sans subsistance. Celui qui supporte alors le plus aisément la faim et la fatigue, et qui peut poursuivre sa proie avec le plus de constance, doit être nécessairement le plus honoré. On estime en lui des qualités qui le préservent de la destruction ; savoir choisir, entre deux maux, celui qui est le moins funeste, quoiqu’il soit le plus prochain, est un acte de sagesse. C’est d’après la même règle qu’on estime celui qui, étant pris par les ennemis, montre le plus de courage dans les tourments : sa fermeté devient la sauvegarde de ses compatriotes, en devenant un objet de terreur pour ceux qui assistent à son supplice.
L’esclavage domestique produit sur les individus qui sont asservis, un effet analogue à celui que produit sur les sauvages l’état misérable dans lequel ils vivent. Obligés d’exécuter des travaux dont ils ne peuvent pas cueillir le fruit, livrés sans défense à l’arbitraire et aux caprices de leurs maîtres, il ne leur reste qu’un moyen de conserver quelque indépendance, et de goûter quelques plaisirs fugitifs, au milieu des calamités qui les environnent : c’est de se montrer insensibles à la douleur, et de mépriser la mort. L’esclave qui voit dans sa propre destruction un moyen de s’affranchir, se sent protégé par l’avidité de son maître. Aussi les noirs, que les chrétiens d’Europe tiennent enchaînés sous les tropiques, montrent-ils, au milieu des supplices, un courage qui excède même la cruauté de leurs bourreaux.
Les mêmes dangers et les mêmes besoins développent des sentiments semblables, sous tous les gouvernements despotiques. Savoir souffrir et mourir, est la dernière vertu qui reste à des hommes asservis ; et, sous quelque forme que l’esclavage s’établisse, cette vertu se développe. Elle est la même à Constantinople et à Saint-Pétersbourg ; elle fut à Rome, sous les premiers empereurs, ce qu’elle est encore aujourd’hui en Perse, et sous tous les despotes de l’Asie. Les hommes accommodent toujours leurs maximes à leur position, et le résumé de ces maximes se réduit à tirer de cette position le parti le moins mauvais possible. Tant que les Romains furent pauvres et libres, la vertu fut de vaincre les peuples, et d’enrichir la république de leurs dépouilles ; quand ils furent les esclaves de leurs empereurs, ou, pour mieux dire, de leurs affranchis, et qu’ils ne purent échapper aux maux que le despotisme enfante, la vertu fut de braver la douleur, et de mépriser des plaisirs et des richesses qui leur échappaient.
On a accusé les stoïciens de n’avoir condamné les plaisirs, et de n’avoir méprisé les peines que par envie.
« D’où vient, dit Diderot, l’intolérance des stoïciens ? De la même source que celle des dévots outrés ; ils ont de l’humeur parce qu’ils luttent contre la nature, qu’ils se privent et qu’ils souffrent ; s’ils voulaient s’interroger de bonne foi sur la haine qu’ils portent à ceux qui professent une morale moins austère, ils s’avoueraient *qu’elle naît de la jalousie secrète d’un bonheur qu’ils envient, * et qu’ils se sont interdit, sans croire aux récompenses qui les dédommagent de leur sacrifice [79] ».
Quoique cette opinion sur les stoïciens ait été adoptée par un savant philosophe [80], je ne puis la croire fondée. Je ne saurais me persuader que Caton d’Utique a porté envie aux plaisirs d’Antoine, Épictète aux plaisirs d’Épaphrodite, et Marc-Aurèle, aux jouissances de Vitellius. Les stoïciens ont mesuré la valeur des peines et des plaisirs physiques exactement sur la même échelle que nous les mesurons nous-mêmes, et l’ordre social dans lequel ils vivaient, est plus que suffisant pour rendre raison de leurs doctrines.
Quelque sanglantes qu’aient été les révolutions et les guerres qui ont eu lieu chez les modernes, on se ferait une fausse idée de l’ordre social des anciens, si l’on jugeait de leur état par le nôtre. Dans les guerres civiles, la victoire d’une faction livrait le parti vaincu à une destruction presque complète : les plus faibles étaient bannis ou mis à mort par les plus forts, et leurs biens étaient confisqués ; souvent même la vengeance s’étendait sur la famille entière, sur les vieillards, les enfants et les femmes.
« Nous avons parmi nous, disait Appius Claudius au sénat de Rome, en parlant de la population qui s’était retirée de la ville ; nous avons parmi nous des gages qui appartiennent aux rebelles, et nous ne pourrions en souhaiter de plus précieux. Nous sommes maîtres de leurs femmes, de leurs pères et mères, et de toute leur postérité ; et il ne tiendra qu’à nous de les égorger en leur présence, s’ils ont l’audace de nous attaquer, et de leur faire connaître qu’ils doivent s’attendre eux-mêmes à un pareil traitement [81]. »
Ce n’étaient pas là de vaines menaces, c’étaient les maximes du droit public des peuples d’alors [82].
Dans une guerre étrangère, la défaite faisait des vaincus la propriété des vainqueurs ; elle livrait les villes au pillage et à l’incendie, les terres étaient confisquées, les femmes, les enfants, les vieillards étaient amenés en esclavage et vendus comme de vils troupeaux, sans distinction de rang, ni de condition ; le savant était exposé aux mêmes dangers que l’ignorant : Platon pouvait être vendu à côté d’une marchande d’herbes, et Aristote figurer dans l’inventaire d’un marchand de poisson. Nul ne pouvait donc avoir de sécurité, ni pour ses biens, ni pour sa famille, ni pour sa personne. Les dangers auxquels on se voyait exposé, s’étaient surtout multipliés en Grèce, durant les guerres du Péloponnèse, et dans les troubles civils qui les accompagnèrent ou les suivirent. Ce fut dans ces circonstances que naquit la secte des stoïciens.
Les mêmes circonstances qui l’avaient produite en Grèce, en firent adopter les maximes à Rome. Quel est, en effet, l’homme doué de quelque prévoyance, qui pouvait croire à la sûreté de sa fortune, de sa famille, de sa vie, ou seulement de sa réputation, après les proscriptions de Marius, de Sylla, des triumvirs, et après les règnes de Tibère et de Néron ! Tous les genres de maux étant devenus vraisemblables, il fallait se préparer à tous, pour n’en être ni surpris, ni accablé. Il fallait prévoir l’exil, la confiscation, la perte de sa famille et la proscription, comme on prévoit les événements les plus simples, dans le cours ordinaire de la vie. Les maximes d’Épictète ne conviendraient pas moins à un esclave de nos modernes colons, qu’à un sujet de Néron. « Si j’aime mon corps, si je suis attaché à mon bien, dit-il, me voilà esclave ; j’ai fait connaître par où je puis être pris. » Ces maximes pourraient aussi convenir à un individu qui, ayant été condamné à* * mort, attend avec patience que les caprices d’un favori lui fassent accorder sa grâce, ou fixent l’heure de son supplice. Les stoïciens ont dit aux misérables : ne soyez pas effrayés des maux qui vous menacent ; ils ne sont pas aussi terribles que l’imagination vous les représente ; vous les trouverez supportables, si vous vous y êtes préparés. Mais ils n’ont pas dit aux tyrans : exilez, proscrivez des hommes, car l’exil ni la proscription ne sont point un mal.
Les religions qui ont fait un précepte du mépris de la douleur, et qui ont enseigné à l’homme à supporter les calamités qui se multiplient sous les mauvais gouvernements, se sont également formées dans des circonstances où les peuples avaient à lutter contre des calamités qu’il n’était pas en leur puissance de surmonter. Il y a, entre un grand nombre des maximes du christianisme et les principes des stoïciens, une identité parfaite, et il faudrait nous étonner qu’il en fût autrement, puisque ces principes et ces maximes ont pris naissance à la même époque, et ont été adressés aux mêmes hommes.
Le mépris des douleurs physiques n’a donc jamais été un motif d’estime, que parce que les hommes ont toujours eu pour la douleur une aversion invincible. Toutes les fois qu’un individu s’est trouvé placé entre deux sommes de maux également inévitables, et qu’il a donné la préférence à la somme la plus petite, quoique la plus prochaine, cet individu a été honoré par ses semblables. On a également honoré celui qui, ne pouvant délivrer les hommes de certaines calamités, leur a enseigné le moyen de les adoucir. Mais le principe ou la cause de cet honneur a été, non l’amour de la douleur, mais l’aversion qu’on a eue pour elle, ou le penchant que les hommes ont pour le plaisir ; car ils n’estiment pas moins l’individu qui se soumet à des peines pour leur procurer des jouissances, qu’ils n’estiment celui qui s’y soumet pour leur épargner des douleurs.
La même cause qui a rendu estimables les hommes qui ont su mépriser les douleurs physiques, a fait honorer ceux qui ont méprisé les plaisirs de même genre. Ce mépris peut avoir été porté jusqu’à l’excès ; on peut en avoir mal exposé la cause ; mais il a eu un fondement plus solide que l’envie ou la jalousie, auxquelles on l’a attribué.
Nos organes ne peuvent se développer, acquérir et conserver le degré de perfection dont ils sont susceptibles, qu’autant que nous satisfaisons les besoins qui sont dans notre propre nature. Nous ne pouvons pas nous abstenir de satisfaire ces besoins sans qu’il en résulte des souffrances ; et il nous est impossible de les satisfaire, sans que la satisfaction produise des jouissances. Tant qu’un individu se borne à des jouissances de cette nature, tant qu’il ne se donne que les plaisirs qui sont nécessaires à son développement ou à sa conservation, ou qui du moins ne peuvent pas y nuire, il n’est point un objet de blâme, si d’ailleurs il ne nuit à personne. Mais, lorsqu’il veut renouveler ses jouissances sans attendre que les besoins se renouvellent, et réunir, dans le plus court espace de temps possible, les plaisirs que la nature n’a voulu nous donner que par intervalles et en les répandant sur le cours entier de la vie, alors l’antipathie commence. On le méprise ou on le hait, non parce qu’on lui porte envie, mais par la raison qu’on le considère comme un insensé qui se détruit et se rend inutile à ses semblables, ou parce que les plaisirs qu’il se donne sont achetés par le malheur d’autrui.
L’homme est un être borné dans les douleurs qu’il peut supporter, et dans les plaisirs dont il est susceptible : lorsque les souffrances arrivent à un certain degré, il meurt ou devient insensible. Les jouissances produisent sur lui un effet semblable : lorsqu’elles ont un degré d’intensité ou de durée que ne comporte point sa nature, elles le rendent insensible ou le détruisent. En réduisant à un espace de temps très court, toutes les peines ou les souffrances qu’un homme est destiné à éprouver dans le cours d’une longue vie, on lui donnerait probablement la mort. Un homme ne ruinerait pas moins sa constitution, s’il voulait concentrer dans un espace de quelques heures, de quelques jours, ou même d’un petit nombre d’années, toutes les jouissances qu’il pourrait éprouver dans le cours d’une longue vie. L’art de distribuer les plaisirs et les peines, de manière que celles-ci nous affectent le moins, et que ceux-là se prolongent le plus, n’est au fond que l’art de la morale.
Lorsque des jouissances trop vives et trop souvent répétées ont usé les organes, on ne peut leur rendre la sensibilité que par des moyens artificiels et toujours nouveaux. Alors, les besoins n’ont plus de bornes, et les plaisirs d’un individu peuvent exiger le sacrifice du bien-être d’une nation. Un homme que les jouissances physiques ont usé, n’éprouve plus de plaisir à satisfaire les besoins les plus naturels ; il ne peut plus être ému que par les moyens les plus énergiques : pour éprouver quelques sensations, Tibère a besoin des débauches de Caprée, et Néron de l’incendie de Rome.
Cinq circonstances peuvent concourir à déterminer les hommes à concentrer dans l’espace de temps le plus court, le plus de jouissances possible : 1° l’oisiveté d’esprit et de corps, qui fait un besoin continuel de sensations physiques ; 2° le défaut de développement intellectuel, qui ne permet pas de voir les conséquences éloignées des actions auxquelles on se livre ; 3° l’absence d’affections bienveillantes, qui empêche de s’imposer aucune privation dans l’intérêt de ses semblables ; 4° des richesses ou une puissance qui donnent le moyen de se livrer à toutes ses passions, en même temps qu’elles dispensent de toute occupation ; 5° enfin, le danger continuel de perdre la vie ou la fortune, danger qui peut ne pas laisser le temps de profiter des privations auxquelles on se soumet ; il est naturel que celui qui croit n’avoir que quelques moments à vivre, cherche à concentrer dans ce peu de moments tous les plaisirs qu’il pourrait espérer dans le cours ordinaire de la vie.
Presque toutes ces circonstances se sont rencontrées, lorsque les doctrines des stoïciens et celles de certaines sectes religieuses se sont répandues. La multiplication des esclaves avait rendu odieux et vils aux yeux des hommes libres, tous les travaux qui n’avaient pas la domination pour but ou pour résultat : le travail de l’homme sur la nature était exclusivement abandonné à la population asservie. Lorsque les Romains n’eurent plus de nations à combattre, et que la république eût été renversée, il ne resta, pour la classe des maîtres, aucun sujet d’exercice physique ou intellectuel. Les hommes de cette classe ne purent plus sentir leur existence que par une continuité de jouissances physiques : la sensualité fut pour eux une distraction et un besoin.
Il ne faut pas juger de l’intelligence des peuples anciens par celle d’un petit nombre d’hommes extraordinaires qui ont paru à certaines époques, dans un temps surtout où l’imprimerie ne donnait point aux nations les moyens de s’instruire. Si l’on excepte les connaissances relatives à l’art de la guerre, il ne pouvait exister une nation plus ignorante ou plus superstitieuse que la population romaine, même dans les temps les plus florissants de la république. Un savant écrivain, qui avait fait une étude particulière des mœurs des peuples anciens et des mœurs des sauvages, a été frappé de l’analogie qui existe entre le tableau des mœurs romaines et celui des murs iroquoises [83]. Il est impossible, en effet, de passer de la lecture des anciens historiens à l’étude des voyages qui ont été faits dans l’intérieur des forêts américaines, sans être frappé de cette ressemblance.
L’absence d’affections bienveillantes était dans la même proportion que le défaut de développement intellectuel, et elle était produite en grande partie par les mêmes causes. Toutes les passions haineuses avaient un degré d’énergie inconnu parmi nous. La cruauté, la vengeance, et surtout la perfidie, étaient des caractères distinctifs des peuples de ce temps. Ce caractère ne se manifestait pas seulement à l’égard des nations étrangères ; il était le même à l’égard des étrangers et des citoyens. Le mot vertu n’a jamais signifié, chez les Romains, que le courage militaire [84].
Plusieurs siècles de guerres et de pillage, avaient concentré dans Rome toutes les richesses du monde civilisé ; mais ces richesses étaient réparties d’une manière fort inégale. Les généraux, les magistrats, les gouverneurs des provinces, avaient des fortunes immenses. La masse de la population était plongée dans une affreuse misère, et n’avait aucun moyen d’en sortir ; car les métiers, les arts, le commerce, étaient exercés au profit des grands par leurs esclaves [85].
Des richesses immenses, toutes acquises par le pillage et par l’oppression, et un mépris excessif pour tous les genres de travaux utiles, inspiraient aux Romains, pour les jouissances physiques, une passion qui allait jusqu’à la fureur ; et cette passion était encore augmentée par les dangers de la guerre et par la crainte de la proscription. S’il est vrai, comme on le dit, que Néron désira que le peuple romain n’eût qu’une tête, pour pouvoir le détruire d’un seul coup, on serait tenté de croire que les grands désiraient de concentrer, dans une seule jouissance, tous les plaisirs que pouvaient donner une immense fortune et une longue vie, afin de ne pas rester exposés au danger d’en perdre un seul.
La satiété des plaisirs innocents leur faisait chercher des jouissances féroces. Les femmes, après avoir éteint tout sentiment de pudeur, allaient chercher au cirque des émotions plus vives, et se plaisaient à voir couler le sang des gladiateurs. Les repas publics avaient lieu au milieu des proscriptions ; et, pour rendre les sensations plus fortes, on portait sur les tables les têtes des proscrits [86]. Dans des festins auxquels présidait la débauche, des consuls, pour donner à des favoris un spectacle agréable, faisaient trancher la tête à des esclaves [87]. Enfin, jusque dans les conspirations, ils mêlaient la cruauté aux jouissances ; ils immolaient des victimes humaines ; ils en buvaient le sang ; ils en dévoraient la chair [88].
En voyant l’état d’abrutissement et de férocité auquel l’abus des jouissances physiques avait amené les grands de l’empire, faut-il s’étonner que les stoïciens aient tenté de mettre un frein aux jouissances de cette nature ? Faut-il être surpris qu’ils aient quelquefois dépassé le but ? Pour ramener les hautes classes à des plaisirs innocents et simples, il eût fallu un pouvoir qui n’appartenait alors à aucun homme. Lorsque les stoïciens ont condamné les plaisirs physiques, ils n’ont généralement entendu que les plaisirs funestes ; lorsqu’ils ont manifesté du mépris pour les richesses, ils n’ont voulu désigner que les richesses mal acquises.
« Amasse du bien, me dit-on, afin que nous en ayons aussi. Si je puis en avoir en conservant la pudeur, la modestie, la fidélité, la magnanimité, montrez-moi, disait Épictète, le chemin qu’il faut prendre pour devenir riche, et je le serai ; mais si vous voulez que je perde mes véritables biens, afin que vous en acquériez de faux, voyez vous-même combien vous tenez la balance inégale [89]. »
Les mêmes causes qui ont fait condamner l’abus des plaisirs physiques par les philosophes de l’antiquité, les ont fait condamner aussi par les religions diverses ; mais il n’est pas plus en la puissance d’une religion quelconque de rendre l’homme insensible au plaisir, que de le rendre insensible à la douleur ; et ce serait une contradiction d’imposer des devoirs aux hommes les uns envers les autres, et de vouloir en même temps qu’ils ne fussent pas heureux.
Loin que les stoïciens aient pensé que, par elles-mêmes, les peines physiques étaient désirables, et que les jouissances devaient toujours être évitées, ils ont pensé, au contraire, que l’homme devait repousser les premières, et rechercher les secondes.
Tout animal, selon Zénon, a été recommandé à ses propres soins par la nature ; il a été doué de* * l’amour de soi-même, afin qu’il pût se conserver, lui et chacune des parties dont il se compose, dans tout l’état de perfection dont elles sont susceptibles.
Dans l’homme, l’amour de soi embrasse son corps et chacun de ses membres, son esprit et les différentes parties dont il se compose, et le désir même de les tenir dans l’état le plus parfait. Tout ce qui tend à conserver ainsi l’homme, lui est indiqué par la nature comme devant être adopté, et tout ce qui tend à le détruire comme devant être repoussé.
Ainsi, la santé, l’agilité, le bien-être du corps, et ce qui peut les procurer ; la richesse, la puissance, les honneurs, l’estime de ceux avec qui nous vivons, nous sont indiqués par notre nature comme devant être recherchés, et la possession doit en être préférée au besoin.
D’un autre côté, la maladie, les infirmités, les peines corporelles et ce qui les fait naître, la pauvreté, le défaut d’autorité, le mépris et la haine de ceux avec qui nous vivons, nous sont indiqués comme devant être évités.
Zénon examine l’importance de chacune de ces choses, et il mesure le degré d’aversion ou d’amour que l’homme leur doit, par la quantité de mal ou de bien qu’elles peuvent produire. La vertu consiste à savoir faire un bon choix, et à le suivre : c’est là ce qu’il nomme vivre selon la nature.
Mais dans ces calculs, il ne faut pas avoir égard seulement aux plaisirs et aux peines d’un seul individu :
« La nature nous a enseigné, dit-il, que la prospérité de deux est préférable à la prospérité d’un seul, et que la prospérité d’un grand nombre est préférable à la prospérité de deux. Ainsi, nous devons préférer le bien-être de notre famille à celui de notre individu, et celui du genre humain à celui de l’État [90]. »
Il n’est donc pas exact de dire que les stoïciens ont condamné les plaisirs en eux-mêmes, et qu’ils ont recommandé les peines, comme étant désirables par leur propre nature ; ils ont fait tout le contraire. Affronter la douleur, ne point tenir à la vie, ne pouvait être un mérite à leurs yeux, que dans le cas où l’on se proposait d’être utile aux hommes ; il n’entrait sans doute pas dans leur esprit, qu’un individu qui bravait la mort pour satisfaire des passions malfaisantes, fût un homme estimable. Le mépris des peines est un vice ou une vertu, selon l’objet qu’on se propose, et le résultat qu’on en obtient : c’est un vice, chez le malfaiteur qui brave les châtiments infligés par la justice ; c’est une vertu, chez le citoyen qui remplit ses devoirs, malgré les menaces et les violences de la tyrannie.
Cette digression sur les stoïciens, et sur les causes qui ont amené leur doctrine, peut nous faire apercevoir aisément comment l’amour des jouissances physiques, et l’aversion des peines de même nature, sont un des principaux éléments de puissance dont les lois se compensent, et comment les lois se modifient, selon que ces passions sont plus ou moins énergiques.
Il est évident, en premier lieu, que si une population qui n’a aucune influence sur sa propre destinée, ou qui est privée de toute liberté politique, se trouve, vis-à-vis de ceux qui la gouvernent, dans la même position où se trouvaient les esclaves d’un maître qui mettait quelque ordre dans l’exploitation de ses domaines, les hommes qu’on désigne sous le nom de gouvernants, se trouvent dans la même position que des possesseurs d’esclaves ; ils n’ont à se livrer à aucun exercice intellectuel ou physique, si ce n’est pour maintenir leur domination.
N’ayant à se livrer à aucun exercice de corps ni d’esprit, et pouvant par conséquent s’abandonner à une oisiveté absolue, ils n’ont la conscience de leur existence, que par une continuité de sensations physiques. La facilité que leur donne leur puissance de satisfaire leurs passions, et l’habitude de s’y livrer en accroissent l’énergie. Tous les hommes qui participent à la puissance, comme auxiliaires ou comme instruments, sont mus par les mêmes besoins. Or, la collection de tous ces besoins, forme, dans plusieurs États, un des principaux éléments de force d’un grand nombre de lois, et particulièrement de celles qui tiennent à l’organisation politique.
Il est évident, d’un autre côté, qu’une population qui n’a ni maîtres, ni esclaves, et qui peut disposer librement de sa destinée, ne peut vivre et se perpétuer que par les produits de son industrie ; et que, par conséquent, elle est obligée d’exercer continuellement ses facultés intellectuelles et ses organes physiques ; elle ne peut donc pas avoir la sensualité qu’on rencontre généralement chez les possesseurs d’hommes. Cependant, si elle ne livre aux hommes qu’elle charge du gouvernement, qu’autant de richesses qu’il en faut pour les indemniser de leurs peines ; si elle s’organise de manière à rester toujours maîtresse d’elle-même, et à mettre les chefs qu’elle a choisis, dans l’impuissance de rien leur ravir, ses lois seront encore, en grande partie, l’expression de ses besoins physiques, ou pour mieux dire ce seront ces besoins qui formeront en partie la puissance dont elles se composeront.
Dans tous les cas possibles, les plaisirs et les peines purement physiques, sont donc au nombre des éléments de force qui constituent une loi ; mais ce ne sont pas toujours les peines et les jouissances des mêmes classes de personnes. Chez les peuples qui sont complètement libres, c’est-à-dire chez lesquels on ne rencontre ni maîtres, ni esclaves, ce sont les besoins physiques de la masse de la population, qui forment la plus grande partie des puissances auxquelles on donne le nom de lois. Chez les peuples qui sont possédés par des maîtres, sous quelque forme et sous quelque dénomination que ce soit, ce sont les passions ou les besoins physiques des possesseurs et de leurs instruments, qui forment un des principaux éléments des mêmes puissances, et particulièrement de celles qu’on désigne sous le nom de lois politiques.