Traité de Législation: VOL I
De l’influence qu’exerce sur les mœurs et sur les lois une analyse fausse ; ou des effets des sophis
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 3: > De l’influence qu’exerce sur les mœurs et sur les lois une analyse fausse ; ou des effets des sophismes et des faux systèmes en morale ou en législation.
Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que l’application de la méthode analytique à l’étude de la morale et de la législation, a pour effet de diviser en deux classes les actions et les institutions humaines ; de mettre d’un côté celles qui produisent pour l’humanité plus de biens que de maux, et de placer de l’autre celles qui produisent plus de maux que de biens ; de faire réprouver les premières par toutes les personnes à qui elles nuisent, par celles même qui n’en souffrent pas, mais qui ne peuvent pas espérer d’en profiter, et souvent même par celles qui en profitent ; de rendre ainsi ces actions plus rares, ou de faire tomber ces institutions, en tournant contre elles l’opinion qui les soutenait, ou qui ne les condamnait pas.
Nous avons vu, de plus, que l’application de la même méthode à des actions et des institutions bienfaisantes, a pour effet de les faire approuver par toutes les personnes à qui elles peuvent être utiles, et par celles qui n’ont aucun bien direct à en espérer, si d’ailleurs elles n’ont aucun mal à en craindre ; d’affaiblir l’opposition des personnes qui ont ou croient avoir des intérêts contraires ; et de multiplier ainsi le nombre de ces actions, ou d’amener l’établissement de ces institutions. Je rendrai la même pensée en moins de termes, si je dis que l’effet de l’application de la méthode analytique à l’étude de la morale et de la législation, est de déterminer l’action de la plus grande partie du genre humain, à proscrire les habitudes ou les institutions qui lui sont funestes, et à multiplier ou à établir les habitudes ou les institutions qui lui sont avantageuses. Les hommes tendant naturellement vers leur conservation et leur développement, l’analyse a pour effet de leur faire voir quelle est la route qu’ils doivent suivre, et quelle est celle qu’ils doivent éviter.
J’ai à déterminer maintenant quels sont, dans les mêmes sciences, les effets des analyses incomplètes, des faux systèmes, des paradoxes, et enfin de toutes les erreurs, sous quelque nom qu’on les désigne. On concevra facilement qu’en me livrant à cet examen, il ne m’est pas possible de déterminer l’influence de chaque erreur en particulier ; il у a mille manières de mal raisonner, et chacune d’elles produit des effets qui lui sont propres. Il ne peut pas non plus être question ici de se livrer à l’examen de tous les faux systèmes qui ont été imaginés, et d’en suivre toutes les conséquences. Ce serait un travail qui n’aurait point de fin, et dont l’utilité ne serait pas très grande. L’unique objet que je me propose, dans ce moment, est d’exposer la manière dont les erreurs agissent d’abord sur les esprits des hommes, et ensuite sur leurs actions et sur leurs institutions.
Il serait impossible de déterminer l’influence qu’exerce une fausse analyse ou un faux système, d’abord sur les intelligences, et ensuite sur les mœurs et sur les lois, si l’on n’avait pas des idées bien exactes de la méthode à suivre dans l’exposition des sciences de la morale et de la législation. J’ai déjà fait observer que, toutes les fois qu’on procède suivant la méthode analytique, on se borne à exposer un certain genre de faits, et à faire voir comment ils naissent les uns des autres. Mais quel est l’ordre qu’il convient de suivre dans cette exposition ? Quels sont les faits qu’il convient d’exposer les premiers ? Les plus évidents, ceux que chacun est à même d’observer, et dont il n’est pas possible de contester l’existence. Il faut commencer par l’observation d’un fait tellement simple, que l’expression ne soit en quelque sorte qu’une vérité triviale. S’il s’agit de morale, par exemple, il faut décrire les caractères auxquels on reconnaît telle action ou telle habitude. S’il s’agit d’une loi, il faut décrire les faits matériels par lesquels cette loi se manifeste [8].
Ayant décrit avec exactitude les phénomènes les plus simples qui se présentent, il faut décrire avec la même exactitude ceux qu’ils engendrent, et ceux par lesquels ils sont engendrés. Pour trouver ceux par lesquels ils sont produits, il faut les chercher alternativement dans les hommes et dans les choses. Dans les hommes, il faut considérer leurs idées, leurs préjugés, leurs erreurs, leurs habitudes, leurs besoins, leurs passions, leur religion, leur gouvernement, et enfin l’influence qu’ils exercent les uns à l’égard des autres. Dans les choses, il faut considérer toutes les circonstances qui influent sur le nombre, les mœurs, l’industrie et la distribution de la population ; telles que la nature du sol, la température de l’atmosphère, le cours des eaux, et d’autres analogues. En procédant ainsi, on arrive à des faits primitifs ou à des phénomènes dont on ne trouve plus les causes ; là, il faut s’arrêter, parce que au-delà on ne trouve plus que des ténèbres. On peut ne pas toujours remonter jusqu’à ce qu’on arrive à des causes inexplicables ; mais il faut cependant, pour que les sciences ne soient pas des connaissances stériles, passer d’un phénomène à un autre, jusqu’à ce qu’on arrive à des faits qu’il soit en la puissance des hommes de modifier. En morale et en législation, comme en toute autre science, on n’agit efficacement qu’autant qu’on agit sur des causes. L’action qu’on exerce sur des effets est presque toujours vaine, même quand elle n’est pas dangereuse.
Les phénomènes les plus simples et ceux qui les ont engendrés étant connus, il reste à exposer ceux auxquels ils donnent eux-mêmes naissance, et à faire voir de quelle manière les hommes et les choses en sont affectés. Pour découvrir et décrire ce troisième ordre de faits, il faut encore les chercher ou dans les hommes ou dans les choses. Il faut considérer les hommes dans leurs facultés physiques, dans leurs facultés intellectuelles, et dans leurs facultés morales ou dans leurs passions. Il faut considérer les choses dans les qualités qui les rendent propres à satisfaire les besoins des hommes. Je dis des hommes, et non pas de *quelques hommes * ; des choses, et non pas de quelques choses ; car, lorsqu’on décrit les conséquences d’une action, d’une habitude ou d’une loi, il faut les suivre aussi loin qu’elles s’étendent, ou du moins aussi loin qu’on peut les apercevoir. Il ne peut y avoir, dans les sciences morales, pas plus que dans les sciences physiques, ni maîtres, ni esclaves, ni rois, ni sujets, ni citoyens, ni étrangers. Il ne peut y avoir que des hommes ou des agrégations d’hommes, différant entre eux par leurs habitudes, par leurs préjugés, par leurs lumières, par leurs prétentions, agissant bien ou mal les uns sur les autres, et portant des noms divers.
Ayant exposé ce que j’entends par la méthode analytique, ou plus simplement par l’analyse, on concevra facilement ce que j’entends par une analyse fausse ou infidèle : c’est ce qu’on désigne souvent par les mots sophismes, faux systèmes, faux raisonnements. Une analyse est fausse ou infidèle si elle ne décrit pas tous les caractères du fait simple qu’elle prétend faire connaître, ou si elle le décrit avec des caractères qui y sont étrangers. Elle est également fausse, si elle attribue ce fait à des causes autres que celles qui l’ont produit, ou si elle l’attribue exclusivement à certaines causes, tandis qu’elle en laisse ignorer d’autres qui y ont concouru. Enfin, elle est fausse, si elle attribue à ce fait des conséquences qu’il ne produit pas, ou si elle ne présente qu’une partie des conséquences qui en résultent, en affirmant qu’il n’en existe pas d’autres.
Il ne faut pas confondre une analyse incomplète avec une analyse fausse ou infidèle. La première n’indique qu’une partie des caractères de l’objet décrit ; mais tout ce qu’elle décrit est exact, et elle n’affirme pas qu’il n’existe point d’autres caractères que ceux qu’elle a tracés. La seconde décrit les choses autrement qu’elles ne sont, ou elle présente comme complètes des descriptions qui ne le sont pas. On est souvent obligé de se borner à des analyses incomplètes ; on peut ne pas apercevoir toutes les causes ou suivre tous les effets d’un phénomène qu’on décrit. On n’est jamais obligé de faire des analyses infidèles : il ne faut affirmer que les faits qu’on a constatés.
Après avoir déterminé ce que j’entends par une fausse analyse, il me sera facile d’en exposer les effets.
Pour déterminer les effets que produisent les faux systèmes, les sophismes ou les analyses incomplètes ou fausses, nous devons observer que toutes les actions et les institutions humaines rentrent nécessairement dans ces trois classes : plusieurs sont généralement considérées comme utiles au genre humain, d’autres sont considérées comme funestes, et d’autres comme douteuses ou comme indifférentes. Nous simplifierons le raisonnement, si nous supposons que le jugement porté par le public dans cette classification est juste ; si nous mettons de côté les actions jugées indifférentes, et si, au lieu de nous occuper en même temps des habitudes et des institutions, nous nous occupons d’abord des premières. Nous pouvons d’autant plus nous abstenir de parler des institutions, que je ne dirai rien des habitudes, qui ne puisse s’appliquer aux lois.
Supposons maintenant qu’un homme qui s’occupe de morale, prenne une des habitudes que l’opinion publique a classées au rang de celles qui sont avantageuses au genre humain, et qu’il veuille soumettre à l’analyse les effets qu’elle produit. Il peut se tromper de plusieurs manières ; il peut ne pas apercevoir une partie des maux qui en sont inséparables, et mettre au rang des effets qui en résultent, des avantages qui sont produits par une cause différente. En d’autres termes, il peut ne pas exposer les maux propres à détourner les hommes de cette habitude, et lui attribuer faussement des avantages qui sont propres à la faire contracter. Par ce procédé, il ne la fait pas sortir de la classe des habitudes vertueuses ; il ne peut pas la rendre immédiatement moins commune ; au contraire, il est probable qu’il détermine quelques personnes à la contracter ; si l’infidélité est volontaire, c’est un mensonge fait à bonne intention.
Mais il ne faut pas croire qu’une telle infidélité, dans la description des effets, ne soit suivie d’aucune mauvaise conséquence. Il arrivera que ceux qui chercheront à contracter cette habitude, sur la foi de la description des conséquences qu’on lui aura attribuées, la trouveront accompagnée de maux qu’ils n’avaient pas prévus, et dépourvue d’avantages qu’ils avaient espérés. Leur attente étant ainsi doublement trompée, ils se sentiront disposés à la repousser comme mauvaise, sans se donner la peine d’en soumettre les effets à l’examen ; la force avec laquelle ils la repousseront sera en raison de la déception qu’ils auront éprouvée. D’un autre côté, ceux qui, par un motif quelconque, voudront s’opposer à ce que cette habitude se forme, ne manqueront pas de diriger leurs attaques sur la partie fausse de la description ; et, l’inexactitude en étant prouvée, ils croiront, et feront croire qu’ils ont triomphé. Ce que peut désirer de mieux un avocat qui défend une mauvaise cause, c’est de voir son adversaire défendre la sienne par de mauvaises raisons ; car ces raisons sont pour lui des moyens d’excuse et quelquefois même de succès.
L’analyse des conséquences d’une habitude qualifiée vertueuse, ou utile au genre humain, peut être infidèle d’une autre manière. Elle peut ne pas présenter toutes les conséquences avantageuses qui en résultent, et présenter, comme des effets qui en dérivent, des maux qui sont produits par d’autres causes. Le premier effet de cette infidélité est de tirer l’habitude dont il est question de la classe des habitudes utiles ou vertueuses, et de la faire passer, ou dans la classe des habitudes douteuses, ou dans celle des habitudes funestes. Le second effet que la même infidélité produit est de corrompre les mœurs des personnes dont elle a faussé le jugement. Un exemple fera mieux comprendre la manière dont agit sur les mœurs une analyse infidèle.
Un moraliste soumet à l’analyse les effets de l’habitude de l’économie : il décrit les privations qui sont inséparables de cette habitude ; mais, lorsqu’il arrive à en faire connaître les conséquences, il n’aperçoit pas l’indépendance qu’elle donne, soit à celui qui la possède, soit à sa famille ; ou bien il ne comprend pas comment, en formant de nouveaux capitaux, elle crée des moyens de travail pour les classes laborieuses de la société. Il est évident qu’en procédant ainsi, il affaiblit les motifs qui pouvaient déterminer les hommes à contracter ou à conserver cette habitude. Nul ne consent à s’imposer des privations dont il ne peut résulter aucun avantage ; et une action dont les avantages ne sont pas aperçus par celui qui l’exécute, est pour lui la même chose qu’une action qui n’en produit aucune. D’un autre côté, les autres personnes à qui cette habitude est utile, ne voyant pas les avantages qui en résultent pour elles, cessent de la soutenir on de l’encourager ; le public lui-même n’y attache aucune importance et n’accorde aucune estime à ceux qui la possèdent. Cette habitude s’affaiblit alors de plus en plus, le nombre des personnes qui la possèdent décroît, parce qu’elle n’est plus soutenue par l’opinion, et que les privations dont elle est accompagnée exercent une action continuelle propre à la détruire.
Mais si le moraliste, après avoir laissé inaperçue une partie des bons résultats de l’économie, attribue à cette habitude des mauvais effets qu’elle ne produit pas ; s’il lui attribue l’inactivité de l’industrie, la stagnation du commerce, la misère de la classe ouvrière, il tournera contre elle l’opinion publique ; il la fera condamner par toutes les personnes qui lui attribueront une partie de leurs souffrances, et même par toutes les personnes désintéressées. Le public la fera passer alors au rang des habitudes funestes ; il la flétrira du nom de vice, et exercera son influence pour la rendre aussi rare que possible. Par une conséquence inévitable, ce sera l’habitude contraire qu’il encouragera, et qu’il fera passer au rang de celles qui sont jugées bonnes. Cependant le jugement qu’on portera de l’économie ou de la prodigalité, ne changera rien, ni à la nature, ni aux résultats de ces habitudes. Le premier continuera de produire de bons effets, mais elle sera moins pratiquée. La seconde continuera de produire des effets funestes, mais elle sera plus commune.
Telles sont les conséquences d’une fausse analyse lorsqu’elle est appliquée aux résultats d’une bonne habitude. Nous allons voir qu’elle produit des conséquences analogues lorsqu’on l’applique aux effets d’une habitude funeste.
L’analyse des effets d’une mauvaise habitude peut être défectueuse de plusieurs manières ; elle peut présenter comme en étant des conséquences, des maux qui n’en résultent pas réellement, et ne pas présenter tous les biens qu’elle produit. Cette inexactitude ou cette infidélité, laissera l’habitude dans la classe à laquelle elle appartient. Elle n’aura pas pour effet de la rendre immédiatement plus commune ; au contraire, il est possible qu’elle détermine momentanément quelques personnes à s’en abstenir. Mais elle finira cependant par produire de mauvaises conséquences : les personnes qui se livreront à cette habitude, y trouvant des jouissances qu’on avait dit ne pas y être, et n’y trouvant pas tous les maux qu’on avait dit en résulter, verront qu’on les a trompées. Elles seront d’autant plus disposées à s’abandonner à leurs penchants, que, si elles ne les considèrent pas comme vertueux, elles seront au moins très disposées à les considérer comme innocents. En exagérant les maux que produisent les mauvaises habitudes, on fournit des armes à ceux qui veulent les défendre. Il faut s’abstenir de calomnier même le vice, de peur que le public ne le prenne pour une victime, et ne finisse par s’intéresser à lui.
L’analyse des effets d’une mauvaise habitude peut être vicieuse d’une autre manière. Elle peut la présenter accompagnée de biens qu’elle ne produits pas, et ne pas faire voir les maux qui en sont la suite, ou n’en faire voir qu’une partie. L’effet que produit sur l’esprit une telle description, est de faire sortir l’habitude décrite du rang des habitudes funestes, et de la faire passer au rang des habitudes indifférentes, ou même avantageuses. On multiplie ainsi les motifs qui portent les hommes à la contracter, et l’on diminue les motifs propres à les en détourner. Ceux qui hésitaient à s’y livrer, s’y abandonnent avec confiance, d’abord parce qu’ils s’attendent à y trouver de grandes jouissances ; en second lieu, parce qu’ils ne prévoient pas les maux qui en résulteront, soit pour eux-mêmes, soit pour les autres ; enfin, parce que les personnes qui en souffrent, ne voyant pas la cause de leurs maux, n’exercent sur elle aucune action pour la faire cesser. Ainsi, l’analyse infidèle des effets d’une mauvaise habitude, tend nécessairement à la rendre plus commune et à détruire l’habitude contraire.
Ce genre d’infidélité, qui est de tous le plus fécond en mauvais résultats, a été et est encore souvent employé. Il ne l’est pas seulement par les individus qui veulent se livrer à des passions funestes, ou qui cherchent à séduire leurs semblables pour en faire des instruments ou des complices. Il l’est aussi quelquefois par des écrivains qui aspirent à se rendre célèbres par la nouveauté et par l’indépendance de leurs opinions, et qui se font un mérite de se mettre au-dessus des jugements du vulgaire. Ne voyant pas les résultats éloignés de certaines actions ou de certaines habitudes, et trouvant que ces habitudes ou ces actions sont suivies immédiatement de certaines privations ou de certaines jouissances, ils s’imaginent que l’ignorance et le caprice ont pu seuls les commander ou les interdire, et poussent les hommes vers le désordre et la misère, en croyant la ramener dans leur état naturel. C’est ainsi qu’on est arrivé à considérer l’association et la fidélité conjugales, la subordination des enfants envers leurs parents, le respect de la propriété, et l’ordre social lui-même, comme des résultats de la violence, de l’imposture ou du caprice ; c’est au nom des intérêts de l’humanité qu’on a poussé les peuples vers un état pire que l’état sauvage.
Dans la législation, une analyse incomplète ou infidèle produit des effets analogues à ceux qu’elle produit en morale ; mais ces effets sont souvent plus inévitables, et par conséquent beaucoup plus étendus. Un ouvrage immoral, et je donne cette qualification à tout écrit qui tend à propager ou à fortifier de mauvaises habitudes, et à en affaiblir de bonnes, n’influe immédiatement que sur les personnes qui le lisent et qui ont l’esprit assez faible pour ne pas en démêler les erreurs ou la fausseté ; s’il influe sur d’autres personnes, ce n’est qu’après avoir égaré le jugement ou dépravé les mœurs de ceux qui l’ont lu. Un écrivain peut vanter la prodigalité sans que personne se sente forcé de renoncer à l’économie ; s’il détermine le gouvernement à faire de folles dépenses, les particuliers du moins restent libres dans leur conduite privée. Une analyse fausse ou incomplète, qui fait établir ou conserver une mauvaise loi, influe sur le sort de toutes les personnes que cette loi atteint, et celles qui en voient le mieux les vices, sont celles aussi qui en souffrent le plus. De même une analyse infidèle qui empêche l’adoption d’une institution salutaire, agit immédiatement sur la destinée de tous ceux qui eussent profité de cette institution ; et ce sont encore ceux qui jugent le mieux cette institution, qui en sentent le plus vivement la privation.
Supposons, par exemple, qu’un légiste recherche quel est le moyen le plus sûr d’arriver à la découverte d’un fait donné, d’une opinion ou d’une action jugées funestes. Il observe qu’en général, lorsque les hommes souffrent, ils se résignent aux plus grands sacrifices pour mettre un terme à leurs douleurs. Il observe, de plus, qu’en soumettant à la torture un accusé, et en augmentant graduellement ses douleurs, on peut arracher de lui l’aveu du fait qui lui est imputé, et le moyen de connaître ou de convaincre ses complices. L’idée d’une découverte si précieuse enflamme son imagination ; il voit que, si elle est adoptée, on aura un moyen sûr d’arriver à la découverte de tous les criminels ; que les malfaiteurs, craignant d’être dénoncés les uns par les autres, ne trouveront plus de complices, et que le seul défaut de complices rendra impossibles la plupart des crimes, ceux du moins qui alarment le plus la société. Si notre légiste n’est investi d’aucune autorité, il n’agira que sur les esprits, et la force de l’action qu’il exercera sera en raison de l’ignorance des hommes auxquels il se sera adressé, et du talent avec lequel il aura exposé son système. S’il est investi de la puissance publique, il emploiera sa raison pour convaincre les ignorants, et son autorité pour soumettre les incrédules. Mais, dans l’un et l’autre cas, si le système est converti en loi, il agira sur la population entière, et il se maintiendra jusqu’à ce qu’un homme plus habile, soumettant les effets de la même loi à une analyse fidèle, ait démontré qu’elle ne produit pas les avantages qu’on en avait espérés, et qu’elle produit des maux qu’on n’avait pas prévus.
Par la même raison qu’une analyse infidèle peut faire adopter une institution funeste, elle peut empêcher l’adoption d’une bonne, ou en amener le renversement. Il suffit de présenter comme des conséquences de cette institution des maux qui sont produits par d’autres causes, et de taire les biens qui en résultent, ou de les attribuer à des causes différentes.
Ayant exposé les effets que produit en morale et en législation une analyse incomplète ou infidèle, je pourrais me dispenser de parler des conséquences que produisent les sophismes et les faux systèmes, puisque c’est le même sujet considéré sous un point de vue différent. N’est-il pas clair, en effet, que tout faux raisonnement, quelle qu’en soit la forme, consiste à attribuer à une cause des conséquences qu’elle ne produit pas, ou à ne pas lui attribuer toutes les conséquences qu’elle produit ? Et si, au fond, tous les faux raisonnements se ressemblent, ne conduisent-ils pas tous dans la même route ? Cependant les faux systèmes et les sophismes jouent un rôle si important en législation et en morale ; ils se reproduisent sous des formes si variées, et l’usage en paraît si innocent, qu’on me pardonnera de m’y arrêter pour en exposer les conséquences.
Un écrivain, voulant remonter aux causes qui produisent la servitude et la liberté, examine quelles sont les parties du globe sur lesquelles se trouvent placés les peuples libres, et les peuples soumis à des gouvernements despotiques. Il croit s’apercevoir que les peuples esclaves sont placés dans les pays chauds, et les peuples libres dans les pays tempérés. De ces deux faits il tire la conséquence que l’esclavage est un résultat nécessaire du climat, et que, sous telle latitude, un peuple ne peut pas être libre. Pour bien raisonner, il faudrait prouver comment un de ces faits est la conséquence de l’autre ; car il ne suffit pas d’établir que deux faits existent simultanément sur le même lieu, pour en conclure que celui-ci a été engendré par celui-là, il faut de plus en faire voir la filiation. Mais il ne s’agit pas, dans ce moment, d’examiner si cette opinion est bien ou mal fondée ; admettons-la telle qu’elle est énoncée, et supposons qu’elle soit exposée avec assez de talent, et par un homme assez considéré, pour qu’elle soit généralement adoptée. Quelles en seront les conséquences ?
Il est évident, d’abord, que les peuples placés sous le climat supposé productif de l’esclavage, doivent désespérer d’arriver jamais à la liberté. Ils ne peuvent, en effet, cesser d’être esclaves qu’en détruisant la cause qui les a rendus tels ; mais dépend-il d’eux de changer la nature de leur climat ? Peuvent-ils affaiblir la puissance des rayons du soleil, ou déplacer leur territoire ? Une nation nombreuse peut-elle quitter son pays, et emporter ses richesses comme une famille ? Dans quelle partie du globe trouvera-t-elle un territoire vacant disposé à la recevoir ? La nécessité du despotisme étant admise, il faut considérer comme une folie toute tentative de diminuer l’ignorance, les préjugés, les vices et les crimes qui en sont la suite ; car les conséquences du despotisme ne sont pas moins inévitables que celles du climat. Cette ignorance, ces préjugés, ces vices, ces crimes, sont en quelque sorte les éléments dont il se forme ; si l’on détruisait les éléments, la chose elle-même n’existerait plus.
Si le despotisme est une conséquence inévitable des climats chauds, on peut croire raisonnablement qu’un climat froid ou tempéré produira un effet contraire. Ainsi, dans aucune position, les peuples n’ont rien à faire pour devenir libres, c’est-à-dire pour acquérir de bonnes lois et de bonnes mœurs. S’ils sont placés sous un climat chaud, leurs efforts seraient vains : ils ne peuvent vaincre la nature. S’ils sont placés sous un climat froid ou tempéré, leurs efforts ne sont pas nécessaires : le climat agira pour eux. Les Français, les Allemands et même les Russes, n’ont point d’efforts à faire pour devenir aussi libres que les citoyens des États-Unis d’Amérique ; mais aussi les peuples américains placés entre les tropiques, s’agiteront vainement pour conquérir la liberté ; ils sont condamnés par la nature à être aussi esclaves que les Perses.
Tel est l’effet d’un système qui fait dépendre les institutions et le bien-être des peuples d’une fausse cause, d’une cause indépendante de leur volonté et de leurs efforts. L’auteur de ce système, ennemi du despotisme par sentiment autant que par conviction, lui aurait rendu le service le plus grand qu’il fût possible de lui rendre, s’il eût fait adopter ses idées sur l’influence des climats ; car, quel plus grand service pourrait-on rendre aux despotes, que de paralyser les efforts de tous les peuples vers la liberté ?
Un système qui fait dépendre toute la bonté des institutions d’un peuple d’une cause qui est à leur portée, mais qui n’est pas la seule influente, produit des conséquences moins funestes que le précédent. Il ne paralyse pas l’action que les nations tendent à exercer sur elles-mêmes pour améliorer leur condition ; il les égare, mais il leur laisse les moyens de découvrir leurs erreurs par l’expérience, et par conséquent de se corriger. Cependant il peut produire encore beaucoup de mauvais effets.
Qu’un éloquent écrivain, en voyant les maux enfantés par le pouvoir arbitraire d’un individu ou d’une caste, s’imagine que tous ces maux n’existent que par la raison que le pouvoir n’est pas possédé par le corps entier des citoyens ; il pourra prouver, de manière à convaincre les hommes les plus bornés, qu’un peuple ne peut être la propriété d’un individu ou d’une famille, et que le pouvoir qui est exercé sur lui, sans son aveu, n’est qu’une force matérielle susceptible d’être détruite par une force de même nature ; il pourra imaginer ensuite des combinaisons plus ou moins ingénieuses, pour que la volonté des citoyens domine dans toutes les affaires publiques.
Mais, lorsque ce système aura été bien développé, et que le public en aura fait une espèce d’évangile, qu’en résultera-t-il ? Que la population, attribuant des avantages immenses à une cause qui, seule, ne peut pas les produire, tendra à se rendre maîtresse de tous les pouvoirs ; qu’elle s’en emparera peut-être, et que, lorsqu’elle les possédera, elle ne saura pas quel est l’usage qu’elle en doit faire ; qu’elle sera dominée par ses préjugés, par ses habitudes, égarée par son ignorance ou par ses vices ; que les choses n’iront pas beaucoup mieux qu’auparavant ; que les vices et la corruption d’une cour seront remplacés par des vices et des violences populaires, et que l’on retournera peut-être au point d’où l’on était parti, convaincu que l’on sera, qu’entre deux gouvernements qui produisent autant de mal l’un que l’autre, le moins mauvais est celui qui exige le moins de peine. Il faudra, pour aspirer une seconde fois à obtenir des institutions populaires, qu’on ait éprouvé de nouveau les excès du despotisme ; qu’on ait appris par expérience qu’on peut être très mal gouverné même quand la multitude commande, et qu’un peuple qui aspire à posséder le pouvoir, doit d’abord se donner la peine d’apprendre quel est l’usage qu’il lui convient d’en faire.
Un autre écrivain, témoin des excès auxquels peut se porter une multitude ignorante et fanatique, pourra, à l’exemple de Hobbes, voir la cause de tous les maux dans les institutions populaires, et en chercher le remède dans le pouvoir absolu d’un prince et de sa cour. Si ce système est exposé avec art, et soutenu avec talent, il aura pour effet de tromper l’opinion publique sur les causes qui rendent un peuple heureux ou misérable. Il détruira ou affaiblira le sentiment de mépris et de haine qu’inspirent aux peuples éclairés les agents du despotisme ; il accroîtra par conséquent le nombre et le zèle de ces agents, en les justifiant à leurs propres yeux et aux yeux des hommes peu éclairés. Il augmentera la résignation ou affaiblira la résistance des victimes de l’arbitraire, et fera considérer comme des coupables, comme des ennemis du bien public, les hommes qui se dévoueront pour la délivrance et le bonheur des peuples. Ainsi, un sophiste peut être un homme plus malfaisant qu’un tyran et que ses ministres. Une action tyrannique peut n’en pas engendrer une seconde ; il est possible même qu’en donnant une secousse à l’opinion publique, elle produise une heureuse révolution. Mais un mauvais système exposé avec art, en même temps qu’il multiplie les mauvaises actions, empêche qu’on y mette un terme : il accroît la violence du mal, et neutralise le remède.
Il est deux genres de sophismes qui produisent des effets moins dangereux que le précédent, mais qui sont loin cependant d’être innocents : l’un consiste à attribuer des vices ou des malheurs à une cause qui ne les a pas produits ; l’autre à attribuer à une cause des effets heureux qu’elle ne produit pas. Il n’est pas rare de voir employer ces deux sophismes simultanément, parce qu’ils sont propres à conduire au même but. Un homme qui attribue à un système un bien qu’il ne produit pas, se sent tout disposé à attribuer au système contraire tous les maux imaginables. On peut observer cette disposition chez presque tous les hommes qui s’occupent de discussions politiques ou religieuses. Aux yeux des uns, la monarchie ou la religion seront la cause d’où naîtront tous les biens dont il est permis aux peuples de jouir ; la république ou l’incrédulité seront la cause de toutes les calamités. Aux yeux des autres, ce sera précisément le contraire.
Ces sophismes sont presque aussi malfaisants les uns que les autres, et le mal qu’ils produisent est de même nature. Il est évident qu’en attribuant à la religion ou à l’irréligion des maux qu’elles ne produisent pas, on fausse le jugement du public ; on empêche les hommes de voir la véritable cause de ces maux, et par conséquent d’en trouver le remède. Il en est de même, si on leur attribue des biens qui n’en sauraient être la suite : on dirige ainsi l’attention et les efforts des hommes vers une fausse cause, et on les détourne de la cause véritable. Nous pouvons dire la même chose des sophismes semblables qu’on fait à l’égard de la forme des gouvernements : attribuer à la monarchie ou à la république des biens ou des maux qui sont produits par d’autres causes, c’est donner aux esprits une fausse direction, et empêcher les peuples, soit de se délivrer des maux qui les affligent, soit d’obtenir les biens qu’ils sollicitent.
Ce n’est pas toujours dans de mauvaises intentions qu’on se permet ce genre de sophismes ; il est commun, au contraire, que les hommes qui en font usage soient bien intentionnés. Un homme vivement persuadé de la vérité de sa religion, peut en exagérer les bons effets dans la vue de déterminer ceux qui l’écoutent ou qui lisent ses ouvrages, à l’adopter, ou à l’observer, s’ils l’ont déjà adoptée. De même, un homme persuadé que telle ou telle religion est fausse ou malfaisante, peut lui attribuer des maux qu’elle n’a point produits, dans la vue de la détruire plus promptement. Ceux qui raisonnent ainsi, quelque bonnes que soient leurs institutions, produisent deux genres de maux ; d’abord, ils empêchent les hommes de remonter aux véritables causes, et par conséquent d’obtenir ou d’éviter les résultats qu’ils désirent ou qu’ils redoutent ; en second lieu, ils nuisent à la cause qu’ils défendent, en fournissant des armes à leurs adversaires ; pour lui procurer un triomphe momentané, ils lui préparent des coups dont elle ne saurait se défendre.
Il résulte de ce qui précède qu’en morale et en législation, les analyses infidèles, les sophismes, les faux systèmes, enfin toutes les erreurs, sous quelque dénomination qu’on les désigne, sont plus funestes au genre humain que les mauvaises actions isolément prises ; et que, si jamais les hommes mesurent leur mépris et leur aversion par la somme de mal qui leur est faite, ils placeront les sophistes de mauvaise foi au rang des plus grands malfaiteurs. Des hommes de talent se sont fait quelquefois un jeu de soutenir de faux systèmes, pour donner des preuves de la force de leur raisonnement, et des peuples ignorants et crédules ont applaudi à leur force ou à leur adresse, comme ils eussent applaudi à un combat de gladiateurs ; ils n’ont pas vu que, dans ces luttes, l’erreur était aux prises avec la vérité, et qu’ils paieraient, par de longs malheurs, chacun des triomphes que remporterait la première.
Le genre humain est naturellement progressif ; il tend, par sa propre nature, vers sa conservation et son développement ; mais, pour prendre la bonne route, il a besoin d’être éclairé. Une bonne analyse porte la lumière sur toutes les routes, sur celles qui conduisent à la misère et à la destruction, comme sur celles qui conduisent à la prospérité. Une analyse infidèle ou un faux système, ne jettent qu’une fausse lumière, et font voir les choses autrement qu’elles ne sont. L’auteur d’une analyse infidèle est, pour les peuples, ce que serait, pour les voyageurs, un homme qui changerait les inscriptions placées sur les chemins pour leur indiquer leur route. Il leur fait prendre un chemin qui n’a point d’issues ou qui les conduit dans un lieu qu’il était de leur intérêt d’éviter. L’auteur d’une analyse fidèle et complète est, au contraire, pour les peuples, ce que serait pour les voyageurs un homme qui irait placer sur une multitude de chemins qui se croisent, l’indication exacte de tous les lieux où chacun conduit. Mais ni l’un, ni l’autre, ne crée le principe d’activité qui met les peuples en mouvement : ils sont aussi étrangers à la création de ce principe, que l’individu qui inscrit à l’entrée des chemins les noms des lieux où ils conduisent, est étranger aux motifs qui déterminent les hommes à entreprendre des voyages.