Traité de Législation: VOL I
De la méthode analytique appliquée à l’étude de la morale et de la législation, et des effets de cet
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 2: > De la méthode analytique appliquée à l’étude de la morale et de la législation, et des effets de cette méthode sur le perfectionnement des mœurs et des lois.
La première difficulté que l’on rencontre, lorsqu’on se propose de traiter de la science de la législation, est de déterminer nettement quels sont les objets sur lesquels on doit faire porter ses recherches. Tous les phénomènes de la nature sont tellement liés les uns aux autres, qu’on ne peut les séparer sans une espèce de violence, et qu’il y a toujours quelque chose d’arbitraire dans les lignes qu’on trace pour les distinguer. Aussi, parmi les sciences morales, n’en est-il aucune qui puisse être traitée d’une manière complète, si l’on ne fait quelques pas sur le domaine de celles qui en sont les plus rapprochées. Il ne serait pas possible à l’économie politique, par exemple, de nous faire voir quelles sont les causes de l’accroissement et du décroissement des richesses, si elle restait étrangère au domaine de la législation ; si elle n’exposait pas les effets d’une multitude de lois, de règlements, de traités relatifs aux monnaies, au commerce, aux manufactures, aux établissements de banque, et aux relations commerciales des nations. À son tour, le savant qui s’occupe de législation, ne traiterait des lois que d’une manière très-imparfaite, s’il ne montrait pas l’influence qu’elles ont sur l’accroissement, la distribution et la diminution des richesses. On ne peut traiter de la morale sans rechercher quels sont les effets que produisent sur le physique de l’homme certaines habitudes, et par conséquent sans empiéter sur une autre branche de nos connaissances. Il est impossible que le médecin qui recherche les causes de certains désordres physiques ou moraux, et le moraliste qui décrit les effets d’une habitude pernicieuse, ne se rencontrent pas sur le même terrain. Il est également impossible que le savant qui décrit les effets des institutions civiles ou politiques d’un peuple, et le moraliste qui recherche les causes des vices ou des vertus de ce peuple, ne passent pas alternativement l’un sur le territoire de l’autre.
Mais si, en traitant une science, on est obligé, par la nature même des choses, de faire des incursions dans le domaine d’autres sciences, on n’est pas moins obligé de restreindre ses recherches dans certaines limites, et de négliger des matières qu’on pourrait traiter sans sortir de son sujet. Si le savant qui écrit sur l’économie politique, par exemple, voulait ne rien laisser à dire sur les causes qui influent sur l’accroissement et le décroissement des richesses, il serait obligé de faire un traité de morale et un autre de législation, car il n’existe pas de loi ou d’habitude qui n’influent plus ou moins sur la prospérité d’un peuple, et par conséquent sur ses richesses. De même, si celui qui traite des lois voulait décrire tous les effets qu’elles produisent, il ne laisserait rien à dire ni au moraliste, ni à celui qui s’occupe d’économie politique. C’est faute d’avoir senti cette nécessité de se restreindre, que des écrivains ont considéré les lois sur l’organisation sociale comme une partie essentielle de l’économie politique, et que d’autres ont reproché à des économistes de n’avoir point parlé de la forme des gouvernements dans des traités où ils exposaient les principes de la formation, de la distribution et de la consommation des richesses.
Puisque plusieurs branches de nos connaissances sont intimement liées entre elles, et qu’elles se prêtent mutuellement des lumières, il est impossible d’en traiter une sans toucher aux autres ; la difficulté est de saisir le point auquel il convient de s’arrêter. On ne peut se tracer à cet égard des règles invariables ; dans chaque cas particulier, on est obligé de se laisser plus ou moins diriger par des circonstances accidentelles. Si le sujet sur lequel on écrit se trouve bien développé dans une autre science à laquelle il appartient également, il suffit de l’exposer d’une manière sommaire, et de renvoyer les lecteurs aux ouvrages qui en ont spécialement traité. Si, au contraire, le sujet sur lequel on écrit a été négligé par d’autres sciences dont il aurait pu faire également partie, ou bien s’il a été traité d’une manière fausse ou incomplète, il est difficile de se restreindre exactement dans la science dont on s’occupe, et de ne pas faire, dans d’autres sciences, des incursions plus ou moins longues. L’esclavage domestique, par exemple, est un sujet qui appartient à l’économie politique par les effets qu’il produit sur l’industrie et sur les richesses d’un peuple, à la morale par les effets qu’il produit sur les mœurs des maîtres et des esclaves, à la législation par les effets généraux qu’il produit sur la prospérité publique. Mais si l’esclavage a été considéré, par l’économie politique, sous un point de vue trop restreint, et par conséquent peu exact ; si, d’un autre côté, les moralistes l’ont négligé ou ne l’ont considéré que dans les rapports qu’il a avec telle ou telle religion, il est évident que celui qui s’occupera du même sujet en traitant de législation, sera obligé de se livrer à des développements beaucoup plus étendus que si le même sujet avait été traité d’une manière complète par les deux premières sciences.
J’ai dit que les sciences de la morale et la législation consistaient dans la simple description et dans la classification des faits qui rentrent dans le domaine de ces deux sciences ; mais il ne faut pas s’imaginer que cette description et cette classification obligent à présenter le tableau de tous les usages ou de toutes les coutumes qui ont été adoptées, et de toutes les lois qui ont été faites ; à exposer chacune des causes particulières qui ont concouru à les produire, et à faire connaître tous les effets qui en sont résultés. Une telle entreprise excéderait de beaucoup les forces d’un homme, et quand elle serait exécutée, elle ne serait peut-être pas d’une grande utilité. Des écrivains français ont tenté de recueillir et de classer les ordonnances faites par les rois de France de la troisième race. Le recueil qu’ils en ont formé ne contient ni la description des lois romaines qui régissaient une partie de la France, ni celle des coutumes qui étaient particulières à chaque province ; et cependant il se compose de 16 volumes in-folio ; de sorte que, si l’on ajoutait à ce recueil tous les actes qui, en France, ont eu le caractère de loi, depuis le commencement de la monarchie jusqu’à ce jour, on formerait une bibliothèque d’une moyenne grandeur. Mais, comme les gouvernements des autres nations n’ont pas été beaucoup moins productifs à cet égard que les gouvernements de France, on voit que la vie d’un homme ne suffirait pas pour recueillir les usages qui ont existé, ou pour rassembler les lois qui ont été rendues en divers temps et en divers pays, et qu’on ne saurait par conséquent avoir le temps de les lire toutes, et encore moins d’en rechercher les causes et d’en constater les effets particuliers.
De cette impossibilité de connaître chacune des lois et des coutumes qui ont été rendues ou adoptées en divers lieux et en divers temps, il ne faut pas conclure que les sciences de la morale et de la législation ne peuvent pas être formées. Un médecin ne saurait connaître les maladies dont chaque individu de l’espèce humaine a été atteint, les causes qui les ont produites, et les circonstances dont elles ont été accompagnées dans chaque cas particulier ; faut-il en conclure que la médecine n’est point une science, et qu’il est impossible d’arriver à aucune vérité générale ? Le nombre des lois auxquelles les peuples ont été soumis depuis les temps les plus reculés de leur histoire, est incalculable ; mais, dans ce nombre, combien en trouvera-t-on qui soient permanentes, générales, et ayant un caractère d’originalité ? Si l’on supprimait de ces compilations immenses que forment les érudits, les dispositions passagères ou transitoires, celles qui ne sont que des répétitions, celles qui ne sont que des exceptions aux lois générales, et celles qui ne règlent que des détails d’exécution, on les réduirait à un petit nombre de volumes. Quand il a été bien constaté d’ailleurs que telle institution produit tel effet sur un peuple, on peut être assuré qu’elle produira des effets semblables sur tous les peuples qui l’adopteront, à moins que des circonstances accidentelles n’en modifient la puissance.
On ne peut donc s’occuper, en traitant de la science de la législation, que des lois générales et permanentes, de celles qui exercent une grande influence sur le sort des nations, ce sont celles-là dont nous avons à rechercher les causes, à déterminer la nature, à exposer les effets. Nous ne pouvons espérer d’en trouver les causes qu’en remontant aux faits qui leur ont donné naissance. Nous ne pouvons en déterminer la nature qu’en examinant la manière dont elles disposent, la force qui leur est propre, et les divers éléments dont cette force se compose. Enfin, nous ne pouvons en connaître les résultats que par l’examen des faits qu’elles ont engendrés. Les faits qui les ont produites sont dans les choses ou dans les hommes ; les faits qui en sont résultés ne peuvent également se trouver que là. Mais comme les choses n’ont d’importance que par la manière dont elles nous affectent, les phénomènes qui s’y rapportent ne peuvent être appréciés que par l’action qu’ils exercent sur nous. Ainsi, en recherchant les causes, et en décrivant les résultats d’une habitude, d’une loi ou d’une institution quelconque, nous n’avons à tenir compte que de ceux qui affectent les peuples, soit en agissant sur les objets qui sont à leur usage, soit en agissant immédiatement sur eux.
Mais quelles sont les causes et les conséquences qu’il faut décrire pour avoir une connaissance complète de l’objet qu’on étudie ? Il est évident qu’il faut les décrire toutes, celles qui existent dans l’homme, et celles qui existent dans les choses, celles que nous jugeons bonnes, comme celles que nous jugeons mauvaises ; une description incomplète aurait les mêmes inconvénients qu’une description fausse. Un naturaliste qui, en décrivant une substance, ferait connaître les effets agréables qu’elle produit sur le goût, et qui, par ignorance ou par calcul, s’abstiendrait de décrire les effets qu’elle produit sur les viscères de l’estomac, ne serait pas seulement un savant peu recommandable, ce serait un homme très dangereux. De même, un écrivain qui, en faisant l’analyse d’une action, d’une habitude ou d’une loi, les attribuerait à de fausses causes, qui en exposerait les bons effets et n’en décrirait pas les mauvais, ou n’en décrirait qu’une partie, serait un homme très peu recommandable comme savant, s’il n’agissait ainsi que par ignorance ; mais, s’il laissait sa description incomplète par intérêt ou par corruption, si, après avoir parlé comme savant, il agissait comme législateur, il serait dans le même cas que le naturaliste qui ferait usage de la force pour obliger les hommes à prendre le poison qu’il leur aurait présenté comme une substance agréable.
Il n’est pas rare de voir attribuer la plupart des biens et des maux qui affectent les peuples, à leurs habitudes morales, à leurs lois, à leurs gouvernements. On se tromperait cependant si l’on croyait que ce sont là les causes premières qui agissent sur les hommes, et qui les rendent heureux ou misérables. Les lois et les mœurs des nations ne sont souvent elles-mêmes, ainsi qu’on le verra plus loin, que des effets de causes antérieures et plus puissantes. Si l’on ne remonte pas à celles-ci, ou si l’on n’a aucun moyen d’agir sur elles, c’est vainement qu’on tenterait de modifier celles-là. Il ne suffit donc pas, pour faire faire des progrès à la législation ou à la morale, d’exposer les effets bons et mauvais qui résultent des mœurs, des lois ou des institutions. Il faut de plus remonter aux causes par lesquelles ces institutions, ces lois et ces mœurs ont été produites ; il faut, en allant d’un fait à l’autre, arriver à des faits primitifs, c’est-à-dire à ceux dont il ne nous est plus possible de trouver les causes.
Les faits primitifs auxquels il faut remonter sont ou dans les hommes ou dans les choses. Les premiers se trouvent dans la constitution physique de l’homme ou dans son organisation ; dans la nature de ses idées ou de ses opinions ; dans ses systèmes moraux, politiques ou religieux ; dans les rapports qui existent, soit entre les individus, soit entre les peuples. Les seconds se trouvent dans la nature et la configuration du sol, dans le cours des eaux, dans la position géographique, dans la température de l’atmosphère, dans la division des saisons, et jusque dans la direction et la force des vents. Il n’est, en effet, aucune de ces circonstances qui n’influe plus ou moins sur les produits au moyen desquels une nation pourvoit à son existence, sur les divers genres d’industrie auxquels elle peut se livrer, sur les relations qu’elle peut avoir avec d’autres peuples, et sur le nombre de la population. À leur tour, chacune de ces circonstances influe sur les mœurs, sur les lois, sur les gouvernements : tenter de modifier les effets aussi longtemps que les causes subsistent, est la plus vaine des entreprises.
L’application de la méthode analytique à l’étude de la morale et de la législation, exigeant qu’on décrive les effets bons et mauvais qui résultent des habitudes et des institutions humaines, en faire usage n’est-ce pas reproduire, sous une forme nouvelle, le système qui fonde ces deux sciences sur le principe de l’utilité ? Si l’on entend par principe une maxime générale ou une règle de conduite, je répondrai que les sciences servent à former les principes ; mais qu’à proprement parler, elles n’en ont point. Elles ne sont que l’exposition méthodique de ce qui est. Un savant décrit ce qu’il voit, mais il ne crée rien, il ne conseille même rien. Il peut bien dire que tel phénomène est la conséquence de tel autre ; mais ce serait une folie de le considérer comme l’auteur de tel ou tel phénomène. Les sciences morales différent des autres par la nature des faits qui en sont l’objet ; elles ne peuvent en différer ni par la méthode, ni par la puissance qui est propre à la vérité. Je ne suivrai donc aucun système, je ne proposerai aucune maxime pour règle de conduite. Si, lorsqu’un savant a décrit avec exactitude les effets qui résultent de telles causes, les nations tendent à détruire les causes qui leur sont funestes et à multiplier celles qui leur sont utiles ; et si cette tendance est un mal, ce n’est pas à la science qu’il faut en faire le reproche ; c’est à celui qui crée la puissance de la vérité, ou qui a donné à la nature humaine la tendance à laquelle elle obéit. La description des effets, et des causes qui les engendrent, n’impose, au reste, aucune obligation aux adversaires du principe de l’utilité ; après l’avoir lue et en avoir vérifié l’exactitude, ils pourront, s’il leur plaît, n’en tenir aucun compte ; ils pourront, comme auparavant, diriger leur conduite ou par leur sens moral, ou par leur sentiment intime, ou par leur intérêt bien entendu, ou par le principe de l’utilité, ou par tel autre principe qu’il leur plaira. En lisant la description des causes et des effets d’une action ou d’une loi, ils n’auront acquis qu’une seule chose, c’est de connaître d’avance les résultats de cette loi ou de cette action, et de savoir comment il faut s’y prendre pour la conserver ou pour la détruire [4].
Les descriptions de ce genre peuvent avoir sans doute des dangers ; c’est un défaut commun à toutes les sciences. Il est clair que le jour où un chimiste eut prouvé que telle substance, employée de telle manière, donnait la mort, tous les hommes possesseurs de cette substance eurent le moyen de s’empoisonner, ou même d’empoisonner d’autres personnes. L’analyse, appliquée à la morale et à la législation, peut aussi indiquer aux peuples le moyen de se détruire ou de se rendre misérables, si cela leur convient. Lorsqu’il leur aura été démontré, par exemple, que telle habitude énerve les organes physiques et affaiblit l’intelligence, tous ceux qui voudront produire de semblables effets sur eux*-* mêmes ou sur les autres, en auront un moyen assuré. De même, lorsqu’il leur aura été démontré que telle institution est un obstacle à leur prospérité, ou une cause de dégradation et de ruine, tout peuple ou tout gouvernement qui voudront obtenir quelqu’un de ces effets, en auront un moyen infaillible. Mais ces inconvénients, qui sont inévitables et qu’on rencontre dans toutes les sciences, sont fort peu dangereux ; pour qu’ils fussent à craindre, il faudrait que le penchant du genre humain le portât vers sa destruction, et s’il y était porté, ce ne sont pas les moyens d’exécution qui lui manqueraient.
Si l’application de la méthode analytique à l’étude de la morale et de la législation n’a pas d’autre but que de faire connaître les causes et les effets des actions et des institutions humaines, on ne peut pas dire qu’elle est dangereuse, à moins de prétendre que les bonnes mœurs et les bonnes lois sont inséparables de l’ignorance et de l’erreur, et que les hommes cessent de bien se conduire et de se bien gouverner, aussitôt qu’ils connaissent les malheurs attachés à une législation et à une conduite vicieuses. J.-J. Rousseau a bien soutenu, sans en être persuadé, que le développement des sciences avait contribué à corrompre les mœurs ; mais il n’est pas allé jusqu’à soutenir qu’il fallait attribuer la corruption des mœurs à la science de la morale, et les mauvaises lois à la science de la législation. Une science ne détruit que deux choses, l’ignorance et l’erreur ; elle n’est funeste qu’à une classe de personnes, à celle qui trouve dans l’ignorance et les erreurs des hommes des moyens de vivre à leurs dépens.
Si la science de la morale et celle de la législation ne consistent qu’à décrire des faits, et à en faire voir l’enchaînement, si elles ne donnent ni préceptes ni conseils, si elles ne tracent pas les règles de nos devoirs, si elles s’abstiennent même des exhortations, à quoi peuvent-elles être bonnes ? N’est-ce pas perdre son temps que de les enseigner, ou du moins de les étudier ? On peut parler aux hommes de leurs devoirs, lorsqu’on est l’interprète d’une volonté supérieure, qui leur en a tracé les règles. Ainsi, je conçois qu’un ministre de la religion qui parle au nom de la divinité ; un magistrat qui parle au nom des lois de son pays ; un père qui parle à ses enfants au nom de l’autorité qui lui est propre, enfin, un supérieur qui parle à ses subordonnés, leur tracent des devoirs et en exigent l’accomplissement. Mais à quel titre, au nom de quelle autorité, un homme qui étudie une science s’aviserait-il d’imposer des devoirs à ses semblables, de leur tracer des règles de conduite, de leur donner des conseils, de leur faire des exhortations ? Un savant qui fait des recherches sur les causes, la nature et les conséquences des actions ou des institutions humaines, n’a pas plus d’autorité sur les peuples, que n’en a sur les classes industrielles un homme qui fait des recherches sur la mécanique. L’un et l’autre peuvent décrire les phénomènes relatifs aux sciences dont ils s’occupent ; l’un et l’autre doivent exposer les conséquences d’un bon ou d’un mauvais procédé ; mais il n’appartient pas plus au premier qu’au second de parler de devoirs.
Il est des personnes qui se hâteront peut-être de conclure de là, qu’en traitant ainsi les sciences morales, elles sont inutiles si elles ne sont pas funestes. Je ne serais même pas étonné que ce reproche me fût adressé par les mêmes écrivains qui considèrent l’utilité comme l’ennemi le plus dangereux de la morale, et qui croient que genre humain a été perdu le jour où il a commencé à consulter son intérêt bien entendu. Ces écrivains sont des hommes difficiles à contenter : si l’on écarte les considérations d’utilité, ils se plaignent de ce qu’on dit des choses inutiles ; si l’on juge des choses par l’utilité dont elles sont, on est accusé par eux de corrompre les mœurs. Il est impossible d’écrire sur les sciences morales, et d’échapper à l’une et à l’autre de ces deux accusations. Je vais tâcher cependant, au risque d’encourir le dernier reproche, de prouver qu’en réduisant à l’observation des faits les sciences de la morale et de la législation, elles ne sont point inutiles. J’examinerai ailleurs si les autres manières de traiter les mêmes sciences peuvent produire de plus grands avantages, ou même s’il peut exister d’autres manières de les traiter.
Il est évident, pour tout homme qui a étudié les mœurs et les institutions des peuples, depuis leur état le plus grossier jusqu’au dernier degré de civilisation auquel ils sont parvenus, qu’à mesure qu’ils se sont éloignés des temps de barbarie, à mesure qu’ils sont devenus plus éclairés et plus industrieux, leur morale et leur législation se sont perfectionnées, et que ceux que des circonstances accidentelles ont retenus ou replongés dans l’ignorance, sont aussi ceux qui ont été les plus corrompus et qui ont eu les plus mauvaises lois. Les hommes qui ont lu avec quelque attention les descriptions que les historiens et les voyageurs, nous ont données des mœurs et des lois des nations anciennes et modernes, n’ont pas besoin qu’on leur démontre cette proposition ; quant aux autres, ils en trouveront la démonstration dans le cours de cet ouvrage. Je me bornerai ici à faire une exposition générale de ce phénomène, et à en rechercher les principales causes.
Si nous comparons entre eux les peuples que nous connaissons, quels sont ceux chez lesquels nous trouverons les plus adonnés à l’intempérance, à la perfidie, à la vengeance, à la cruauté, au vol, au mépris des engagements, à l’oppression envers les femmes, les enfants et tous les êtres faibles ? Ne sont-ce pas d’abord les peuples les plus sauvages, les hordes qui vivent dans les forêts de l’Amérique, dans les déserts de l’Afrique, ou dans les îles des mers du sud ? N’est-ce pas ensuite chez les nations que le despotisme a replongées dans la barbarie et ramenées en quelque sorte à l’état sauvage, que tous les mêmes vices se développent ? Serait-il possible de trouver chez une nation sauvage un seul vice qui n’appartienne pas à une nation que l’esclavage a abrutie ? La cruauté, la trahison, l’intempérance, la vénalité, la perfidie, et les autres vices qui se manifestent au sein des palais asiatiques, ne sont-ils pas les mêmes que ceux auxquels se livrent les hordes les plus sauvages ?
Si nous comparons les peuples anciens aux peuples modernes les plus avancés dans la civilisation, nous trouverons entre les uns et les autres les mêmes différences. En lisant dans notre enfance l’histoire de quelques hommes célèbres de l’antiquité, nous prenons l’habitude d’attribuer aux populations entières les vertus d’un très petit nombre d’individus. Nous ne remarquons pas que ces vertus ont dû frapper d’autant plus les historiens, qu’elles étaient moins communes, et que les éloges accordés à quelques grands hommes sont la satire des nations dont ils faisaient partie. Nous admirons la chasteté d’un général qui ne fait pas violence à ses captives, et la probité d’un administrateur qui ne vole pas le trésor public, comme si nos mœurs ou nos usages rendaient de tels procédés bien extraordinaires ! comme si nous étions habitués à considérer comme des prodiges ceux de nos généraux qui n’ont fait violence à aucune femme, après la victoire, ou qui ne se sont pas enrichis par le pillage des nations vaincues !
Mais sans vouloir rabaisser le mérite de quelques hommes célèbres de l’antiquité, ce n’est pas en comparant entre eux un petit nombre d’individus, qu’on peut juger des mœurs des nations. Il faut examiner quelles étaient chez les anciens les mœurs générales des diverses classes de la population, et les comparer aux mœurs des mêmes classes chez des nations plus éclairées. Or, en les jugeant de cette manière, tout l’avantage est du côté des peuples dont les facultés intellectuelles ont été les plus développées. Est-il chez les peuples un peu civilisés de l’Europe, un gouvernement qui use envers la population, de plus d’impostures et de fourberies que le sénat de Rome envers le peuple romain ? Est-il en Europe une population plus avide et plus vénale que ne le fut la population romaine, aussitôt qu’il se trouva des hommes assez riches pour la payer ? Est-il dans le monde entier une aristocratie plus disposée à s’enrichir par le pillage et les rapines, que ne le fut l’aristocratie romaine, depuis son origine jusqu’à son anéantissement ? Est-il, même chez les peuples les moins éclairés, une armée aussi avide de pillage avant le combat, aussi féroce après la victoire, que les armées romaines depuis le commencement jusqu’à la fin de la république ? Est-il chez les modernes une population qui ait jamais pris, à voir verser le sang humain, le même plaisir que le peuple de Rome ? Est-il, enfin, un peuple qui se soit abandonné avec moins de retenue à des plaisirs plus crapuleux, lorsque le pillage des nations lui en eut fourni les moyens ?
Si, portant nos regards sur une des nations de l’Europe moderne, nous comparons les mœurs qui ont existé aux diverses époques de son histoire, nous trouverons exactement les mêmes différences que nous remarquons lorsque nous comparons des nations entre elles. Nous verrons les vices décroître à mesure que les intelligences se développent ; nous les verrons se restreindre graduellement dans les classes de la société qui restent les plus étrangères aux progrès de l’esprit humain. Il y a peu de siècles, les crimes et les vices qui offensent le plus la société, se faisaient principalement remarquer dans cette partie de la population qui, dans tous les pays, est le plus en évidence. Les meurtres, les vols, les violences de toutes les espèces, enfin les vices que nous jugeons aujourd’hui les plus bas, semblaient appartenir exclusivement à la partie dominante de la population, non que les mœurs des autres classes fussent meilleures, mais on jugeait qu’elles ne valaient pas la peine d’être observées. On ne trouve presque aucune différence entre les mœurs qui régnaient en Europe au Moyen-âge, et les mœurs des barbares qui peuplent la côte occidentale d’Afrique. À mesure que les lumières se sont répandues, que l’industrie a fait des progrès, les vices et les crimes se sont restreints dans un cercle plus étroit. Les annales judiciaires de France et d’Angleterre prouvent que, dans le dernier siècle, une grande partie des criminels appartenaient encore à la classe moyenne et à la classe élevée de la société. Aujourd’hui, si l’on fait exception des crimes politiques, que les lois n’atteignent pas, rien n’est plus rare que de rencontrer des criminels dans l’une ou l’autre de ces classes : ils sortent presque tous des derniers rangs de l’ordre social. Non seulement les crimes sont devenus moins communs ; ils sont aussi devenus moins atroces : on les trouve rarement accompagnés de ces cruautés froides et réfléchies, si communes chez les peuples du Moyen-âge et dans les cours asiatiques.
Les lois ont généralement fait les mêmes progrès que les mœurs. Quelque éloignées qu’elles soient encore de la perfection, elles ont fait d’immenses progrès depuis deux siècles. Dans presque tous les pays de l’Europe, elles fixent mieux l’état des individus et des familles ; elles garantissent mieux la sûreté des personnes et des propriétés contre les atteintes privées ; elles font mieux exécuter les conventions, assurent mieux aux propriétaires la disposition de leurs biens, et en règlent la répartition, entre les membres des familles, d’une manière plus équitable ; enfin, la justice s’administre d’une manière plus régulière, soit en matière criminelle, soit en matière civile. Les pays les moins industrieux et les moins éclairés, tels que la Russie, la Pologne, l’Espagne et l’Autriche, sont aussi les pays où la législation est restée la plus vicieuse. Les pays où les lumières ont fait le plus de progrès, tels que l’Angleterre, la France, les Pays-Bas et une partie de la Suisse, sont ceux où elle est la plus avancée. Ce n’est pas à la différence qui peut exister entre les cours, qu’il faut attribuer ce perfectionnement ; car elles ont toutes et les mêmes lumières et les mêmes mœurs [5].
Les progrès de la morale et de la législation, en Europe, étant incontestables, il reste à savoir quelles en ont été les causes. L’esprit de système est naturellement porté à attribuer tous les événements heureux à un principe unique, et tous les événements funestes à tout ce qui est contraire à ce principe. Ainsi, je ne doute pas que quelques personnes n’attribuent à la religion chrétienne tous les progrès qui ont été faits en morale et en législation, et qu’ils n’attribuent à l’incrédulité tous les vices et tous les crimes qui ont existé, sans songer que la religion chrétienne était au Moyen-âge ce qu’elle est aujourd’hui ; que les peuples du temps des croisades avaient au moins une foi aussi robuste que les peuples de nos jours, et que toutes les nations de l’Europe n’ont pas fait les mêmes progrès, quoiqu’elles aient eu le même évangile. D’autres attribueront les progrès des mœurs uniquement à l’accroissement des richesses et à l’aisance qui en est la suite, oubliant que les Romains, dans les derniers temps de leur république, étaient beaucoup plus riches que leurs ancêtres, sans valoir cependant beaucoup mieux. D’autres enfin attribueront ce phénomène au triomphe du sens moral ou du sentiment religieux, sans se mettre en peine de nous expliquer ce que c’est que ce sens ou ce sentiment, ou de rechercher quelles sont les causes qui en ont amené le triomphe.
Une multitude de causes ont contribué au perfectionnement des mœurs et des lois ; celui qui voudrait les exposer toutes serait obligé de faire l’histoire de la civilisation, et de tracer le tableau de toutes les connaissances humaines ; car toutes y ont plus ou moins concouru. Je ne prétends donc point attribuer ce perfectionnement à un seul principe : tout ce que je me propose ici est de faire voir comment la connaissance que nous avons des causes et des résultats des habitudes et des institutions humaines, agit sur le perfectionnement des unes et des autres.
Faire l’application de la méthode analytique à une action, à une habitude, à une loi, c’est, avons-nous dit, exposer clairement et avec méthode les causes, la nature et les effets de cette action, de cette habitude ou de cette loi. Mais quel peut être sur les esprits le résultat de cette exposition ? Nous pouvons répondre, sans hésiter, que, si le mal produit excède le bien, l’action, l’habitude ou la loi, sera généralement condamnée, et qu’elle sera, au contraire, approuvée, si c’est le bien qui excède le mal. Car, en considérant une nation dans son ensemble, on ne la voit pas agir différemment des individus : elle réprouve ce qui la blesse ; elle applaudit à ce qui lui est utile. Mais comme une action, une habitude et une loi, produisent en général un mélange de biens et des maux ; comme ces biens et ces maux n’arrivent pas simultanément, et ne se répartissent pas d’une manière égale sur tous les hommes, les jugements que chaque individu porte de la cause qui les engendre, doivent être divers. Or, c’est de ces jugements qu’il faut faire voir l’influence : prenons pour exemple l’intempérance, habitude qui a été commune à tous les peuples barbares lorsqu’ils ont eu le moyen de s’y livrer, et que nous voyons disparaître peu à peu de chez toutes les nations de l’Europe.
Cette habitude produit incontestablement un mélange de biens et de maux, ou, si l’on veut, des plaisirs et des peines. Les effets qui en résultent n’arrivent pas en même temps : les uns sont éprouvés à l’instant même de l’action, les autres ne se font souvent ressentir que plus tard. Ils se répartissent sur plusieurs personnes, mais ne les affectent pas de la même manière. Si cette habitude n’est appréciée que par les effets immédiats qu’elle produit ; si, faute de jugement ou de prévoyance, les effets ultérieurs n’en sont pas observés ou sont attribués à d’autres causes, elle sera considérée comme bonne. On sera d’autant plus disposé à s’y livrer, qu’elle sera condamnée par un plus petit nombre de personnes ; on la considèrera comme honorable, et l’on se fera un mérite de pouvoir impunément s’y livrer, si personne ne la désapprouve. C’est ce que nous avons vus, il n’y a pas bien longtemps, dans presque tous les États de l’Europe, et ce qu’on trouverait peut-être encore dans quelques-uns.
Mais si un moraliste, soumettant cette habitude à l’analyse, expose tous les effets, en bien et en mal, qu’elle produit ; si, après avoir décrit, d’un côté, les plaisirs qui en résultent pour celui qui s’y livre, et pour ceux qui lui vendent les objets de ses consommations, il décrit, d’un autre côté, les maux qui en sont les conséquences ; s’il fait voir comment elle affaiblit les facultés intellectuelles et morales de celui qui s’y abandonne ; comment elle altère ses organes physiques, et le rend incapable de se livrer à aucun travail soutenu, soit de corps, soit d’esprit ; comment, en même temps qu’elle multiplie ses besoins, elle lui fait perdre les moyens de les satisfaire ; comment elle prive sa femme, ses enfants, ses vieux parents, de leurs moyens d’existence, et de l’appui qu’ils trouvaient en lui ; comment elle détruit la confiance qu’il leur inspirait, détruit leurs affections, et les rend victimes de sa brutalité ; comment elle les expose à périr de misère ou à se livrer à des vices honteux ; comment elle nuit enfin, non seulement à lui et à sa famille, mais à tous ceux qu’il entraîne par son exemple, et à ceux auxquels il aurait été utile s’il n’avait pas contracté un semblable vice : il est clair qu’on ne portera plus de cette habitude le même jugement ; elle sera d’abord décidément réprouvée par tous ceux qui, ne trouvant aucun avantage à ce qu’elle soit satisfaite, auront à supporter une partie des mauvais effets qu’elle produit ; elle sera condamnée, en second lieu, par ceux mêmes qui croiront n’avoir point à en souffrir, s’ils n’ont aucun avantage à y trouver ; car, lorsqu’une habitude ou une action produisent des effets évidemment funestes, tous les hommes qui ne peuvent pas prendre part aux plaisirs qui en résultent, s’accordent généralement à la condamner ; enfin, celui-là même qui l’aura déjà contractée, cessera de la croire bonne, quand il verra bien clairement tous les effets qu’elle produit, soit sur lui-même, soit sur les autres ; il pourra s’y livrer encore, mais ce sera en la condamnant, et il empêchera, s’il se peut, sa femme ou ses enfants de suivre son exemple.
Appliquée à une habitude d’un autre genre, l’analyse produira des effets analogues. Si, par exemple, on y soumet l’habitude de l’économie, qui n’est guère moins décriée chez les peuples à demi barbares, que l’intempérance n’est approuvée, on aura encore à décrire deux séries de faits. Dans la première, se trouveront les maux qui résultent de certaines privations ; dans la seconde, les avantages qui résultent de la cumulation des richesses. Les privations seront ressenties par l’individu même qui aura contracté cette habitude ; en partie par les membres de sa famille, et surtout par les individus qui auraient pu espérer de profiter de sa prodigalité. Mais les avantages seront également éprouvés par sa famille ; ils le seront de plus par tous les individus dont l’industrie ne peut être mise en œuvre que par la cumulation des capitaux ; ces avantages seront plus étendus, plus durables, et se répandront sur un plus grand nombre de personnes, que les privations au prix desquelles ils seront achetés. Dans ce cas, comme dans le précédent, l’effet d’une description complète de tous les résultats de cette habitude sera de la faire approuver, en premier lieu, de tous ceux pour lesquels elle produira des biens sans mélange de maux ; en second lieu, de tous ceux qui y trouveront plus d’avantages que d’inconvénients ; et, enfin, de tous ceux qui croiront n’y avoir aucun intérêt, mais qui, en même temps, n’en éprouveront aucun dommage.
Ainsi, le premier effet de l’analyse appliquée à la morale est de diviser en deux classes les actions ou les habitudes humaines ; de mettre d’un côté celles qui produisent pour l’humanité plus de biens que de maux, et de placer de l’autre celles qui produisent plus de maux que de biens. Le second effet est de faire réprouver les actions malfaisantes par toutes les personnes à qui elles nuisent, même par celles qui n’en souffrent pas, mais qui ne peuvent pas en profiter. Toutes les fois, en effet, qu’il devient évident qu’une action ou habitude produit plus de maux que de biens, le public la classe naturellement au rang des actions ou des habitudes vicieuses ou réprouvées. Ceux qui auparavant s’y livraient publiquement et avec une sorte d’ostentation, en deviennent honteux. S’ils s’y abandonnent encore, c’est en secret ; si on leur impute une telle habitude, ils s’en défendent, ou cherchent à s’excuser sur des circonstances particulières ; s’ils ne peuvent pas se corriger, ils font en sorte du moins que leurs enfants ne les imitent pas. Lorsque, au contraire, l’analyse a pour effet de faire voir qu’une habitude ou une action, auparavant jugée indifférente ou même funeste, produit pour le genre humain plus de biens que de maux, le public la fait passer au rang des actions ou des habitudes vertueuses ou approuvées. Ceux qui ne s’y livraient qu’en secret cessent d’en être honteux ; ceux mêmes qui ne l’ont point se vantent souvent de la mettre en pratique, et font en sorte de la faire contracter à leurs enfants, ou du moins de leur en donner les apparences. C’est là le troisième résultat de l’emploi de l’analyse.
Il ne faut pas s’imaginer cependant que l’exposition des effets d’une habitude vicieuse ou d’une habitude vertueuse, suffise pour détruire la première ou pour établir la seconde, si les causes qui ont produit l’une ou qui s’opposent à l’établissement de l’autre, continuent d’exister. L’intempérance et la prodigalité, par exemple, ne sont pas produites seulement par l’ignorance des effets qui en résultent : elles le sont aussi par les dangers continuels auxquels sont exposées ou les propriétés ou les personnes. L’individu à qui rien ne garantit la jouissance du fruit de ses travaux, cesse de travailler, ou consomme immédiatement ce qu’il a produit : chez lui, la paresse, l’intempérance et la prodigalité sont de la prévoyance. De même, celui qui se voit exposé sans cesse au danger de perdre la vie, est peu touché par la description des maux physiques ou moraux qu’engendrent les mauvaises habitudes : pour lui il n’y a de sûr, dans ce monde, que le présent. Il y a peu de soldats que la crainte de la goutte rende tempérants la veille d’une bataille ; et les sauvages ou les esclaves s’imposent peu de privations pour enrichir leurs héritiers. Il ne suffit donc pas, pour faire faire des progrès à la morale et à la législation, d’exposer les conséquences des mauvaises lois et des mauvaises mœurs ; il faut de plus en indiquer les causes, et montrer comment ces causes peuvent être détruites. Si l’on se borne à en exposer les effets, on tourne contre elles le sentiment qui porte la nature humaine vers sa conversation et sa prospérité ; mais, quelle que soit la force de ce sentiment, il ne saurait détruire ce qui, de sa nature, est indestructible ; et il faut considérer comme tel tout effet dont on n’attaque point la cause, même quand cet effet est un vice [6].
Si l’on faisait l’histoire des habitudes humaines, en remontant jusqu’à l’état sauvage, et descendant jusqu’aux époques où la civilisation a fait le plus de progrès, on trouverait qu’elles ont changé de caractère, à mesure que les effets en ont été mieux constatés, et les causes mieux connues. Les premières actions qui ont été mises au rang des actions criminelles, sont celles qui ont pu produire le moins de bien, et dont les mauvais effets ont été les plus évidents. Ainsi, le meurtre et l’assassinat ont été réprouvés comme funestes, même par les peuples barbares ; mais ces faits n’ont pas eu le même caractère qu’ils ont aujourd’hui. On les a considérés comme n’intéressant que les parents ou les amis des personnes assassinées ; l’on a pu s’y livrer sans déshonneur, et sans courir d’autre risque que de payer une compensation, ou d’être exposé à des représailles. Les atteintes à la propriété n’ont pas été envisagées sous un point de vue différent ; voler des marchands allant en foire, dévaliser des voyageurs, ou rançonner des juifs, étaient des faits qui ne déshonoraient pas les hommes puissants, il y a peu de siècles. Sous le règne même de Louis XIV, tromper au jeu n’était pas une action déshonorante dans la bonne société.
On trouve, il est vrai, que des peuples barbares ont prononcé des châtiments très sévères contre des actions qu’on punit aujourd’hui moins cruellement. Les Germains punissaient de mort la femme coupable d’adultère ; et, dans le Moyen-âge, les hommes qui n’appartenaient pas à la caste dominante n’étaient pas traités moins sévèrement, pour des faits qui n’étaient pas plus graves. Mais cette sévérité était le résultat, non de la haine qu’inspirait le vice, mais du mépris qu’on avait pour les femmes et pour les hommes asservis, mépris qu’on rencontre chez les peuples sauvages ou barbares de tous les pays.
Quelles sont encore aujourd’hui, parmi nous, les habitudes vicieuses les plus communes ? Ce sont celles dont les effets bons et mauvais n’ont pas été clairement exposés ou parfaitement compris ; celles sur lesquelles l’opinion des hommes est indécise, et celles surtout dont les causes n’ont pas été détruites. Mais faites perdre à ces habitudes, par une analyse rigoureuse, le caractère douteux qu’elles conservent ; mettez le public à même d’en voir clairement tous les effets, et elles rentreront aussitôt dans le rang auquel elles appartiennent ; elles seront considérées comme des vices par tous ceux qui en souffrent, et ceux qui en profitent cesseront de les avouer. Sans doute, elles existeront encore chez un grand nombre d’individus, si l’on n’en connaît pas les causes, ou si l’on n’a pas le moyen de les faire cesser ; mais les personnes qui en seront atteintes seront obligées de se cacher ; elles perdront l’appui que leur prête l’ignorance publique, et la nécessité d’agir dans l’isolement leur fera perdre le moyen d’avoir des complices. S’il était démontré, par exemple, que la corruption d’un électeur ou d’un député par un ministre, produit, pour une nation, des effets infiniment plus funestes que la corruption d’un magistrat par un individu qui veut obtenir de lui un jugement inique, le premier genre de prévarication serait tenu plus secret encore que le second, et la nécessité du secret suffirait souvent pour rendre le fait impossible.
Telle est, dans la morale, la puissance d’une opinion dont la vérité est incontestée, qu’un individu qui avoue une action évidemment mauvaise, sans alléguer aucune excuse pour s’en justifier, nous paraît, ou un insensé, ou une espèce de monstre ; et que celui qui veut commettre une action malfaisante, ou entraîner quelqu’un de ses semblables à y participer, cherche toujours à prouver qu’il a quelque bonne raison : il ne peut devenir un malfaiteur qu’en commençant par être un sophiste.
Les effets que produit sur les lois l’application de la méthode analytique sont aussi grands et plus incontestables encore que les effets qu’elle produit sur les mœurs. Pour exposer complètement les premiers de ces effets, il faudrait donner l’histoire de tous les perfectionnements que la législation a éprouvés dans tous les pays. Qu’est-ce, en effet, qui a déterminé quelques-uns des gouvernements d’Europe à faire disparaître de la législation civile ou pénale de leur pays, un grand nombre de dispositions malfaisantes ? Qu’est-ce qui a fait cesser le secret des procédures, abolir la torture, diminuer les peines, établir la liberté de la défense ? Qu’est-ce qui a fait sortir de la classe des crimes, des faits imaginaires, des opinions innocentes, la sorcellerie et l’hérésie ? Qu’est-ce qui a fait cesser les persécutions religieuses, abroger les lois contre les étrangers, abolir les confiscations ? N’est-ce pas l’exposition des effets produits sur la société par la législation ? En d’autres termes, n’est-ce pas l’application de la méthode analytique ? Je ne voudrais rabaisser l’importance d’aucune discussion politique, offenser l’amour-propre d’aucun parti ; mais j’avoue que les discussions sur l’origine des pouvoirs, sur le droit divin ou sur la souveraineté du peuple,* * ne m’ont jamais paru avoir des effets bien considérables sur la législation ou sur les mœurs. Jamais Beccaria n’eût produit une révolution dans la législation criminelle, si, au lieu d’exposer les effets de quelques lois vicieuses, il se fût borné à nous donner le développement de ses principes sur le *droit de punir * ; et les discussions auxquelles ont donné lieu, dans le dernier siècle, quelques procédures célèbres, ont fait faire plus de progrès à la science que le Contrat social.
Ainsi, la méthode analytique agit dans les sciences morales de la même manière qu’elle agit dans les autres. Elle ne donne ni préceptes, ni conseils ; elle n’impose ni devoirs ni obligations ; elle se borne à exposer les causes, la nature et les conséquences de chaque procédé. Elle n’a pas d’autre force que celle qui appartient à la vérité. Mais il faut bien se garder, pour cela, de croire qu’elle soit impuissante ; l’effet qu’elle produit est, au contraire, d’autant plus irrésistible qu’elle commande la conviction. Lorsque des savants ont eu découvert la puissance de certaines machines, l’efficacité de certains remèdes, il n’a pas été nécessaire, pour les faire adopter, de parler de devoirs, ou de faire usage de la force ; il a suffi d’en démontrer les effets. De même, en morale et en législation, le meilleur moyen de faire adopter un bon procédé, et d’en faire abandonner un mauvais, est de montrer clairement les causes et les effets de l’un et de l’autre. Si nous sommes exempts de certaines habitudes vicieuses, et si nous avons vu disparaître quelques mauvaises lois, c’est à l’emploi de ce moyen que nous devons l’attribuer. Les mauvais gouvernements en connaissent si bien la puissance que tous leurs effets ne tendent qu’à l’empêcher.
On a fait aux philosophes qui ont mis au jour les causes et les effets d’un certain nombre de lois, un reproche grave ; on les a accusés d’avoir tout détruit et de n’avoir rien su fonder. Ce reproche a fait même une telle impression, que des écrivains dont on ne peut soupçonner les intentions, se sont empressés de déclarer qu’il était temps d’abandonner la critique, et de prendre le rôle de fondateurs : nos prédécesseurs, ont-ils dit, ont démoli le vieil ordre social ; c’est à nous qu’il appartient de construire le nouveau. D’autres écrivains, d’une opinion différente, se sont également prononcés, contre la critique ; ils ont aussi reproché aux philosophes du dernier siècle, d’avoir tout détruit et de n’avoir rien su construire ; mais ceux-ci, au lieu de vouloir fonder un édifice nouveau, ont prétendu qu’il fallait rétablir les anciennes ruines.
Il y a dans quelques-uns de ces reproches une apparence de modération qu’on est très disposé à considérer comme de la sagesse. Des hommes qui viennent se placer entre deux partis, dans la vue de les mettre en paix, et qui les condamnent en même temps l’un et l’autre, ont un air d’impartialité et de supériorité très propre à séduire la multitude. Je doute cependant que ceux qui font ce reproche, et ceux qui le croient fondé, sachent bien en quoi il consiste. Entendent-ils proscrire l’étude des faits ? S’imaginent-ils que pour détruire une loi malfaisante, il faut s’abstenir d’en rechercher les causes, d’en examiner les résultats ? S’ils ne proscrivent pas l’étude des faits, veulent-ils nous faire considérer seulement ceux qui sont de même nature ? Faut-il ne voir, en faisant l’analyse d’une habitude, d’une action ou d’une loi, que les plaisirs ou les biens qui en résultent, et s’abstenir d’en examiner les mauvaises conséquences ? Veulent-ils arriver au perfectionnement de la législation et de la morale, en remplaçant des lois par d’autres lois, des habitudes par d’autres habitudes, sans avoir examiné les conséquences des lois et des habitudes qu’on abandonne, ni les conséquences de celles par lesquelles on les remplace ? Croient-ils, enfin, leurs idées tellement justes, leurs projets si essentiellement bons, que les races futures n’aient rien à y changer ? Voudraient-ils nous insinuer qu’ils sont arrivés aux derniers termes de la perfection, et qu’il ne reste plus au genre humain qu’à jouir en repos du produit de leurs veilles ? Si, à cet égard, leur modestie n’est pas un obstacle à leur conviction, ils ont encore tort de proscrire le raisonnement ; car, lorsqu’on est sûr d’avoir découvert la vérité, on provoque l’examen, mais on ne commande pas la foi.
Le reproche fait à la critique d’avoir tout détruit et de n’avoir rien fondé, est d’autant plus mal appliqué, qu’en morale et en législation, ces deux choses sont presque toujours inséparables. Les philosophes qui sont parvenus à détruire le secret des procédures, ne sont-ils pas les fondateurs de la publicité ? Ceux qui ont fait abolir la torture, n’ont-ils pas garanti d’un horrible supplice tous les hommes injustement accusés ? Ceux qui ont brisé les entraves qui résultaient, dans l’intérieur des États, d’une multitude de lois fiscales, n’ont-ils pas fondé la liberté du commerce ? Ceux qui ont fait abolir les corporations, les jurandes, les maitrises, n’ont-ils pas fondé la liberté de l’industrie ? Celui qui parviendrait à détruire tous les liens dans lesquels le despotisme enlace les hommes, ne serait-il pas le fondateur de la liberté ? À entendre les reproches adressés aux écrivains qui sont parvenus à nous faire voir les vices de quelques institutions, on dirait qu’on est convenu de ne compter pour rien les avantages que le public a retirés de son affranchissement, et qu’il ne faut voir que la perte que les peuples ont faite, quand des codes funestes sont restés sans force entre les mains de ceux qui en étaient possesseurs, ou qui en faisaient l’application.
Il est vrai que les philosophes n’ont pas seulement détruit des institutions, mais qu’ils ont aussi détruit de fausses opinions ou de fausses croyances ; on ne croit plus à la sorcellerie, et on n’attribue pas à un esprit malfaisant la plupart des phénomènes de la nature. Mais quand on détruit une erreur, ne fonde-t-on pas la vérité contraire ? Quand on détruit un vice, ne fonde-t-on point par cela même une vertu ? Prouver, contre l’opinion commune, que tel effet n’est pas produit par telle cause, n’est-ce pas tarir une source d’erreurs et faciliter la découverte de la vérité ? Si jamais la médecine faisait assez de progrès pour extirper les germes de toutes les maladies, les médecins encourraient-ils une grande responsabilité ? Faudrait-il les accuser d’avoir tout détruit, et de n’avoir rien su fonder ? Faudrait-il penser que les maladies de l’esprit humain méritent des égards particuliers qu’on ne doit pas aux maladies physiques ? Ou croirait-on qu’on a déjà fait tant de progrès, qu’il n’existe plus ni erreur, ni vices, ni mauvaises lois [7] ?
Tous les reproches adressés à quelques philosophes ; d’avoir fait remarquer les conséquences funestes de certaines institutions, peuvent également être adressés à la méthode analytique ; puisque cette méthode consiste principalement à exposer les conséquences bonnes et mauvaises des institutions et des lois humaines, ou à faire voir la liaison des effets et des causes. Cependant on ne pourrait proscrire l’emploi de cette méthode des sciences morales, sans proscrire par cela même l’étude des faits, c’est-à-dire les sciences elles-mêmes. Car on ne saurait mettre au nombre des sciences la connaissance de certaines opinions ou de certains systèmes, lors même que ces opinions ou ces systèmes seraient exposés dans de gros livres, avec un appareil plus ou moins scientifique.
Des esprits timides et bien intentionnés, tout en reconnaissant que l’analyse a produit de bons effets dans un grand nombre de cas, craignent qu’elle n’en produise de mauvais, si on l’applique à toutes nos habitudes et à toutes nos institutions. Il est, disent-ils, des institutions et des habitudes sur lesquelles l’opinion des peuples est hautement prononcée. Toutes les fois que le jugement qui en a été porté est juste, à quoi bon les remettre en question ? Ne vaut-il pas mieux s’en tenir à ce qui a été décidé, que de compromettre par un nouvel examen les conquêtes qu’on a déjà faites ?
Les personnes qui raisonnent ainsi, ressemblent à ces plaideurs qui n’ont qu’une médiocre confiance dans les lumières et l’intégrité de leurs juges, et qui ont obtenu un triomphe inespéré. La pensée des dangers qu’elles ont courus les fait trembler : elles ne peuvent supporter l’idée d’un appel qui les exposerait à perdre ce qu’elles ont gagné. Si on pouvait leur garantir qu’elles ne seront pas dépouillées de ce qu’elles ont acquis, elles consentiraient volontiers à l’abolition des tribunaux, pour n’avoir plus à craindre de jugements.
L’application de la méthode analytique paraît également dangereuse aux hommes qui ont imaginé ou adopté des systèmes ; elle peut détruire les conceptions des uns, et effacer la science des autres. Lorsqu’on a passé la partie la plus considérable de sa vie à combiner certaines idées, du succès desquelles on a fait dépendre le bonheur du genre humain en même temps que sa propre réputation, il est fâcheux de s’apercevoir tout à coup que le travail auquel on s’est livré se réduit à un simple arrangement de mots ; il ne l’est pas moins d’avoir employé sa vie à se meubler l’esprit de faux systèmes, et de découvrir qu’on ne sait rien, lorsqu’on s’imaginait avoir acquis des titres à la qualité de savant.
Enfin, il est une troisième classe de personnes qui considèrent comme dangereuse l’application de la méthode analytique ; ce sont celles qui jouissent, dans l’ordre social, de certains avantages funestes à leurs semblables, et qui craignent de voir compromettre leurs possessions par un examen impartial. Ce sont ordinairement les personnes de cette dernière classe qui se prononcent avec le plus d’énergie contre toute recherche, et qui excitent les alarmes de la première. Si on veut les en croire, rien n’est plus propre à propager le vice que d’en faire voir les causes et les conséquences, et à ébranler la vertu que d’en examiner les effets. Pour que les bonnes institutions soient durables, il faut que les peuples n’en voient pas les résultats ; pour se mettre à l’abri des mauvaises lois, il faut s’abstenir de regarder ce qu’elles produisent. Enfin, l’examen des faits et de leurs conséquences n’est propre qu’à ébranler les droits anciennement établis, et il est des choses qui ne doivent pas être mises en question quand on tient à la tranquillité des peuples.
C’est ainsi que parlent, dans tous les pays, les hommes qui profitent des abus ; et c’est probablement de la même manière que parleraient, s’ils avaient la parole, des loups qui se seraient introduits, pendant la nuit, au sein d’une bergerie : Gardez-vous, diraient-ils, de porter ici la lumière, si vous voulez ne pas troubler la sécurité du troupeau.
Je ne sais s’il existe, en effet, des choses qui ne doivent pas être examinées quand on tient à la tranquillité des peuples ; mais ceux qui repoussent l’examen ne veulent pas sans doute nous faire croire que ces choses-là sont funestes à l’espèce humaine. Si les faits qu’on nomme des droits anciennement établis, ne produisent que d’heureuses conséquences, l’examen ne peut que leur être favorable ; car plus l’utilité en sera démontrée, plus les peuples s’y attacheront. Si, au contraire, ils n’ont que de funestes résultats, quel motif aurait-on de les respecter et de s’en interdire l’examen ? Suffira-t-il qu’une chose nuisible ait pris le nom de droit, pour que la raison humaine doive s’arrêter devant elle ? Personne d’ailleurs ne saurait se plaindre de ce qu’en faisant abstraction de ce qu’on nomme droits, on examine les choses en elles-mêmes, et par les résultats qu’elles produisent ; car du moment qu’on écarte de la discussion les droits du plus fort comme les droits du plus faible, la condition est égale pour tous, et nul n’oserait avouer qu’il défend comme des droits des prérogatives funestes au genre humain. L’examen des faits ne peut pas avoir d’autre résultat que de faire voir ce qu’il y a de bon et de mauvais dans chaque chose, et puisqu’on s’accorde à reconnaître l’utilité des droits, on n’a rien à en redouter ; il est naturel, au contraire, que chacun le sollicite.
On redoute la faiblesse de la raison humaine ; on craint que chacun ne s’égare du moment qu’il consultera son intelligence. Mais ces craintes, qui semblent annoncer une si grande modestie chez ceux qui les éprouvent ou qui veulent nous les inspirer, ne seraient-elles pas en effet un orgueil déguisé ? Ceux qui veulent les inspirer aux autres, n’auraient-ils pas pour but de s’assurer le monopole de l’intelligence et du jugement ? Si la raison est si faible, s’il est si dangereux d’en faire usage, quel est l’instrument à l’aide duquel nous discernerons, entre cent religions qui nous sont offertes, la seule qu’il nous importe de suivre ? Quel est l’instrument à l’aide duquel nous arriverons à choisir, parmi des milliers de sectes entre lesquelles telle religion s’est divisée, celle d’entre elles qui n’a exclu aucune vérité, ou qui s’est garantie de toute erreur ? Et si, en de pareilles matières, il est impossible à chacun d’avoir un guide plus sûr, plus impartial, plus intéressé à ne pas se tromper, que sa propre intelligence, comment serait-il possible d’en avoir un meilleur dans des questions de législation ou de morale ?
Mais si l’égoïsme, la vanité, la paresse et la peur font repousser des sciences morales l’application de la méthode analytique, il ne faut pas croire que toutes les craintes qui se manifestent à cet égard soient le résultat d’un préjugé ou d’un vice. Des craintes semblables peuvent être conçues par des hommes qui ne manquent ni de lumières, ni de désintéressement, et qui ne sont les protecteurs, ni des préjugés, ni de l’ignorance, ni d’aucun genre d’abus. Pour que la méthode analytique n’ait point de danger, il faut qu’elle soit employée par des hommes qui aient non seulement de la bonne foi, mais encore assez de sagacité pour savoir rapporter chaque effet à la cause qui le produit, et pour suivre tous les effets qui résultent d’une même cause ; une analyse incomplète ou vicieuse peut avoir des résultats aussi funestes que quelque système que ce soit. La même méthode qui, dans les mains d’un homme éclairé et d’un esprit droit, conduit aux découvertes les plus utiles, peut conduire aux plus funestes écarts, dans les mains d’un homme sans lumières et d’un esprit faux.
J’examinerai, dans le chapitre suivant, quelles sont, en législation et en morale, les conséquences soit d’une analyse incomplète, soit l’emploi des sophismes et des faux systèmes.