Traité de Législation: VOL I
De deux éléments essentiels au progrès des sciences morales ; et de l’opposition qu’on a cru observe
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 4: > De deux éléments essentiels au progrès des sciences morales ; et de l’opposition qu’on a cru observer entre la méthode analytique et l’action du sens moral ou de la conscience.
Les hommes, de même que toutes les espèces animées, tendent, par leur propre nature, à leur conservation et à leur développement. Cette tendance se manifeste en nous par deux sentiments opposés ; par la peine que nous cause, toutes les fois qu’un intérêt particulier ne nous aveugle pas, l’aspect d’une action malfaisante, et par l’admiration que nous éprouvons au spectacle d’une belle action. Ces sentiments sont produits en nous avec une telle rapidité, qu’ils précèdent presque toujours la réflexion : nous considérons comme une offense qui nous est en quelque sorte personnelle, l’action d’un homme qui, en notre présence, en outrage un plus faible que lui, sans en avoir une excuse légitime ; et l’action d’un homme qui s’expose volontairement à un grand danger pour en secourir un autre, nous inspire des mouvements d’admiration dont nous ne sommes pas maîtres. Ces sentiments nous semblent même si naturels que nous éprouverions une espèce d’antipathie pour un homme qui, se trouvant dans la même position que nous, ne les éprouverait pas avec la même vivacité, et qui aurait besoin qu’on lui démontrât que telle action est bonne ou mauvaise, pour la trouver digne d’éloge ou de blâme.
La rapidité avec laquelle nous jugeons ou nous sentons qu’une action est utile ou malfaisante, a fait croire que le sentiment seul pouvait nous conduire, et que nous n’avions pas besoin de jugement. On est allé plus loin : on a observé que, dans certains cas, nous avions de la répugnance pour certaines actions jugées mauvaises, et que l’esprit nous fournissait des raisons ou des sophismes pour nous livrer à ces actions ; on a cru alors que le sentiment était un guide infaillible, et que le raisonnement n’était propre qu’à nous égarer. Enfin, on a observé que nos sentiments sont inséparables de notre nature, et se développent en même temps que l’individu, tandis que notre développement intellectuel dépend presque toujours de circonstances accidentelles. De ces deux faits on a tiré la conséquence que tous les hommes ont le sentiment de ce qui est bien ou mal, quoique l’intelligence de tous ne soit pas également développée. On a donné à ce sentiment le nom de sens moral ou de conscience, et on l’a considéré comme la base de la science de la morale.
Il y a dans ce système des observations justes : mais il y en a d’autres qui manquent de vérité ; il s’agit de bien démêler les unes des autres, si l’on ne veut pas tomber dans l’erreur. Il y aurait peut-être autant de danger à repousser ce système en entier qu’à l’admettre sans restriction.
Une science, par elle-même, ne crée rien ; elle n’est que l’exposition de ce que les choses sont. Ainsi, l’analyse appliquée à la législation et à la morale, ne peut, par elle seule, ni créer une bonne loi, ni en détruire une mauvaise ; elle ne peut ni faire exécuter une bonne action, ni empêcher une action funeste. Le seul effet qui lui soit propre, et qu’elle produit sans le concours d’aucun autre agent, est de faire connaître le bien et le mal qui résulte de telle action ou de telle loi. Il faut donc, pour que les connaissances qu’elle donne ne soient pas stériles, qu’il existe dans l’homme un principe d’action qui le pousse vers ce qui est bien, et qui l’éloigne de ce qui est mal ; qui le détermine à approuver les habitudes ou les institutions utiles au genre humain, et à réprouver celles qui lui sont funestes. Si l’homme ne portait en lui-même aucun principe d’action, la science serait sans effet, car elle ne saurait en créer un ; elle ne saurait imprimer au genre humain un mouvement qu’il n’aurait pas. Si l’homme portait en lui un principe d’action qui le dirigeât vers la ruine de son espèce, la science hâterait sa destruction en lui montrant la voie la plus courte par laquelle il pourrait y arriver. Il faut donc qu’il existe dans l’homme une tendance qui le porte vers ce qui est utile à ses semblables, et qui le détourne de ce qui leur est funeste.
Supposez, en effet, les hommes susceptibles d’intelligence comme ils le sont ; supposez de plus qu’on expose à leurs yeux toutes les conséquences bonnes et mauvaises que peuvent produire telles habitudes ou telles institutions : vous aurez des individus connaissant le bien et le mal, mais vous n’aurez pas encore des individus agissant pour produire l’un et pour détruire l’autre ; et s’ils n’agissent pas, leurs connaissances seront inutiles. Mais, si vous placez chez un individu un sentiment d’aversion ou de haine pour ce qui est funeste à leur espèce, et un sentiment de sympathie ou d’affection pour ce qui lui est utile, les effets des connaissances se feront aussitôt remarquer dans la direction que les mêmes individus donneront à leurs efforts. Or, ce sentiment est incontestable ; il se manifeste par une multitude de faits, il est inhérent à la nature humaine ; il est pour l’homme un principe ou une cause d’action ; il contribue à former ses mœurs. Sous ce rapport, il est un des fondements de la morale et de la législation ; il en est en quelque sorte la première cause. Je ne donne pas de nom à ce principe : que les uns lui donnent le nom de sens moral ou de *conscience * ; que les autres l’appellent amour de soi, intérêt bien entendu, peu importe : l’essentiel est de s’entendre sur les choses et d’éviter les disputes de mots.
Mais, si ce principe d’action est un fait incontestable, il est un autre fait qui ne me paraît pas moins évident ; c’est que l’intelligence qui est propre à l’homme, lui est aussi nécessaire pour se bien conduire, que le principe même qui le met en mouvement. Privez-le de son principe d’action, ses connaissances lui seront inutiles : vous n’aurez qu’un être passif. Privez-le de ses connaissances, son principe d’action ne lui sera pas moins inutile, si même il ne lui est pas funeste. Pour marcher avec sûreté, il ne suffit pas d’en avoir le désir et de posséder des jambes ; il faut de plus avoir des yeux pour se conduire.
La supposition que le principe d’action qui détermine nos jugements en législation ou en morale, suffit aux hommes pour bien se diriger dans toutes les circonstances de la vie, est démentie par l’histoire même du genre humain, et par une multitude de faits qui se passent journellement sous nos yeux.
Nous pouvons observer d’abord que le sentiment qui dirige l’homme vers ce qui est utile à ses semblables, et qui lui fait repousser ce qui leur est funeste, ne se manifeste pas seulement dans la législation et dans la morale ; il est le principe qui donne la vie à toutes les sciences et à tous les arts. Un homme qui fait des recherches sur la médecine, sur la chirurgie, sur la physique, sur la chimie, sur la mécanique, ne peut, comme celui qui fait des recherches sur la législation et sur la morale, qu’exposer les découvertes qu’il a faites ; sa puissance se borne à mettre devant les yeux de ses lecteurs ou de ses auditeurs, les faits qu’il a observés et qu’on n’avait pas remarqués avant lui. Ayant communiqué ses connaissances, il faut, pour qu’elles deviennent utiles, qu’il existe dans les hommes qui se les sont appropriées, un principe d’action qui les porte à en faire usage dans l’intérêt de leur espèce. Si ce principe n’existait pas, les connaissances qu’on aurait données aux hommes des arts ou des sciences seraient aussi stériles dans leur esprit qu’elles le seraient si elles restaient consignées dans des livres qui ne seraient lus par personne.
Mais, quoiqu’il existe chez les hommes un principe qui les porte à faire l’usage le plus utile des découvertes des savants, peut-on dire que ce principe suffit pour se bien diriger, et que les recherches des savants sont inutiles ? Peut-on dire que ce principe d’action, auquel on donne le nom de sens moral ou de conscience, lorsqu’on en considère les effets en morale et en législation, suffit pour faire un médecin, un chimiste, un mécanicien ou un astronome ? Suffira-t-il à un capitaine de vaisseau d’avoir de la conscience, et de consulter son sentiment intime, pour éviter les écueils et conduire son navire au port ?
La rapidité avec laquelle nous approuvons ou nous condamnons certaines actions, nous fait croire que le raisonnement et l’habitude ne sont pour rien dans les sentiments de plaisir ou de peine que nous fait éprouver le spectacle d’une bonne ou d’une mauvaise action ; mais il est une multitude de choses que l’habitude nous fait exécuter avec une facilité tout aussi grande, et que nous avons eu beaucoup de peine à apprendre. Quand nous marchons, nous n’avons pas besoin de porter notre attention alternativement tantôt sur une jambe et tantôt sur l’autre, pour les faire avancer : elles nous portent là où nous voulons aller, sans que nous ayons besoin de penser à elles. Un musicien, en exécutant le morceau le plus difficile, n’a nul besoin de penser à ses doigts ; il les dirige avec une sûreté et une rapidité qui nous étonnent, sans y faire la moindre attention. Nous lisons, nous écrivons, nous parlons avec la même facilité, et sans qu’il soit nécessaire de porter notre attention sur les organes à l’aide desquels nous exécutons ces diverses opérations ; ils se meuvent en quelque sorte d’eux-mêmes, et sans que nous songions à les diriger. Si tous les jours nous n’étions pas témoins de la peine qu’ont les enfants à apprendre à marcher, à parler, à lire, à écrire, nous croirions que nous exécutons toutes ces opérations sans les avoir jamais apprises, et que nos organes se meuvent dans telle ou telle direction, comme notre sang circule, sans la participation de notre volonté. Nous remarquons moins la manière dont se forment nos idées morales, précisément parce que notre éducation commence plus de bonne heure, et que nous en donnons ou en recevons des leçons, à chaque instant et sans y penser. Il en est de ces idées comme de l’atmosphère qui nous environne ; nous ne faisons pas attention à la manière dont elles nous frappent, parce qu’elles nous pénètrent de toutes parts, et que notre caractère est formé avant que nous ayons vécu assez longtemps pour réfléchir.
Les personnes qui prétendent que le principe d’action que nous avons reconnu en nous, suffit pour nous faire distinguer ce qui est bien de ce qui est mal, et qui pensent que l’intelligence n’est propre qu’à nous égarer, se montrent, dans leur conduite, peu convaincues de la vérité de leur système ; si elles ont des enfants, elles sont loin de s’en rapporter au sentiment intime pour leur faire discerner le bien du mal ; elles ne cessent de leur inspirer de l’aversion pour le mensonge, de l’amour pour la vérité ; elles répriment, en eux, les petits mouvements de vanité, de méchanceté, qu’ils laissent apercevoir ; elles approuvent, elles encouragent les sentiments de bonté ou de bienveillance qu’ils montrent ; elles choisissent leurs petites sociétés avec une précaution qu’elles ne mettent pas toujours dans le choix de celles qui leur sont propres ; elles écartent d’eux, avec un soin extrême, tous les livres qui pourraient leur donner des idées fausses, ou leur inspirer de mauvais sentiments ; elles placent dans leurs mains les livres qu’elles croient les plus propres à leur donner des idées justes, à leur inspirer des sentiments purs et généreux ; ces soins, qui commencent avec la première enfance, se poursuivent dans la jeunesse ; les enfants, en sortant des mains de leurs parents, passent dans les mains des instituteurs, des professeurs, des ministres de la religion, qui leur donnent, ou sont supposés leur donner les mêmes leçons. Enfin, nous recevons des leçons de morale, depuis le moment où nous avons la faculté de recevoir une impression ou une idée, jusqu’au moment où les hommes ne peuvent plus agir sur nous ; les écoles, les écrits qui se publient tous les jours, les discussions qui ont lieu dans la société, les établissements religieux, et même les débats et les décisions judiciaires, servent à nous instruire à tous les moments de notre vie [9].
Si le sentiment qui fait approuver ou rechercher à l’homme ce qui est utile à son espèce, et qui lui fait réprouver ou éviter ce qui peut lui être funeste, n’avait pas besoin d’être dirigé par l’habitude ou éclairé par l’intelligence, les mœurs des hommes n’eussent été sujettes à aucune variation ; nous les trouverions dans l’état sauvage, telles que nous les voyons chez les peuples les plus civilisés ; et, chez le même peuple, on ne remarquerait aucune différence de mœurs entre les diverses classes de la société. Il faudrait admettre que le genre humain, perfectible sous tout autre rapport, ne l’est point sous le rapport des mœurs ; que l’intelligence peut nous apprendre à faire un meilleur usage de nos organes physiques ; qu’elle peut nous servir à former un agriculteur, un mécanicien, un musicien ou un danseur ; mais qu’elle est impuissante pour former un honnête homme, un bon magistrat ou un bon citoyen. Si, à cet égard, le sens moral suffit, on peut se passer de livres, de professeurs, de prédicateurs, et surtout des écrivains qui font des systèmes de morale.
Des hommes qui considèrent comme une science, des sentiments communs à tous les individus dont se compose le genre humain, et qui cependant reconnaissent la nécessité d’écrire et d’enseigner cette science, affirment une véritable contradiction. Si l’écrivain, le professeur ou le prédicateur, n’importe le nom, ne peut dire à ses lecteurs ou à ses auditeurs que ce qu’ils sentent comme lui, il n’a rien à leur apprendre ; ils sont tout aussi savants que lui-même. S’il a des sentiments qui lui sont particuliers et qu’il se propose de leur communiquer, il doit reconnaître que le sens moral ou la conscience ne parle pas également à tout le monde. Il faut alors rechercher quelles sont les causes de la différence, et trouver, sans le secours de l’intelligence, des raisons qui soient capables de faire parler des consciences qui se taisent. Ou bien il faut déterminer des hommes à se laisser diriger par un sens moral qui n’est pas le leur, après leur avoir persuadé qu’ils ne peuvent pas trouver de guide plus sûr que leur propre conscience. Il faut leur prouver que le sentiment moral, inhérent à la nature humaine, ne recevant aucune direction de l’intelligence, a toujours également bien dirigé les hommes, et que cependant le christianisme a changé les mœurs d’une partie des nations qui l’ont adopté, tandis que des nations qui ne sont pas chrétiennes se livrent, par principe de conscience, à des actions que notre sens moral réprouve.
Il arrive presque toujours que, lorsque des hommes établissent un système exclusif qui repousse des vérités incontestables, il se trouve d’autres hommes qui, pour le renverser, cherchent à fonder un système également exclusif, et qui mettent au nombre des erreurs les vérités même que peut renfermer le système contraire. Ainsi, lorsque des savants ont porté le calcul dans les sciences morales, et qu’ils ont voulu diriger notre attention vers l’étude des faits, ils ont incontestablement fait faire de grands progrès à l’esprit humain. Mais peut-être ont-ils retardé les effets d’une bonne méthode, en refusant de reconnaître l’existence d’un fait sans lequel toutes nos connaissances seraient stériles : le sentiment qui nous fait approuver ce que nous jugeons utile au genre humain, et condamner ce que nous croyons lui être funeste. Si ce sentiment n’existait pas, à quoi servirait, je le répète, d’exposer aux yeux des hommes les conséquences bonnes et mauvaises de nos institutions et de nos habitudes ? Quelle serait la cause qui pourrait déterminer les peuples à préférer les unes aux autres [10] ?
La méthode analytique n’est point exclusive de ce sentiment ; elle ne peut, au contraire, être efficace que parce qu’elle en admet ou en suppose l’existence. En éclairant les hommes ignorants sur la nature, les causes et les conséquences de leurs actions ou de leurs habitudes, elle réveille leur sens moral dans des cas où, faute de lumières, il ne pouvait se faire entendre. En éclairant les hommes qui se trompent dans les jugements qu’ils portent des institutions ou des habitudes humaines, elle les délivre de craintes mal fondées, ou leur fait condamner ce qu’ils approuvaient auparavant. En éclairant les hommes qui ont reçu de bonnes habitudes, mais qui ont peu de lumières, elle leur donne des motifs de persévérance, et ajoute leur approbation personnelle à l’approbation du public. Ainsi, la conscience de chaque individu se met au niveau de ses lumières, et elle devient d’autant plus étendue, et d’autant plus impérieuse, qu’on voit mieux les conséquences de tout ce qu’on fait. Ce serait donc une grave erreur de croire qu’un des effets de l’analyse appliquée aux sciences morales, est de faire taire le sens moral. L’effet qu’elle produit est, au contraire, de donner à ce sens une direction plus sûre, et d’en accroître l’énergie.
On serait également dans l’erreur si l’on croyait que l’analyse est un obstacle à la formation des bonnes habitudes. Les lumières qu’elle donne n’ont, au contraire, une grande influence sur nous, qu’autant qu’elles ne sont pas contrariées par des habitudes vicieuses. La plupart des hommes, même chez les peuples les plus éclairés, ne peuvent être conduits que par leurs habitudes, et par les impressions qu’ils ont reçues dans leur enfance ; ils n’ont ni le temps, ni les moyens d’apprendre à calculer les conséquences de chacune de leurs actions. Ceux mêmes qui ont reçu une certaine éducation, sont souvent obligés d’agir sans qu’il leur soit possible de calculer d’avance les résultats de leur conduite : ils obéissent alors à leur sens moral, selon les idées et les habitudes qu’on leur a données. Ils se conduisent bien, s’ils ont reçu des idées justes et de bonnes habitudes ; ils se conduisent mal, s’ils ont contracté de mauvaises habitudes ou reçu des idées fausses. Lorsque les habitudes d’un individu sont complètement formées, les lumières que l’analyse lui donne ont rarement pour résultat de le réformer : elles ne produisent pas, en général, d’autres effets sur lui, que d’exciter ses remords pour des actions qu’il exécutait auparavant en toute sûreté de conscience, et de lui faire réprouver dans les autres des faits dont il n’a plus la puissance de s’abstenir. Ainsi, des parents qui ont eu le malheur de contracter de mauvaises habitudes, et qui n’ont plus assez d’énergie pour s’en délivrer, peuvent encore en préserver leurs enfants.
Ayant exposé, dans le chapitre précédent, les effets généraux que produisent les faux systèmes, il me reste peu de chose à dire de ceux que produit le système qui repousse l’examen des faits, pour n’admettre que les décisions du sens moral ou de la conscience. Ce système, comme tous les autres, a pour résultat d’être un obstacle au perfectionnement moral de l’homme, en attribuant à une cause des effets plus nombreux que ceux qu’elle produit, et en faisant considérer comme une source d’erreurs, la seule méthode qui peut conduire à la découverte de la vérité. Mais il a de plus quelques effets qui lui sont particuliers, et qu’il convient par conséquent d’exposer.
Il est évident, en premier lieu, qu’un homme qui exclut le raisonnement des sciences morales, et qui ne prend pour juge que le sentiment intime, ne reconnaît aucune autorité à laquelle il soit possible d’en appeler en cas de discussion. La science est inutile toutes les fois que les hommes sont d’accord, et lorsqu’ils sont d’opinion différente, elle ne leur offre aucun moyen de s’éclairer ; ce qui les conduit à l’anarchie.
En second lieu, ce système est la justification de tous les vices et de tous les crimes auxquels se sont livrés et auxquels peuvent se livrer encore les fanatiques de toutes les religions et de tous les partis. S’il suffit, pour qu’une action soit utile au genre humain, de trouver des fous auxquels il soit possible de persuader qu’elle leur est commandée par leur conscience, il n’est aucun crime qui ne puisse être considéré comme un devoir ; car il n’en est aucun qui, à une époque quelconque, n’ait été exécuté en toute sûreté de conscience.
Enfin, dans l’ordre social, chacun est porté à considérer comme l’expression de son sens moral, le principe qui sert de base à son métier ou à sa profession ; dans presque tous les pays du monde, le sens moral d’un soldat lui commande l’obéissance passive ; le sens moral du ministre d’un culte quelconque, lui commande de se conformer aux livres de sa religion, tels qu’ils sont interprétés par la secte à laquelle il appartient ; le sens moral d’un jurisconsulte lui commande de se conformer aux lois de son pays, quelles qu’elles soient ; le sens moral d’un philosophe lui commande de faire triompher ses systèmes ; et le sens moral d’un paysan, d’obéir aux directions de son curé. Si nous examinons, en un mot, ce qui se passe généralement dans le monde, nous trouverons que chacun exécute en conscience tout ce qu’il croit pouvoir exécuter sans aucun danger ; et que le sens moral ne réprouve que les actions qui, dans un temps ou dans un autre, peuvent être funestes, soit à nous-même, soit à des êtres pour lesquels nous avons des affections. Montrer les mauvaises conséquences d’une action ou d’une institution, c’est faire voir un danger ; c’est troubler la sécurité de ceux qui en sont les auteurs, et de ceux qui peuvent en souffrir. En montrer, au contraire, les bonnes conséquences, c’est donner des motifs de sécurité à ceux qui en sont les auteurs, ou qui peuvent en profiter. Dans les deux cas, c’est faire prononcer le sens moral de tous sur cette action ou cette institution, et les déterminer, soit à la condamner, soit à l’approuver.
Tout cela paraît simple jusqu’à l’évidence ; et cependant, parmi les hommes qui ne veulent pas donner aux nations d’autre guide que la conscience, il en est qui considèrent les lumières propres à l’éclairer, comme le présent le plus funeste qu’il soit possible de leur faire : on croirait à les entendre, que c’est l’esprit des ténèbres qui a enfanté la lumière. Mais qu’on y regarde de près ; qu’on suive la conduite de la plupart de ces hommes, et l’on verra que leurs efforts continuels ne tendent qu’à former les consciences selon leur propre entendement. Ils veulent que chacun obéisse à la voix de sa propre conscience ; mais c’est sous la condition que ce seront eux qui lui apprendront à parler, et qui, seuls, formeront son langage.