Traité de Législation: VOL I
Des divers éléments de puissance qui constituent les lois ; ou des causes générales de l’action que
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 14: > Des divers éléments de puissance qui constituent les lois ; ou des causes générales de l’action que les hommes exercent les uns sur les autres.
Une grande partie des forces qui composent la puissance des lois, sont dans la nature même de l’homme ; et cependant c’est principalement sur des hommes que l’action de cette puissance se manifeste ; si elle agit sur les choses, ce n’est que dans les rapports qu’elles ont avec nous.
Pour connaître la manière dont les lois agissent, les éléments de force dont elles se composent, et les conséquences qui résultent de leur action, il faut donc considérer les hommes, tour à tour, comme agents et comme sujets. Il faut examiner, d’une part, quelles sont les causes qui les déterminent à agir sur eux-mêmes ou sur leurs semblables ; et, d’un autre côté, quelles sont les causes qui les obligent à céder à l’action qui est exercée sur eux.
On a déjà fait observer que les divisions et les classifications ne sont que des méthodes propres à faciliter les opérations de notre esprit ; je reproduis ici cette observation, afin qu’on ne s’imagine pas qu’en considérant l’homme sous des points de vue divers, je suppose qu’il y a en lui autant d’êtres distincts qu’il y a de points sous lesquels on peut l’envisager.
Afin de mettre de l’ordre dans mes idées, je considérerai les hommes sous trois points de vue différents : dans leurs organes physiques, dans leurs facultés intellectuelles, et dans leurs facultés morales ou dans leurs affections. Ces diverses parties d’eux-mêmes, ne sont pas séparées dans la nature, comme elles le sont dans notre esprit. On peut même se diviser sur le nom qu’il convient de donner à chacune d’elles ; mais, pour me faire entendre, je n’ai pas besoin ici d’une plus grande précision.
Chacun comprend fort bien ce que je désigne par les mots *organes physiques * ; ce sont les parties matérielles de notre être, internes ou externes : tels sont les organes du tact, de la vue, de l’ouïe, du goût, et autres.
Par nos facultés morales, j’entends les affections ou les sentiments dont nous sommes susceptibles : l’amour, la haine, la vengeance, l’espérance, la crainte, en un mot toutes nos passions quelle qu’en soit la nature.
J’entends par nos *facultés intellectuelles * les diverses opérations de l’esprit, que nous désignons sous les noms de perception, de comparaison, de raisonnement, d’imagination et autres, et les organes dans lesquels ou au moyen desquels ces opérations s’exécutent.
Comprenant, dans ces trois parties, l’homme tout entier, il nous est impossible de trouver les causes de l’action qu’une partie du genre humain exerce sur une autre, à moins de la chercher dans des besoins physiques, dans des passions, dans des idées ou des jugements. Il faut que nous trouvions également, dans une de ces parties de l’homme, les causes qui le déterminent à céder à l’action qui est exercée sur lui par ses semblables.
Je ne me propose pas, dans ce moment, d’exposer les causes diverses sous l’influence desquelles les organes physiques et les facultés intellectuelles de l’homme se développent, ou restent sans développement. Je ne veux pas exposer non plus les circonstances sous lesquelles certaines affections se manifestent de préférence à d’autres ; ce sont des sujets que je traiterai dans les livres suivants. Le seul objet que je me propose ici, est de faire voir quelles sont les causes générales qui déterminent une partie du genre humain à agir sur une autre, et les causes qui obligent celle-ci à obéir ou à se dérober à l’action de celle-là. Ce n’est qu’en nous faisant de justes idées de ces causes, que nous saurons quels sont les divers éléments dont se composent ces puissances auxquelles nous donnons le nom de lois.
Nous n’avons la conscience de notre existence et des divers objets qui nous environnent, que par ce qui se passe en nous, ou par les impressions que les objets extérieurs ont faites sur nos organes. Nous ne pourrions savoir que nous existons, ou que quelque chose existe hors de nous, si aucun objet intérieur ou extérieur ne faisait sur nous aucune impression.
Une impression qui ne produirait en nous ni plaisir, ni espérance de plaisir, ni douleur, ni crainte de douleur, serait pour nous comme non existante ; elle ne pourrait ni nous faire exécuter une action qui ne nous conviendrait pas, ni nous empêcher d’en exécuter une vers laquelle nous nous sentirions porté. Il faut, pour nous déterminer à agir, que nous soyions affectés ou par des sentiments agréables, ou par des sentiments pénibles.
Chacun de ces deux genres de sensations se divise en plusieurs espèces ; on peut en faire autant de classes, que nous avons compté dans l’homme de parties diverses. L’homme peut être affecté dans ses organes physiques, dans ses sentiments moraux, et dans ses facultés intellectuelles.
On donne le nom de plaisirs ou de peines physiques, aux sensations agréables ou douloureuses produites immédiatement sur quelqu’un de nos organes matériels, par le contact d’un objet quelconque, par la jouissance ou par la privation d’une chose nécessaire à notre existence, ou par la lésion de quelqu’un de nos organes.
On donne le nom de peines ou de plaisirs moraux, aux sensations douloureuses ou agréables que nous ressentons en nous-mêmes, sans que nous puissions les attribuer à aucun organe particulier, et qui sont le résultat de l’impression qu’ont faite sur notre imagination les objets extérieurs, tels que les plaisirs ou les souffrances éprouvés par des êtres pour lesquels nous nous sentons de la sympathie ou de l’antipathie.
On donne le nom de plaisirs ou de maux intellectuels à ceux qui affectent notre intelligence : ainsi, la lecture d’un bon ouvrage, la recherche, et surtout la découverte d’une vérité, la solution d’un problème difficile, la réfutation d’une erreur dangereuse, sont autant de jouissances qui sont propres à l’intelligence.
Toutes les parties de l’homme, ne formant qu’un système, agissent continuellement les unes sur les autres ; il en est de même de ses affections. Une douleur physique produit souvent une douleur morale ; et une douleur morale, pour si peu qu’elle soit forte ou prolongée, ne tarde pas à produire des maux physiques. La douleur que nous causent la perte d’une personne qui nous est chère, la perte de notre fortune ou de notre réputation, peut produire en nous des désordres physiques assez graves pour nous donner la mort. De même, des douleurs purement physiques peuvent affecter notre caractère moral, au point de le rendre méconnaissable. Elles peuvent détruire nos espérances, nous inspirer des craintes, affaiblir même les sentiments que nous avons pour nos amis ou pour nos proches.
Si des maux physiques amènent souvent à leur suite des peines morales, et se confondent avec elles, les plaisirs physiques qui prennent leur source dans une bonne constitution, produisent souvent aussi des plaisirs moraux. Un homme dont tous les organes remplissent avec facilité les diverses fonctions auxquelles la nature les a destinés, qui a satisfait tous ses besoins, et qui éprouve ce genre de contentement que donnent la santé et l’absence de toute peine, s’abandonne bien plus facilement à l’espérance et à toutes les affections douces et bienveillantes, qu’il ne le ferait dans une situation différente ; sa vie est plus expansive ; il s’identifie davantage avec ses semblables. En général, un homme heureux est un homme bon : un homme méchant est un homme misérable, dans le sens propre du mot. Cela peut nous faire juger des plaisirs dont jouissent les tyrans, et des mœurs des peuples qu’on rend misérables pour en faire des instruments plus dociles [77].
Les peines ou les douleurs physiques n’engendrent cependant pas toujours des peines morales correspondantes : il arrive, au contraire, fort souvent, qu’on se procure des plaisirs moraux, par les peines physiques qu’on se donne ; celles-ci sont, en quelque sorte, la monnaie avec laquelle on achète ceux-là. C’est par un travail pénible et assidu, qu’on acquiert son indépendance, et qu’on assure à ses enfants des moyens d’existence ou une bonne éducation.
Les plaisirs physiques produisent quelquefois des jouissances morales ; mais ils n’en produisent pas toujours. Il n’est pas rare, au contraire, qu’ils produisent une multitude de maux. Des excès habituels d’aliments ou de boisson, quels que soient les plaisirs qui les accompagnent, ne tardent pas à être suivis de douleurs de tous les genres.
Les jouissances morales, de même que les plaisirs physiques, engendrent souvent des peines de même nature. Ainsi, l’individu qui satisfait une affection morale, telle que la haine, l’envie, la colère, ou la vengeance, éprouve certainement un plaisir au moment où il se livre à une de ces passions ; mais le plaisir est toujours suivi de peines morales plus ou moins graves, plus ou moins durables ; telles que la crainte, le repentir, le mépris de soi-même, le déshonneur.
Il n’est, en un mot, aucun genre de plaisirs ou de peines, qui ne puisse engendrer d’autres plaisirs ou d’autres peines ; et non seulement pour celui qui s’y livre, mais pour une foule immense d’individus. Une grande découverte peut produire des plaisirs très vifs et très durables pour celui qui en est l’auteur ; mais elle en produira aussi pour la plupart des hommes qui viendront après lui.
Les peines ne se propagent ni avec moins de rapidité, ni avec moins d’étendue que les plaisirs : les jouissances que se donnèrent César et ses successeurs, furent payées par les malheurs d’une multitude de nations.
La distinction des divers genres de plaisirs et de peines que noussommes susceptibles d’éprouver, est fort importante en morale et enlégislation. C’est pour ne l’avoir pas faite, que l’on s’est livré à tant dedisputes sur les véritables causes des actions et des jugements des hommes, etqu’on a souvent laissé impunis des faits punissables. Des philosophes ont dit que,dans ses actions et dans ses jugements, l’homme n’est conduit que par les sentimentsagréables ou douloureux qu’il éprouve, par des plaisirs ou par des peines ; etils ont entendu par là tous les genres d’affections dont nous sommessusceptibles ; non seulement nos jouissances ou nos douleurs physiques, maisaussi nos douleurs et nos jouissances morales et intellectuelles, nos craintes,nos espérances, et tous les sentiments qui naissent de la sympathie et de l’antipathie.D’autres écrivains, restreignant le sens des mots *plaisirs * et peines, aux peines et auxplaisirs purement physiques, ont prétendu avec raison que l’homme n’était pastoujours conduit par le plaisir ou par la douleur ; et, pour justifier leuropinion, les exemples ne leur ont pas manqué : ils ont accusé les premiers decalomnier le genre humain et de corrompre la morale ; et, afin de rendre leshommes meilleurs, ils ont tâché de les faire croire à des effets sans causes,et de leur persuader qu’ils devaient s’imposer des privations ou se soumettre àdes douleurs sans motifs.
Les erreurs dans lesquelles on est tombé en législation, n’ont été ni moins nombreuses, ni moins graves. Quelquefois on a prétendu que, pour apprécier le bonheur d’un peuple, il ne fallait tenir aucun compte de ses jouissances physiques, et que la nation la plus heureuse était celle qui avait le moins de besoins à satisfaire, comme si le bonheur ne se composait que de négations. Quelquefois aussi on a prétendu que les jouissances et les douleurs physiques étaient les seules qu’il fallût prendre en considération ; qu’un peuple qui avait les moyens d’apaiser sa soif, de rassasier son appétit, et de se mettre à l’abri de l’intempérie des temps, était les plus heureux des peuples et n’avait plus rien à désirer, mettant ainsi les hommes au niveau des stupides animaux qu’on n’engraisse que pour les livrer au boucher. Quelquefois, enfin, on a prétendu que si les peuples pouvaient aspirer à des jouissances morales ou intellectuelles, les gouvernements étaient les juges suprêmes de la qualité et de la quantité qui devaient leur en être permises. On a bien admis que les hommes pouvaient, sans danger, être juges de la qualité et de la quantité d’aliments exigés par les besoins de leur estomac ; mais on n’a pas admis également qu’ils pussent, sans danger, être juges de la qualité et de la quantité d’instruction exigée par leur esprit.
On est allé plus loin ; on a tenté de soumettre leurs affections morales aux mêmes règles que leurs facultés intellectuelles : on a prétendu qu’il fallait aimer tels individus, jusqu’au point de se faire tuer pour eux ; tels autres jusqu’au point seulement de se faire leurs esclaves et de travailler pour leur service ; tels autres pour leur acheter exclusivement leurs marchandises, même quand elles sont chères et de mauvaise qualité ; tels autres, enfin, jusqu’au point seulement de leur livrer son superflu, et de les empêcher de mourir de faim. Les antipathies ont été réglées comme les sympathies ; et elles l’ont été avec le même esprit.
Nous n’avons pas à examiner ici ces différents systèmes : la seule chose que je me proposais de faire observer, c’est que, pour connaître les causes et les effets de l’action que les hommes exercent les uns sur les autres, il faut examiner les divers genres d’affections dont ils sont susceptibles ; il faut examiner tous les plaisirs et toutes les peines, quelle qu’en soit la nature, qui sont la cause ou le résultat de cette action.