Comma for either/or — dharma, courage. Spelling forgiving — corage finds courage.

    Cover for Traité de Législation: VOL I

    Traité de Législation: VOL I

    De la discordance qui existe, en morale et en législation, entre les systèmes adoptés en théorie, et

    Charles Comte

    CHAP. 10: > De la discordance qui existe, en morale et en législation, entre les systèmes adoptés en théorie, et les règles suivies dans la pratique ; et de la nécessité de mettre l’intelligence des hommes en harmonie avec leur conduite. Conclusion de ce livre.

    Nous avons vu précédemment que l’effet produit par un faux système est, ou de faire considérer comme utiles au genre humain des actions ou des lois qui lui sont funestes, ou de faire considérer comme funestes des actions ou des lois qui lui sont utiles. En faussant ainsi le jugement des nations, un système vicieux affermit les mauvaises lois et les mauvaises habitudes qui existent déjà, ou il en multiplie le nombre ; ou bien il ébranle les bonnes lois ou les bonnes habitudes déjà établies, ou il empêche que le nombre s’en augmente.

    Mais, comme les conséquences que produisent les lois et les habitudes, sont indépendantes du jugement que nous portons de ces habitudes ou de ces lois, et comme, par leur propre nature, les hommes tendent à repousser ce qui les blesse, et à établir ce qui leur est utile, un peuple ne peut adopter un faux système sans qu’il s’établisse aussitôt une lutte entre le mouvement inhérent à sa propre nature, et les opinions qu’il a adoptées.

    Cette lutte entre la tendance qui porte le genre humain vers son développement et sa prospérité, et les idées qui tendent à le rendre stationnaire ou à lui imprimer un mouvement rétrograde, a pour effet, non de rectifier immédiatement les fausses opinions qu’on a adoptées, mais d’en affaiblir insensiblement l’influence. D’abord, on cherche à mettre en pratique toutes les opinions qu’on a reçues ; les bons effets qu’on en espère inspirent un zèle qui n’appartient qu’à la conviction ; mais bientôt la tendance inhérente à la nature humaine l’emporte sur des opinions factices ; le relâchement arrive ; les actions cessent d’être en harmonie avec les doctrines ; et des opinions qu’on a adoptées comme l’expression même de la vérité, ne sont plus que de vaines formules qu’on répète par habitude, et qui n’ont plus d’autre résultat que d’obscurcir l’entendement. Quelquefois, en conservant les mots du système, on y attache d’autres idées ; on prête à l’auteur des pensées qu’il n’a point eues ; on suppose qu’on l’a d’abord mal interprété, et on lui fait hommage de sa raison, plutôt que de reconnaître qu’il s’est trompé, et qu’on s’est égaré en le suivant.

    Les systèmes religieux sont moins sujets que les systèmes philosophiques ou politiques à éprouver des révolutions de ce genre, parce que toutes les religions font des promesses ou des menaces dont il n’est pas facile de vérifier l’accomplissement. Cependant les systèmes religieux eux-mêmes sont modifiés par la tendance qui porte le genre humain vers sa prospérité ; à mesure qu’une fausse religion vieillit, on voit s’affaiblir le zèle des nations qui l’ont adoptée. Les premières pratiques auxquelles on renonce sont celles qui sont les plus contraires à la nature de l’homme ; les dernières qu’on observe sont celles qui exigent le moins de sacrifices. Les sectes se forment quand l’esprit cesse d’être convaincu, et pour ne pas accuser les fondateurs de s’être trompés, on suppose qu’ils ont été mal entendus. On leur attribue alors les idées qu’on croit soi-même les plus raisonnables ; le zèle religieux se ranime ; et, s’il ne peut se soutenir qu’en combattant des penchants inhérents à la nature de l’homme, il finit encore par succomber.

    Les plus durables des faux systèmes sont ceux qui sont adoptés par les législateurs, et qui se confondent avec une religion quelconque. C’est cette alliance de la politique et de la législation aux idées religieuses, qui a fait la durée du système de Mahomet. C’est aussi parce que la puissance de cette alliance est connue, qu’il n’y a point de mauvais gouvernement qui ne cherche à se confondre avec la religion, ni de fausse religion qui ne cherche à s’allier avec les lois. Cependant, même lorsque cette alliance existe, la force inhérente à la nature humaine en affaiblit l’empire, et finit même quelquefois par en triompher.

    On a beaucoup vanté la sagesse des rois et des prêtres d’Égypte ; mais qu’est-ce qui nous reste des uns et des autres, si ce n’est quelques débris de monuments et des signes inexplicables ? Les lois de Lycurgue ont fait l’admiration des philosophes modernes ; cependant que sont-elles devenues, et quel est le peuple qui a jamais songé à se les approprier ? Les institutions si admirées des autres peuples de la Grèce ou du peuple de Rome, sont également tombées, sans que personne ait songé à les relever. L’esclavage domestique, qui se liait à tout, a suffi pour tout corrompre ; il a entraîné la ruine de tous les systèmes auxquels il se rattachait, et il a lui-même fini par disparaître. La religion païenne a subi la même destinée ; elle n’a pu être soutenue ni par le génie des plus grands poètes, ni par les efforts de ses prêtres, ni par la puissance des empereurs. Le système féodal qui a couvert l’Europe après la chute de l’empire romain, s’est éteint après un règne de quelques siècles. L’église de Rome, dont le pouvoir suffisait pour ébranler l’Europe, traite maintenant de puissance à puissance avec quelques poignées de brigands. L’empire musulman est ébranlé jusque dans ses fondements par des hommes qu’on prenait pour les derniers et les plus lâches de leurs esclaves ; et la chute de cet empire n’est pas la plus grande des ruines auxquelles nous assistons. Ainsi périssent les erreurs et les faux systèmes qui semblaient devoir arrêter la marche du genre humain.

    Mais si, au milieu de ces vastes destructions que les peuples laissent sur leur passage, il se rencontre des observations prises dans la nature ; si un philosophe nous peint avec une sévère exactitude les sombres fureurs d’un tyran, ou les emportements d’une ignorante multitude ; si un poète nous fait le tableau des passions et des discordes qui agitent les chefs d’une armée, ou s’il nous apprend quelles furent les mœurs domestiques de ses concitoyens ; si un sculpteur, animant le marbre sous son ciseau, nous montre l’espèce humaine dans ses plus belles proportions ; si un observateur profond nous trace les caractères des infirmités auxquelles les hommes sont assujettis, et nous en fait connaître les remèdes ; si un savant jurisconsulte prononce une décision qui soit fondée sur la nature invariable de l’homme ; les ouvrages des uns et les observations ou les décisions des autres vont, à travers les siècles et les révolutions, servir de modèle ou de guide aux générations les plus reculées. Des esprits à systèmes peuvent nous faire admirer des législateurs qui, par force ou par adresse, sont parvenus à faire adopter certaines institutions à des populations plus ou moins barbares ; mais lorsque nous voyons, d’un côté, ces institutions célèbres tomber en ruine sans que personne songe à les relever ; et que, d’un autre côté, nous voyons les décisions des jurisconsultes romains, qu’un heureux hasard a fait découvrir après plusieurs siècles de barbarie, adoptées et converties en loi par presque tous les peuples de l’Europe, sans l’intervention ni des miracles, ni de la violence, il est permis de croire à la puissance de la vérité, et à la durée des lois qui ont été prises dans la nature même de l’homme.

    Si les systèmes établis ou soutenus par la puissance des gouvernements et par l’autorité des religions, perdent insensiblement de leur influence, et tombent en ruine lorsqu’ils sont en opposition avec le mouvement qui porte le genre humain vers son développement, des systèmes qui n’ont pour appui que les sophismes et l’éloquence des écrivains qui les ont imaginés ne sauraient avoir sur la conduite des hommes une longue influence. On peut les adopter dans un moment d’entraînement et d’enthousiasme ; mais, si les effets qu’ils produisent ne répondent pas aux espérances qu’ils ont fait naître, on ne se laisse pas longtemps diriger par eux ; il est rare même qu’on adopte un faux système en entier, et qu’on en suive toutes les conséquences. Comme les faux systèmes peuvent se multiplier à l’infini, et qu’il n’est pas possible qu’une longue série d’erreurs soit volontairement et unanimement adoptée, les fausses opinions se neutralisent mutuellement. Un individu qui a adopté de fausses idées, et qui voudrait les mettre en pratique, aurait à lutter contre une foule d’autres individus qui ont adopté d’autres idées. Il suit de là que chacun est obligé de chercher des raisons et d’adopter des lois qui puissent convenir au plus grand nombre, et qu’on fait ainsi, du système qu’on a adopté, des formules de sa croyance, sans en faire les règles de sa conduite. Il y a alors deux êtres dans le même individu : celui qui pense, et celui qui agit : celui-ci se conforme autant qu’il le peut au mouvement qui convient à sa propre nature ; celui-là n’existe que dans un monde imaginaire.

    L’expérience de tous les jours nous prouve que l’entendement des hommes n’est plus en harmonie, ni avec leurs intérêts, ni avec leur conduite. Un écrivain peut soutenir, en thèse générale, que la conscience est le seul juge éclairé des lois et des actions, ou que, pour savoir ce qui est bien et ce qui est mal, il suffit de consulter le sens moral ou le sentiment intime ; mais, s’il se trouve dans une assemblée où une question de morale soit controversée, et où quelqu’un soutienne une opinion contraire à la sienne par principe de conscience, il affirmera sans la moindre hésitation que la conscience de son adversaire se trompe ; il lui prouvera, par des raisons tirées du bien et du mal, qu’il a tort de la prendre pour guide, et qu’on ne doit suivre les mouvements de sa conscience que lorsqu’on a éclairé son jugement.

    Un publiciste pourra soutenir que le sentiment religieux est le principe unique des bonnes lois et des bonnes mœurs, et que la morale et la liberté ont été perdues, le jour où les hommes ont jugé les actions et les lois par le bien et le mal qu’elles produisent, et où ils ont consulté leur intérêt bien entendu ; il prouvera son système par l’histoire des hordes sauvages et des nations civilisées, par celle des peuples modernes et par celle des peuples anciens ; mais si le même écrivain est appelé dans une assemblée législative, et qu’il ait à combattre une loi qu’il croit mauvaise, il laissera de côté son système sur le sentiment religieux ; aux hommes impartiaux, il exposera les conséquences bonnes ou mauvaises de la loi proposée ; il leur fera voir que le bien qu’elle doit produire est nul, ou du moins infiniment petit, tandis que le mal qui en résultera sera immense, bien convaincu que, s’il parvient à leur prouver que les mauvais effets excèdent les bons, il les déterminera à rejeter la loi ; aux hommes avides ou craintifs, il prouvera que la loi doit leur être funeste ; qu’elle est contraire à leurs intérêts bien entendus, et que, par cette raison, ils doivent la rejeter. Après que l’homme d’État aura ainsi rempli son devoir, le philosophe ira faire le sien ; il retournera à son système ; il prouvera que les écrivains qui ont enseigné aux hommes à consulter leur intérêt bien entendu, et à juger les lois et les actions par les conséquences bonnes et mauvaises qu’elles produisent, ont été les destructeurs de la morale et des bonnes lois, et qu’il n’y a rien à espérer des nations, aussi longtemps qu’on ne renoncera point à ces funestes doctrines.

    Un troisième, après s’être rempli l’esprit des maximes de Grotius ou de Burlamaqui, présentera un système de lois naturelles ; s’il est professeur, il enseignera que ces lois, gravées dans tous les cœurs, admises par le genre humain tout entier, sont éternelles et immuables, et qu’aucune autorité humaine ne peut les changer ; mais, s’il est appelé dans un conseil, et qu’il soit question de prendre quelques mesures énergiques, ce seront d’autres doctrines et un autre langage ; alors on proclamera la nécessité de modifier, de suspendre même les lois éternelles, immuables, invariables ; le salut du monarque ou du peuple deviendra la loi suprême sous laquelle toutes les autres plieront ; on poursuivra, on enfermera dans des cachots quiconque s’avisera de parler, autrement qu’en théorie, des lois immuables qu’aucune puissance ne peut ni suspendre ni modifier.

    Un cinquième, imbu des dogmes du Contrat social, ne reconnaîtra, en théorie, le caractère de lois qu’aux actes qui seront l’expression de la volonté générale ; il établira qu’il n’existe parmi les hommes d’autres obligations que celles qui résultent des conventions ; mais, s’il est question ensuite de faire des lois, il trouvera qu’on n’en peut faire de bonnes, à moins d’enlever toute sorte d’influence aux quatre-vingts dix-neuvièmes de la population ; il proclamera la souveraineté du peuple, pourvu qu’il n’existe ni assemblées, ni nominations populaires, et que nul, excepté les ministres, n’ait la faculté de publier un fait ou une opinion.

    De cette multitude de systèmes, et de cette opposition continuelle qui existe entre les doctrines qu’on professe et les principes qu’on met en pratique, il résulte que les nations ne savent ni ce qu’elles doivent faire, ni ce qu’elles doivent penser ; et, ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que les hommes qui ont ainsi une double doctrine leur reprochent, tantôt de ne point se passionner pour leurs systèmes, tantôt de s’attacher à l’un et de faire violence à l’autre : comme s’il était possible de se passionner pour des contradictions, et de marcher en même temps vers deux points opposés !

    Les hommes qui imaginent des systèmes, se bornent, en général, à en avoir deux ; celui de la théorie, qui est celui d’un monde imaginaire doué de perfection, et celui de la pratique, qu’on est obligé de conformer aux imperfections de la nature humaine. Mais les hommes qui n’ont pas assez de confiance dans leur jugement pour avoir des opinions qui leur soient propres, et qui n’osent penser que d’après des livres, ne s’en tiennent pas à deux systèmes contradictoires. Ils étudient souvent tous ceux qui leur tombent sous la main, et les reçoivent tous avec la même confiance, pourvu que les auteurs n’appartiennent pas à des partis opposés. Leur entendement devient ainsi un véritable chaos, formé de mots auxquels ils n’attachent aucun sens précis, mais qui leur servent à manifester des sentiments de satisfaction ou de mécontentement, dont ils ne démêlent pas les véritables causes. Si une loi leur paraît mauvaise, ils diront qu’elle est telle parce qu’elle est une violation ou des principes du droit naturel, ou du contrat social, ou des droits de l’homme. Si elle leur paraît bonne, ils manifesteront leur approbation par des mots opposés, auxquels ils n’attacheront pas des idées plus précises. Ce n’est pas que les peuples ne fassent des progrès, malgré cette confusion. Il est beaucoup d’idées justes qui se trouvent hors du cercle de tous les systèmes, et qui, par conséquent, sont peu contredites. Il y a d’ailleurs, même dans les hommes les plus simples, un fond de bon sens que ne peuvent étouffer tous les sophismes, et qui, dans la pratique, a plus d’influence que les mots qui obscurcissent l’entendement. Mais, si les peuples avancent, ce n’est, pour ainsi dire, qu’à tâtons et en hésitant ; ils ne sont pas sûrs du terrain sur lequel ils marchent ; et, après avoir fait quelques pas, il n’est pas rare de les voir revenir en arrière, dans la crainte de s’être engagés dans une fausse route.

    Dans toutes les sciences, on a commis des erreurs ; dans toutes, on a imaginé de faux systèmes ; mais ce n’est qu’en politique ou en législation que l’on observe ce défaut d’harmonie entre la théorie et la pratique. Les physiciens, les chimistes, les médecins, agissent comme ils pensent ; ils ne se remplissent pas l’esprit de tous les faux systèmes imaginés par leurs prédécesseurs. Pour eux, tout ce qui n’est pas reconnu bon dans la pratique, est rejeté comme mauvais même dans la théorie ; une erreur démontrée, est une opinion détruite ; une vérité constatée, est une conquête qui ne peut plus être perdue ; leur entendement n’est jamais en arrière de leurs procédés. Il en est tout autrement dans la législation ; dans cette science, il n’y a, pour la plupart des hommes, ni vérités ni erreurs ; il n’y a que des opinions ; on admire en théorie, ce qu’on repousserait en pratique ; et il n’est jamais sûr que l’action réponde à la pensée.

    Tous les gouvernements font des lois, et les gouvernements ne peuvent être composés que d’hommes. Il ne faut donc pas être surpris si les lois n’ont presque jamais été considérées que dans leurs rapports avec les formes de gouvernement établies, et si l’on a cherché tour à tour à faire des lois démocratiques, aristocratiques ou monarchiques. Il ne faut pas non plus être surpris, si, en général, on s’occupe de la forme du gouvernement pour rechercher ensuite quelles sont les lois qui conviennent à cette forme. Pour la plupart des hommes qui s’occupent de législation ou de politique, le premier besoin est de posséder l’autorité, le second de s’y maintenir. En elle-même, cette tendance n’est point un mal, puisqu’il n’est pas impossible de désirer la puissance, pour s’en servir dans l’intérêt du public, encore plus que dans son propre intérêt. Mais si, en elle-même, cette tendance n’est pas vicieuse, elle n’est pas non plus scientifique : elle n’est pas un moyen bien sûr d’arriver à la découverte de la vérité. Ce que nous avons à rechercher, ce sont les lois suivant lesquelles les peuples prospèrent ou dépérissent ; lorsque nous aurons trouvé ces lois, nous pourrons rechercher quels sont les gouvernements qui en assurent le mieux la durée, ou qui tendent avec le plus de force à les détruire. Les lois, pour être bonnes, doivent sortir de la nature même de l’homme ; un gouvernement, pour être bon, doit être tel qu’il tende, par sa propre nature, à l’observation exacte de ces mêmes lois.

    Il résulte de cette manière d’envisager les choses, qu’en étudiant la législation comme science, on n’a point à rechercher si telle loi est démocratique, aristocratique, oligarchique ou monarchique ; et que, par conséquent, on n’a point à s’occuper des diverses formes de gouvernement. Les mots au moyen desquels on désigne ces formes, ne rappellent que des idées indéterminées et confuses ; ils ne sont propres qu’à réveiller des sentiments aveugles de sympathie ou d’antipathie. Tel individu croira avoir flétri une loi en disant qu’elle est antimonarchique ; tel autre croira avoir fait un fort bon raisonnement, en disant qu’elle est mauvaise, parce qu’elle est aristocratique. Les systèmes qu’on fait sur les gouvernements, ne sont ni mieux conçus, ni mieux suivis que ceux qu’on a faits sur les fondements de la législation : mais ce n’est pas ici le lieu de les examiner.

    Il résulte de ce chapitre que, si les divers systèmes qu’on a faits sur la législation, servent à obscurcir l’entendement des peuples, ils ne dirigent pas leur conduite ; qu’ils sont même souvent abandonnés dans la pratique, par les écrivains mêmes qui les ont imaginés ; que ce ne sont plus, par conséquent, que des formules qu’on étudie et qu’on répète sans y croire. Ce sont des espèces de religions dont le fonds a disparu, et dont on conserve les formes par bienséance ou par habitude ; on invoque le Contrat social, comme les poètes invoquent Jupiter, sans avoir plus de foi dans l’un que dans l’autre. Mais, comme une fausse religion ne disparaît entièrement que lorsqu’elle a été remplacée par une religion nouvelle, les faux systèmes, en législation et en politique, ne tomberont dans l’oubli que lorsqu’ils auront été remplacés par quelque chose de plus propre à satisfaire l’esprit. Qu’est-ce donc qui pourra les remplacer ? Qu’est-ce qui établira l’harmonie entre l’entendement des hommes et leur conduite ? L’étude, l’observation des faits : c’est là une répétition ; mais c’est une vérité sur laquelle il faudra revenir plus d’une fois, avant qu’elle soit comprise.

    Mais les faits résoudront-ils toutes les questions ? Jetteront-ils la lumière sur tout ce qui est obscur ? Non sans doute. Lorsqu’on étudie une science, et qu’on a bien constaté quelques faits, on peut remonter à ceux qui les ont produits ou descendre à ceux qui en résultent. Soit qu’on monte des effets aux causés, ou qu’on descende des causes aux effets, on doit aller aussi loin qu’ils peuvent nous conduire. Mais quand ils s’arrêtent et qu’ils cessent de nous éclairer, nous devons nous arrêter avec eux, nous ne pouvons aller au-delà, sans entrer aussitôt dans l’empire des ténèbres, des vagues conjectures, et des interminables disputes. Si des questions importantes restent à résoudre, il faut laisser au temps et à l’expérience le soin d’en donner la solution. Il n’est point de sciences qui se soient formées spontanément ; il n’en est aucune qui se soit chargée de résoudre toutes les questions soulevées par notre intérêt ou par notre curiosité. Un fait bien constaté vaut mieux que le système imaginaire le plus ingénieux. Si nous ne voulons pas nous engager dans la route de l’erreur, n’oublions pas que la vérité a pour devise :

    Je suis fille du Temps, et dois tout à mon père.