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    Traité de Législation: VOL I

    Du système qui fait d’une religion positive le fondement exclusif de la morale et des lois, et de l’

    Charles Comte

    CHAP. 8: > Du système qui fait d’une religion positive le fondement exclusif de la morale et des lois, et de l’influence de ce système sur la civilisation.

    Il semble que je ne suis point la gradation naturelle des idées, en passant de l’examen du système dans lequel on considère les lois comme l’expression de la volonté générale, à l’examen du système dans lequel on ne les considère que comme l’expression de la volonté d’un être surnaturel. Mais il y a, entre l’un et l’autre, plus d’analogie qu’il ne paraît, lorsqu’on ne les considère que séparément ; l’écrivain qui a imaginé le premier, en a senti la faiblesse, et c’est par le second qu’il a cherché à le fortifier. N’ayant compté pour rien l’entendement des peuples et les lumières qui peuvent sortir de la discussion, il a été obligé de faire parler son législateur au nom de la divinité. Il a cru qu’il ne pouvait exister ni de bonnes mœurs ni de bonnes lois, qu’autant que les magistrats civils étaient en même temps les ministres de la religion. Il a admiré les institutions  de Mahomet, parce qu’il a cru y apercevoir l’union qu’il désirait, et il a condamné la religion chrétienne, parce qu’il a vu que le pouvoir religieux était séparé du pouvoir civil. Ce système, qui a été plusieurs fois mis en pratique, et qui a fait l’admiration de plusieurs philosophes [49], ne déplairait point à quelques ministres de certains cultes chrétiens ; ils consentiraient volontiers, non à remettre leur autorité spirituelle aux magistrats civils, mais à réunir, dans leurs pieuses mains, tous les pouvoirs de l’État ; ils se résigneraient même à ne consulter que  la volonté générale, pourvu que la puissance de la faire parler n’appartînt qu’à eux.

    En soumettant à l’examen quelques-unes des causes et des conséquences de ce système, je n’ai pas pour but de rechercher quels sont les services que la morale et la législation peuvent tirer de telle ou telle opinion religieuse, ni d’examiner jusqu’à quel point certaines croyances spéciales ont avancé ou retardé les progrès des mœurs ou des lois. Je ne me propose qu’une seule chose ; c’est de faire voir les conséquences d’un système qui, excluant l’observation des faits de l’étude de ces deux sciences, fait reposer tous les devoirs des hommes exclusivement sur les préceptes qu’on suppose avoir été donnés par une volonté supérieure. Dans ce système, on n’a jamais à considérer les conséquences d’une action, d’une habitude ou d’une loi, relativement aux biens et aux maux qui peuvent en résulter dans cette vie ; on n’a pas non plus à en rechercher les causes, soit dans les choses, soit dans les hommes. Le principe et la fin des actions humaines se trouvent exclusivement dans un être surnaturel, invisible, que l’imagination ne peut se figurer, ni l’intelligence concevoir. Il n’y a rien de moral ni de légitime que ce qui est conforme à la volonté de cet être ; et cette volonté ne peut être connue que par les préceptes contenus dans tel ou tel livre, et par les décisions des hommes qui se disent ses ministres.

    Ce système, qui a existé et qui existe encore chez différents peuples, au moins en théorie, n’a certainement rien de commun avec la religion chrétienne. L’auteur de cette religion a voulu qu’elle fût étrangère aux lois et au gouvernement ; il a établi des préceptes de morale, mais sans exclure, en aucune manière, ni le raisonnement ni l’étude des faits. Ce que j’ai à dire ici ne peut donc se rapporter qu’à des religions étrangères au christianisme, ou à des prétentions que cette religion condamne, même quand on veut les fonder sur elle. J’ai déjà indiqué, au commencement de cet ouvrage, quelques-unes des raisons qui servent de prétexte au système que j’examine maintenant, et j’ai fait entrevoir une partie des résultats qu’il produit. Mais le sujet est si important qu’il me sera impossible d’en faire voir ici toutes les conséquences, et que je serai obligé de me borner à l’exposition de quelques faits généraux.

    Nous avons vu, dans les chapitres précédents, que les nations sont portées vers leur prospérité par une tendance inhérente à leur propre nature, mais qu’elles ne voient pas toujours ce qui les fait prospérer ou dépérir. Nous avons vu ensuite qu’en les éclairant sur les effets qui résultent de chaque chose, on dirige l’action qui est en elles vers la destruction de ce qui leur est funeste, et vers l’établissement de ce qui leur est utile.

    Cette tendance qu’a le genre humain à détruire les obstacles qui s’opposent à ses progrès, n’est pas une création des savants : la science l’observe, elle ne lui donne pas l’existence. Ce ne sont pas non plus les savants qui font que telle cause produit tel effet ; ils montrent comment l’un dérive de l’autre : mais ce ne sont pas eux qui sont les auteurs de la filiation.

    Si la tendance qu’a le genre humain à détruire ce qui lui est funeste, est un mal, si elle est le résultat d’une nature corrompue et déchue,  ce n’est donc pas aux philosophes qu’il faut l’imputer ; ils font partie du genre humain, mais ils n’en déterminent pas la nature ; si telles opinions, telles habitudes, telles institutions produisent pour les nations telles conséquences, ce n’est pas à eux qu’il faut s’en prendre ; ils ne peuvent pas faire que les choses soient autres qu’elles ne sont.

    Ce peut être un malheur que le pouvoir absolu soit pour les peuples une cause de misère et de ruine, au lieu d’être une cause de prospérité. Si les exactions, les violences et l’ignorance, rendaient les nations florissantes, les choses en iraient certainement beaucoup mieux ; tout le monde en serait plus heureux, les maîtres comme les esclaves. Mais l’auteur de notre nature en a décidé autrement : il a attaché le malheur à l’ignorance, à l’erreur, à la servitude ; il a fait dépendre la prospérité, de la liberté et des lumières. Des familles musulmanes, transportées à Philadelphie et éclairées, y prospéreraient comme des familles américaines ; des familles américaines, transportées à Constantinople et abruties, y dépériraient comme des familles musulmanes. Telle est la loi de notre nature.

    Mais, si la science ne change rien à la nature des hommes ni des choses, si elle se borne à indiquer la liaison qui existe entre les causes et les effets, comment certains gouvernements et des ministres de certaines religions se montrent-ils si opposés aux progrès des lumières ? Comment craignent-ils qu’on fasse voir aux peuples les effets de certaines opinions, de certaines habitudes et de certaines institutions ? C’est qu’en général ils connaissent aussi bien que nous la tendance indestructible des nations, et qu’ils ne sont pas bien convaincus de la vérité et de la force des dogmes religieux et politiques dont ils leur imposent la croyance. Ils savent que, si jamais les peuples voient clairement la route qui peut les conduire à la prospérité, aucune puissance n’aura assez de force pour les arrêter : pour les empêcher d’avancer, il faut qu’ils les empêchent de voir.

    S’il se trouvait des hommes qui se crussent intéressés à conserver chez un peuple des habitudes on des institutions funestes aux hommes, ou à empêcher l’établissement d’habitudes ou d’institutions utiles, comment devraient-ils s’y prendre pour arrêter la tendance qui porte les nations vers leur prospérité ? Ils devraient, en premier lieu, s’opposer à ce que personne fît remarquer la liaison qui existe entre ces habitudes ou ces institutions et les mauvais ou les heureux effets qui en résultent. Ils devraient ensuite attribuer à ces habitudes et à ces institutions les bons ou les mauvais effets qui sont produits par d’autres causes. Ils devraient enfin persuader aux peuples qu’elles produisent, dans un monde qu’ils ne peuvent pas voir, des résultats différents de ceux qu’elles produisent dans celui-ci. Avec de tels moyens, il n’y a pas d’habitudes ou d’institutions funestes qu’on ne puisse longtemps conserver ; il n’y a pas d’habitudes ou d’institutions avantageuses dont on ne puisse empêcher l’établissement.

    Il est remarquable cependant que le système qui exclut l’observation des faits, de l’étude de la morale ou de la législation, pour fonder l’une ou l’autre de ces deux sciences sur des préceptes et des dogmes, n’est fondé lui-même sur aucun précepte ou sur aucun dogme religieux. Je ne connais du moins, dans aucune religion, aucun dogme ou aucun précepte qui interdise aux hommes de rechercher quelles sont les conséquences des actions ou des institutions humaines. Les recherches sur la législation et sur la morale ne me semblent pas avoir été plus interdites par les fondateurs des religions, que les recherches sur la physique ou sur l’astronomie. Il se trouve cependant, parmi les ministres de presque tous les cultes, des hommes qui se font un système de les condamner.

    Ce système, vanté tout à la fois par des prêtres et par des philosophes, se conçoit aisément, quoiqu’il ne repose sur aucun dogme positif. Il n’est point de système philosophique, créé par l’imagination, qui puisse résister à l’examen ; il n’est point de religion qui n’impose aux hommes un nombre plus ou moins grand de devoirs moraux, qui ne recommande certaines habitudes et qui n’en proscrive d’autres ; il est même des religions qui renferment des systèmes de législation et des principes de gouvernement. En soumettant à l’analyse les actions commandées et les actions interdites, on peut trouver que quelques-unes d’entre les premières sont funestes au genre humain, tandis que, parmi les secondes, il en est qui lui sont favorables. On peut, par conséquent, tourner contre tel commandement ou contre telle défense la tendance qui porte la nature humaine vers sa prospérité. S’il était prouvé, par exemple, que les lumières sont une des principales causes des vertus et de la prospérité des nations, un précepte religieux qui recommanderait l’ignorance, perdrait par cela même une grande partie de son influence, et donnerait peu de considération aux hommes chargés de l’enseigner.

    Les fondateurs des religions, en établissant des devoirs moraux, ont eu pour but, du moins en cela, le bonheur des hommes auxquels ils les ont imposés, même lorsque, pour faire remplir ces devoirs, ils ont employé des moyens que la bonne foi condamnait. La plupart des législateurs de l’antiquité ont fait intervenir un être surnaturel dans la formation de leurs lois ; ils se sont environnés de circonstances miraculeuses, propres à entraîner les suffrages d’une multitude ignorante et barbare. L’observation de leurs préceptes moraux ou législatifs ne devant, dans leur opinion, produire que d’heureuses conséquences, ils n’avaient pas à craindre d’en voir rechercher les résultats. Ces recherches d’ailleurs n’étaient probablement pas à la portée des hommes auxquels ils donnaient des lois. Nous ne devons donc pas être surpris de ne pas trouver dans leurs préceptes la défense de rechercher quelles sont les causes ou les conséquences de telles actions ou de telles institutions.

    Mais tous les ministres de chaque religion n’ont pas la même confiance que les fondateurs, dans l’utilité des préceptes qu’ils veulent faire observer. Les progrès qu’ont fait les lumières peuvent avoir rendu douteux ce qui ne l’était pas il у a plusieurs siècles. Il arrive d’ailleurs que les préceptes d’une religion se multiplient avec le temps, et qu’à ceux qui ont été établis dans l’intérêt de l’espèce humaine, les ministres chargés de les faire observer en ajoutent quelquefois qui n’ont pour objet que leur intérêt particulier. Ils ne peuvent alors, sans s’exposer à un danger personnel, permettre qu’on recherche les conséquences des actions qu’ils prescrivent ou qu’ils défendent, des institutions qu’ils protègent ou dont ils craignent l’établissement. Ils sont dans le même cas que les agents d’un gouvernement, qui n’existent que par des abus : pour qu’ils continuent de prospérer, il faut que les peuples s’imaginent qu’ils sont intéressés à leur existence. Une erreur découverte sur un seul objet, peut suffire d’ailleurs pour faire défendre l’examen de tous ; peut-on croire, par exemple, que l’église romaine n’eût pas interdit l’étude de l’astronomie, si elle eût pu prévoir que cette science amènerait à la découverte du mouvement de la terre autour du soleil ?

    Il est une raison plus puissante encore d’exclure la méthode analytique de la morale et de la législation, pour ne faire reposer ces deux sciences que sur des préceptes religieux. Les peuples ont un tel besoin de législation et de morale, qu’un corps qui peut se rendre le gardien exclusif des lois et des bonnes mœurs, est assuré d’avoir sur eux une influence sans bornes. Persuader à la population que telle ou telle croyance est le fondement exclusif de la probité, de la bonne foi, de la tempérance, de la chasteté, de la piété filiale, de la foi conjugale, du respect pour les propriétés, et enfin de toutes les vertus, c’est faire de cette croyance, et des ministres qui en sont les gardiens, le fondement de l’ordre social ; c’est donner aux membres du clergé une importance qui les place de beaucoup au-dessus de tous les magistrats, et qui les met, en quelque sorte, au rang de la divinité [50].

    On mesure alors l’étendue de son respect pour les ministres de la religion, non sur la vérité de de leurs doctrines, mais sur l’utilité qu’on attribue à la croyance. Si l’on ne peut pas croire, on en fait du moins semblant ; on cherche à inspirer aux autres une foi qu’on n’a pas soi-même, parce qu’on suppose qu’ils en vaudront mieux. Ainsi peut s’organiser, chez une nation, un vaste système d’hypocrisie ; ainsi l’on peut arriver à considérer des opinions que l’on croit fausses, comme la garantie unique des bonnes mœurs et des bonnes lois. Plus même on est porté à faire respecter les lois et la morale, et plus on doit témoigner de la déférence pour les hommes qui sont les gardiens des puissances qu’on suppose en être la base, même lorsque soi-même on juge ces croyances mal fondées : on trompe les hommes pour leur intérêt : c’est par vertu qu’on est hypocrite.

    Tromper les peuples dans la vue de les rendre meilleurs, est une action que tous les moralistes n’ont pas condamnée, et que des philosophes ont quelquefois hautement approuvée. J.-J. Rousseau, si sévère dans ses principes de morale, admire les législateurs de l’antiquité, qui ont fait intervenir les dieux pour faire triompher leurs idées : il ne trouve pas le mensonge condamnable, pourvu que celui qui en fait usage soit un homme de génie. Mais, comme il n’y a pas de faiseur de projets qui ne se croie tel, il est clair que nul ne doit s’abstenir d’employer ce moyen ; pour ne pas en faire usage, il faudrait supposer que les lois qu’on impose sont mauvaises, ou avouer qu’on les croit telles, et quel est le législateur qui a jamais fait un tel aveu ?

    Les effets que produit le système que j’examine ici, ne sont pas les mêmes dans toutes les circonstances et dans toutes les religions.

    Les peuples qui couvrent la terre, sont divisés par plusieurs religions principales, chacune desquelles se partage en une multitude de sectes particulières. Non seulement chacune de ces religions proclame que toutes les autres sont fausses, mais chaque secte admet en principe la fausseté de toutes les autres sectes de sa propre religion. Je n’ai pas à examiner ici quelle est la secte qui admet toutes les vérités sans aucun mélange d’erreurs ; il me suffit d’observer qu’il n’en peut pas exister deux qui soient dans le même cas ; et que par conséquent, toutes, moins une, excluent des vérités utiles, ou consacrent des erreurs funestes. En considérant toutes les religions, moins une, comme l’ouvrage des hommes, et toutes les sectes, moins une, comme renfermant des erreurs et excluant un nombre plus ou moins grand de vérités, il nous sera aisé de voir les conséquences que produit, sur le genre humain, un système qui fonde exclusivement la morale ou la législation sur une croyance particulière [51].

    Il est évident, en premier lieu, que les préceptes d’une religion, étant jugés bons par cela seul qu’ils sont considérés comme l’expression d’une volonté supérieure, ne peuvent être modifiés ni par les conséquences qui résultent de l’observation, ni par les progrès des lumières. Il suit de là qu’un peuple est stationnaire sur tous les points que sa religion a décidés : nulle des vérités qu’elle exclut ne peut plus être reconnue ; aucune des erreurs qu’elle consacre ne peut être détruite [52].

    Une religion dont les dogmes et les préceptes ont été fixés dans des temps d’ignorance et de barbarie, exclut naturellement plus de vérités et consacre plus d’erreurs qu’une religion qui s’est fixée à une époque où il existait déjà quelques lumières, si d’ailleurs l’une ne renferme pas un plus grand nombre de préceptes que l’autre. Ainsi, lorsque deux religions existent simultanément chez un peuple, la dernière est celle qui oppose le moins d’obstacles à ses progrès, si elle est le résultat de la persuasion et non de la violence. Une réforme ne peut s’opérer sans le secours du raisonnement ; les réformateurs commencent toujours par être en minorité ; ils ne peuvent avoir pour eux ni la force qui résulte du nombre, ni celle que donne la possession de l’autorité ; il faut qu’ils aient celle qui résulte de la raison.

    En second lieu, entre deux religions, celle qui renferme le moins de dogmes, de préceptes ou de défenses, est aussi celle qui met le moins d’obstacles aux progrès de l’esprit humain, et qui s’oppose par conséquent le moins aux progrès de la morale et de la législation. Une religion qui réglerait tous les rapports sociaux, qui renfermerait un code de morale et un code de législation, et qui déterminerait jusqu’aux usages et aux professions de la vie civile, ferait de la nation qui l’aurait adoptée l’esclave de ses prêtres. Le raisonnement serait considéré chez elle comme séditieux et comme impie ; toute tentative faite pour établir des mœurs plus pures, ou de meilleures lois, serait tout à la fois un outrage à la divinité, et un acte de révolte envers le gouvernement. Les habitudes sociales et les lois étant considérées dans leurs rapports avec la volonté prétendue d’un être supérieur, et non dans leurs rapports avec la prospérité des nations, les peuples ne seraient pas plus éclairés par l’expérience que par le raisonnement. Leurs souffrances et leur décadence même seraient improfitables, et ne les autoriseraient pas à se plaindre. S’ils voulaient faire quelque progrès, il faudrait qu’ils détruisissent leurs idées religieuses, leur législation, leur gouvernement, et jusqu’à leurs habitudes privées. Cela leur serait d’autant plus difficile, qu’ils ne pourraient être éclairés par aucune discussion ; qu’ils n’auraient aucune confiance dans le raisonnement ; que leurs idées et leurs mœurs seraient formées par ceux-là mêmes qui les gouverneraient, et que les ministres de la religion, gardiens naturels des mœurs et des lois, joindraient à l’ignorance et aux préjugés de la multitude, l’intérêt qui naîtrait de l’esprit de corps et de la possession du pouvoir [53].

    Un système qui fonde la morale exclusivement sur les préceptes d’une religion positive, et qui laisse la législation soumise au raisonnement et à l’expérience, est beaucoup moins contraire que le précédent aux progrès d’une nation ; cependant, la morale privée exerce une telle influence sur le bien-être des hommes, et elle est si intimement liée avec la législation, qu’il est impossible qu’un tel système ne soit pas une source de querelles, et un obstacle à leur perfectionnement. Si le gouvernement conserve son indépendance, il peut changer les mœurs par la force des lois et par le progrès des lumières ; s’il est asservi ou dominé par les ministres de la religion, ceux-ci peuvent changer les lois en changeant les idées et les mœurs. S’ils s’associent pour l’oppression, on aura tous les vices d’un gouvernement théocratique : les prêtres prêteront l’appui de la religion à des lois oppressives ; les autorités civiles prêteront l’appui des lois aux prétentions sacerdotales. S’ils se divisent avec des forces à peu près égales, on verra renaître les querelles entre le sacerdoce et les autorités civiles, et les peuples se feront la guerre pour savoir s’ils doivent obéir à leurs magistrats ou à leurs prêtres.

    Nous avons vu qu’un peuple auquel on persuadait que telle ou telle opinion religieuse était le fondement exclusif de l’ordre social et des bonnes mœurs, pouvait devenir hypocrite par système, et en quelque sorte par vertu. Cela peut arriver, en effet, lorsqu’il existe des institutions, des lois et des lumières suffisantes pour que les mœurs conservent quelque pureté ; mais si le gouvernement est vicieux et la population ignorante, les mœurs se corrompent à mesure que la croyance s’affaiblit. Or, comme chacun reconnaît que toutes les religions, et même toutes les sectes, moins une, sont fausses ; et, comme il est de la nature de l’erreur de périr, il s’ensuit que, dans presque tous les pays, on donne à la morale une base fausse et périssable, toutes les fois qu’on lui donne exclusivement pour appui une croyance particulière.

    Le roi Numa, pour inspirer aux Romains le respect des propriétés, pouvait trouver commode de leur persuader que les bornes qui limitaient les champs étaient des dieux, et que ceux qui les déplaceraient seraient punis par des puissances invisibles ; il pouvait trouver convenable aussi de leur faire croire que ses lois lui étaient inspirées par la divinité. Un peuple qui était assez ignorant et assez simple pour le croire, dut se laisser influencer par les opinions qu’il adopta ; cependant, s’il ne voyait, dans le déplacement des bornes, qu’une offense faite aux dieux, la question se réduisait, ou à trouver le moyen de s’emparer de la propriété sans déplacer les bornes, où à se convaincre que des pierres n’étaient pas des dieux.

    Ainsi, quand un principe de morale est fondé sur une erreur, il tombe aussitôt que cette erreur se dissipe, car on ne voit plus alors de raison pour l’observer ; et lorsqu’on fait dépendre la morale tout entière de la croyance de telle opinion particulière, on autorise et l’on encourage, en quelque sorte, à n’avoir que de mauvaises mœurs, non seulement les incrédules, mais encore tous ceux qui ont des opinions religieuses différentes. Un prêtre romain, par exemple, peut bien faire à un musulman, à un juif, ou même à un protestant, un crime de ne pas croire à l’infaillibilité du pape ; mais il ne peut leur reprocher de manquer de probité, de bonne foi, de tempérance, ou de toute autre vertu ; car, l’incrédulité étant admise, il ne peut plus y avoir pour eux de raison d’exercer des vertus sociales.

    La tendance qu’ont les ministres d’une religion à faire considérer leur croyance particulière comme le fondement exclusif de la morale ou de la législation, est d’autant plus forte, que les préceptes de cette religion sont plus nombreux. Plus, en effet, le fondateur d’une religion a été prévoyant, et plus il a restreint le champ sur lequel les hommes ont pu exercer leur intelligence. La crainte de voir découvrir des préceptes funestes aux hommes, devient d’ailleurs plus forte à mesure que le nombre de ces préceptes se multiplie. De là il suit que les religions qui renferment le plus d’erreurs, ou qui excluent le plus de vérités, sont aussi celles qui souffrent le moins l’exercice de l’intelligence. Il ne faut donc pas être surpris si les peuples dont les mœurs, les lois et les simples usages ont été réglés par des préceptes religieux, se sont arrêtés dans la carrière de la civilisation.

    Pour juger des effets généraux du système que nous examinons ici, il ne faut pas se borner à examiner quelles sont les conséquences qu’il produit appliqué à une religion particulière : il faut en voir les conséquences dans le monde entier ; il faut considérer que ce système retient dans la barbarie les peuples de l’Asie et de l’Afrique, et même une partie de ceux de l’Europe ; il faut considérer que, même parmi les sectes chrétiennes, celles qui autorisent sans réserve l’usage de l’intelligence humaine, ne forment qu’une fraction infiniment petite du genre humain.

    Cependant, s’il est vrai qu’il n’existe aucun dogme reconnu par les peuples, qui interdise, soit d’examiner quelles sont les conséquences de nos habitudes et de nos institutions, soit de détruire des habitudes ou des institutions vicieuses par des moyens autres que ceux qui seraient tirés de telle ou telle religion, sur quoi pourrait-on fonder un pareil système ? Pourrait-on établir, par des faits, qu’il n’a existé de bonnes lois ou de bonnes mœurs que là où telle croyance spéciale a été admise, et que, partout où la même croyance a été reçue, les mœurs et les lois ont été bonnes ? Pourrait-on établir que tous les moyens pris hors de cette croyance pour établir de bonnes lois ou de bonnes habitudes, ont été funestes aux nations ? Ces propositions sont tellement démenties par les faits, que personne n’a encore osé les soutenir ; il ne s’est trouvé personne qui, après avoir affirmé que ses opinions religieuses étaient l’unique fondement de la morale, ait osé ajouter qu’il n’avait jamais existé de bonnes mœurs que chez les individus qui avaient adopté la même croyance, et que tous ceux qui l’avaient admise avaient eu de bonnes mœurs et de bonnes lois.

    Ne pouvant soutenir une proposition si évidemment démentie par les faits, on convient qu’aucune croyance particulière n’est la base exclusive de la morale ou des lois ; on va même jusqu’à dire qu’il est assez indifférent que l’on adopte telle ou telle opinion religieuse, pourvu qu’on en adopte réellement une. Cette doctrine compte un grand nombre de partisans dans tous les pays, et particulièrement en Angleterre. Nous tenons peu, disent-ils, à ce que les hommes professent telle ou telle croyance ; qu’ils soient juifs, catholiques, ou même musulmans, peu importe : l’essentiel est qu’ils aient une religion positive et qu’ils la suivent. Ils reprochent à la nation française, non d’être catholique, non d’adopter de fausses opinions, mais de ne pas être suffisamment religieuse, c’est-à-dire de ne pas tenir assez fortement à des dogmes enseignés par un clergé quelconque. Il est des prêtres, dans certains cultes, qui ne sont pas éloignés de partager cette manière de voir ; ils conviendraient volontiers que les doctrines qu’ils enseignent sont douteuses ou fausses, si l’on voulait leur accorder qu’elles sont nécessaires. Leurs efforts tendent bien moins à en prouver la vérité, qu’à persuader aux hommes qu’elles sont indispensables au maintien de l’ordre et des bonnes mœurs. Ces doctrines, qu’ils présentent comme nécessaires, ne sont pas celles qui sont communes à toutes les religions, et qui se rapportent aux préceptes de la morale ; ce sont, au contraire, les doctrines spéciales qui appartiennent à chacune d’elles.

    Ce système, réduit à sa plus simple expression, peut se rendre en ces termes : les hommes ont besoin de bonnes mœurs et de bonnes lois, mais ils ne peuvent obtenir ou conserver les unes et les autres qu’en adoptant un certain nombre d’erreurs convenues, et en chargeant un corps nombreux de les enseigner. Ainsi, vous musulmans, vous devez croire les doctrines de votre prophète, vous, Indous, vous devez croire celles du vôtre, quelque fausses qu’elles soient ; car, si vous ne les croyez pas, vos femmes seront infidèles, vos enfants se moqueront de vous, et vos serviteurs s’empareront de vos biens. Il est vrai que nous, qui n’avons aucune foi dans vos prophètes, et qui les considérons comme des imposteurs, nous avons des serviteurs honnêtes, des femmes chastes et des enfants soumis ; mais c’est par la raison que nous avons adopté une autre croyance que vous considérez comme un tissu d’erreurs et de mensonges.

    Ce qu’il y a de remarquable dans ce système, c’est que ceux qui veulent l’établir ne parlent jamais qu’au nom d’un Dieu de vérité, d’un Dieu ennemi du mensonge et de l’imposture ; ils présentent ce Dieu comme le fondateur de la morale ; ils admettent en même temps que toutes les religions et toutes les sectes, moins une, sont des erreurs ou des impostures ; et ils prétendent ensuite que cette morale que Dieu même a fondée ne saurait se soutenir, si les erreurs sur lesquelles elle repose venaient à être détruites.

    J’ai parlé, dans ce chapitre, du système qui fait d’une religion positive le fondement exclusif  de la morale ou de la législation ; et j’ai fait observer en même temps que ce système n’était que l’ouvrage des hommes. Il ne faudrait donc pas conclure de ce que j’ai dit, que nulle religion ne saurait produire sur les mœurs une influence salutaire. Je n’ai parlé que du système qui exclut l’usage de l’intelligence de l’étude de la morale ou de l’étude des lois. La religion chrétienne n’exclut le raisonnement d’aucune de ces deux sciences : elle ne renferme même aucune disposition législative, aucun principe de gouvernement. Plusieurs des sectes de cette religion n’existent que par l’usage que les hommes ont fait de leur entendement ; et si, dans d’autres sectes, cet usage est condamné, il ne l’est par aucun précepte tiré du fond même de la religion.

    On se fonde, pour condamner l’usage du raisonnement, sur ce que tels dogmes ou tels préceptes ont été établis par la divinité elle-même. Mais, en admettant que c’est la divinité qui a créé l’homme, il est au moins aussi clair que l’intelligence humaine est son ouvrage, qu’il est clair que tel précepte ou tel dogme a été donné ou établi par elle. Il dépend de tel ou tel individu de présenter ses opinions particulières comme des dogmes ou des préceptes établis par la divinité ; mais il n’est en la puissance de personne de changer la nature du genre humain. En étudiant cette nature, nous pouvons nous tromper, mais nous n’avons à craindre que nos propres erreurs ; en voulant adopter des opinions qui nous sont transmises, nous avons à craindre tout à la fois nos erreurs personnelles et les erreurs ou les mensonges des hommes qui nous ont précédés.

    La méthode qui fait reposer sur l’observation, les sciences de la législation et de la morale, ne peut pas avoir d’autre force que celle qui appartient à la vérité ; elle n’exclut rien de ce qui est vrai, mais aussi elle ne peut être combattue que par des systèmes qui renferment autre chose que la vérité.