Traité de Législation: VOL I
Chapitre Premier.
Enlightenment Charles Comte FrenchCHAP. 1: CHAPITRE PREMIER.
Des diverses manières de traiter les sciences de la morale et de la législation ; des phénomènes nécessaires à connaître pour posséder ces sciences ; des causes qui en ont arrêté ou qui en favorisent les progrès ; et de l’objet de cet ouvrage.
En écrivant sur la législation, je n’ai pas pour but de présenter un système de lois, d’attaquer ou de défendre les institutions d’un pays quelconque ; je veux rechercher simplement quelles sont les causes qui font prospérer ou dépérir un peuple, ou qui le rendent stationnaire. Pour me livrer à ces recherches, je n’ai besoin ni d’imaginer des systèmes, ni de raisonner sur des principes généraux ; il me suffit d’observer les faits, de les classer dans l’ordre le plus naturel, et de voir comment les uns naissent des autres.
Cette méthode n’est point nouvelle ; elle est tous les jours appliquée avec succès à l’étude des sciences naturelles, et même à une partie des sciences morales. C’est à l’application qui en a été faite à l’étude de l’économie politique et de l’entendement humain, qu’il faut attribuer les progrès qu’ont faits ces deux branches de nos connaissances.
Ne produisant que d’heureux résultats dans les sciences auxquelles elle est appliquée, étant même considérée par les savants comme le seul moyen d’arriver à la découverte de la vérité, cette méthode pourrait-elle être trompeuse ou dangereuse dans l’étude de la morale et de la législation ? Il faut bien qu’elle ait paru inapplicable ou dangereuse, puisqu’elle est repoussée, au moins en théorie, par trois classes de personnes qui d’ailleurs ne s’accordent guère, par des théologiens, par des philosophes et par des jurisconsultes.
On conçoit que des théologiens, de quelque religion qu’ils soient, repoussent l’application de la méthode analytique, de l’étude de la morale, et même, dans quelques cas, de l’étude de la législation. Leurs idées religieuses peuvent leur faire considérer l’emploi de cette méthode comme dangereux, ou tout au moins comme inutile. Ils trouvent des règles de conduite, et quelquefois de gouvernement, dans les livres qui sont la base de leurs croyances religieuses. Ils voient les causes de ces règles, non dans les besoins des hommes, ou dans des circonstances accidentelles, mais dans la volonté de l’auteur de leur religion. Ils n’ont pas à en rechercher les effets, parce qu’elles leur paraissent bonnes indépendamment des conséquences qu’elles peuvent produire sur le bonheur du genre humain. Il est bon de les observer, par cela seul que celui qui en est cru l’auteur trouve bon qu’on les observe.
À quoi servirait à un musulman vivement persuadé de la vérité de sa religion, de rechercher les conséquences bonnes ou mauvaises qui peuvent résulter de l’observation des préceptes de Mahomet ? Si l’application à ces préceptes de la méthode analytique ne doit avoir pour résultat que d’en prouver la bonté et d’en recommander l’observation, elle n’ajoute rien à la science, elle est inutile. Si elle doit avoir pour effet de prouver que l’observation ne produit aucun bien, ou même qu’elle produit du mal, elle n’est propre qu’à ébranler la foi des croyants, elle est dangereuse ou impie. Un juif trouvera ce raisonnement vicieux dans la bouche d’un sectateur de Mahomet ; mais appliqué à sa propre religion, il lui paraîtra sans réplique. Il en sera de même de tout homme dont la religion aura consacré un système de morale, de législation ou de gouvernement, s’il est vivement persuadé de la vérité de ce système, ou s’il a un intérêt puissant à le soutenir.
L’application de la méthode analytique à l’étude de la morale est quelquefois repoussée, même par des théologiens dont les principes moraux n’ont rien à craindre d’un examen approfondi. La raison en est sensible. Le résultat de l’analyse, ainsi qu’on le verra plus loin, est de convaincre les hommes qu’il leur importe d’avoir de bonnes mœurs, indépendamment de telle ou telle opinion particulière. Une telle conviction ne porterait sans doute atteinte qu’à des religions malfaisantes, et elle serait pour toutes un motif de plus de se bien conduire. Elle ferait perdre cependant à certains dogmes, et à ceux dont la mission est de les enseigner, une partie de leur importance temporelle. On ne pourrait plus dire que telle ou telle opinion religieuse est le fondement exclusif des lois et des bonnes mœurs ; un mollak, par exemple, ne pourrait pas prétendre qu’il est impossible d’avoir de la probité si l’on ne croit pas aux miracles de Mahomet et à la vérité du Coran.
Une autre raison doit faire repousser la méthode analytique par les systèmes théologiques, qui ont consacré des principes de législation, de gouvernement ou de morale. Lorsque de pareils systèmes sont formés, il n’y a plus de progrès possibles pour l’esprit humain, à moins que les religions qui les consacrent n’admettent des interprètes de la volonté divine, dont la mission soit de faire subir aux mœurs et aux institutions les changements dont les progrès des lumières démontrent la nécessité. En pareil cas, pour changer une loi ou une maxime de morale, il ne suffit pas de prouver que ce changement est avantageux au genre humain ; il faut prouver de plus qu’il est commandé ou du moins autorisé par la divinité ; preuve qui devient d’autant plus difficile à faire, que les hommes sont plus éclairés. On a attribué à l’ambition des prêtres l’état stationnaire des peuples soumis à des gouvernements théocratiques ; un tel état est une conséquence inévitable de la nature même de ces gouvernements. Les principes de la législation et les règles de la morale étant le résultat d’une volonté supérieure, sont hors de l’influence de la raison ; tenter de les modifier, est un acte d’impiété, même dans les ministres de la religion ; en inspirer le désir, c’est ébranler les fondements de l’édifice tout entier.
On aurait tort d’attribuer toujours à la mauvaise foi et à l’intérêt personnel la répugnance qu’éprouvent, en général, les ministres de toutes les religions, à voir appliquer aux sciences morales la méthode qui a fait faire des progrès si rapides aux sciences naturelles. Il suffit, pour que cette répugnance existe, qu’ils soient vivement persuadés de la bonté de leurs principes de morale, de législation ou de gouvernement, et qu’ils aient peu de confiance dans le jugement des hommes. On leur a parlé si souvent de la faiblesse et des égarements de la raison humaine, qu’il est tout naturel qu’ils s’en méfient, et qu’ils ne veuillent en permettre l’usage que dans les cas où la foi ne peut pas les diriger. Le raisonnement ne saurait paraître un guide bien sûr à des hommes qui font un devoir à leurs semblables d’humilier leur raison, et qui leur en donnent souvent l’exemple.
Mais s’il est naturel que les ministres de toutes les religions préfèrent, en général, la méthode théologique à la méthode analytique, il n’est pas aisé de comprendre que des philosophes, qui n’admettent pas la première, rejettent cependant la seconde. Repousser tout à la fois de l’étude des sciences morales, et l’autorité de toute religion positive, et l’autorité qui résulte de l’examen des faits, est un procédé si étrange, qu’on refuserait de le croire possible, si l’on n’en avait pas des exemples. Des écrivains qui ne pensaient pas que tous les livres religieux fussent des guides infaillibles, ont fait de très longs raisonnements pour prouver que dans l’étude des sciences morales il fallait consulter le sentiment, et ne pas raisonner. L’application de la méthode analytique à l’étude de ces sciences, leur a paru plus dangereuse encore qu’aux théologiens ; ils lui ont attribué la plupart des vices ou des crimes qui ont déshonoré le monde. Ces écrivains ont voulu en quelque sorte proscrire l’emploi de l’intelligence, et consulter exclusivement, tantôt le sentiment intime, et tantôt le sentiment religieux ; ils ont prétendu que ces sentiments dirigeaient l’homme d’une manière si sûre, que, s’il n’était pas égaré par sa raison, ils pouvaient dans toutes les circonstances lui faire distinguer une bonne d’une mauvaise action.
Il est une autre manière d’écrire sur les sciences morales, qui a été souvent employée par les philosophes, et qui n’a pas encore cessé de l’être, surtout en politique. Elle consiste à se créer, par la force de l’imagination, un système particulier, et à y ramener ensuite les faits que l’histoire nous présente. Cette méthode a été mise en pratique dans presque toutes les sciences, et elle en a été repoussée à mesure que l’art de l’observation a fait des progrès. Les hommes ont commencé par chercher à deviner la vérité, et ce n’est qu’après être tombés dans de nombreuses erreurs, et avoir épuisé en quelque sorte le nombre des suppositions, qu’ils ont pu se résigner à observer les faits et à en suivre l’enchaînement. Les écrivains moralistes et politiques n’ont pu se soumettre encore à cette nécessité, ils repoussent une méthode qui doit arrêter l’essor de leur imagination, qui ne laisse aucune place au génie d’invention, et qui les condamne à de longues et pénibles études. Que resterait-il, en effet, dans la plupart des ouvrages de morale ou de législation, si l’on en supprimait tout ce qui ne serait pas un fait bien observé, ou la déduction exacte d’un fait ?
Les jurisconsultes, au moins pour la plupart, ont repoussé de l’étude des lois la méthode d’observation, avec autant d’énergie que les philosophes. Ils ont adopté un certain nombre de maximes auxquelles ils ont donné le nom de lois naturelles, et ils n’ont admis comme justes que les déductions tirées de ces maximes. Ils ne se sont pas accordés, il est vrai, sur le nombre qu’il fallait en admettre ; les uns les ont multipliées à l’infini, et les autres les ont réduites à presque rien ; mais cela ne les a pas empêchés d’être d’accord sur le fond du système. Il est vrai aussi que plusieurs de ces maximes ont été méconnues en pratique, non seulement par des multitudes d’individus, mais même par des nations entières, et que des philosophes en ont contesté la vérité, même en théorie ; mais cela n’a pas empêché de soutenir qu’elles étaient reconnues par le genre humain. Et il fallait bien les soutenir, puisque, si on avait cessé de les considérer comme la base de la science de la législation, nul n’aurait pu dire sur quoi pouvait reposer cette science, ni même en quoi elle pouvait consister.
Enfin, d’autres ont voulu fonder la science de la législation et de la morale sur la *justice * ou sur le devoir ; ils ont voulu écarter toute considération d’utilité, de plaisir ou de peine. Ils ont mis le *devoir * à la place du droit, qui leur a paru trop susceptible ou trop pointilleux, et ils ont espéré qu’ils allaient mettre ainsi le genre humain en paix avec lui-même, en changeant deux ou trois mots.
Il y a, dans tous ces systèmes, un fond de bonnes intentions qu’on ne peut assurément pas méconnaître ; mais, sous quelque point de vue qu’on les considère, on ne saurait y trouver ni une science, ni une méthode scientifique. Et qu’on ne se hâte pas de conclure de là que, pour s’instruire dans les sciences morales, il est nécessaire de n’avoir point de règles, de mépriser la justice, de ne tenir compte d’aucun devoir. Qui pourrait avoir une telle pensée ? La question n’est pas de savoir s’il faut se conformer à la justice, s’il est des devoirs qu’il faut observer, des droits qu’il faut respecter, des maximes ou des principes qu’il est bon de mettre en pratique ; elle est de savoir quelle est la meilleure méthode pour arriver à la découverte de ce qui est juste, de ce qui est droit, de ce qui est un devoir. On tomberait dans une étrange erreur si l’on s’imaginait que, pour enseigner la morale ou la législation aux hommes, il suffit de les convaincre qu’ils doivent être justes, qu’ils doivent observer leurs devoirs, qu’ils doivent être moraux. Cette erreur ressemblerait à celle d’un professeur de mathématiques qui croirait que, pour faire de ses élèves de grands mathématiciens, il lui suffit de les convaincre qu’ils doivent toujours être justes dans leurs calculs. Il pourrait employer beaucoup de temps et de talents à leur faire comprendre cette grande vérité ; mais si, après les avoir persuadés, il ne leur disait pas un mot sur la manière dont ils doivent s’y prendre pour calculer, il les laisserait aussi ignorants qu’il les aurait pris.
Des règles ou des maximes de législation et de morale doivent sortir sans doute de la science, comme les règles qu’on observe dans les arts, sortent des recherches des savants ; mais s’imaginer qu’on fera sortir une science d’un certain nombre de maximes, au lieu de faire sortir les maximes de l’observation, est la plus vaine des prétentions.
Mais la méthode analytique est-elle réellement applicable aux sciences morales ? Peut-on soumettre à l’observation toutes les causes physiques ou morales qui influent sur la prospérité ou sur la décadence des peuples ? Peut-on y soumettre les actions, les habitudes, les institutions et les effets qui en résultent, comme on peut y soumettre des corps organisés ? Locke et, après lui, Condillac ont appliqué cette méthode à l’étude de l’entendement humain, à la formation de nos idées, au mécanisme des langues. Or, il serait difficile de concevoir comment une méthode qui nous conduit à la découverte de la vérité, quand nous l’appliquons à l’étude de nos idées, ne serait propre qu’à nous égarer, quand nous l’appliquons à l’étude de nos actions. Adam Smith, et après lui J.-B. Say, ont fait l’application de la même méthode à l’étude de l’économie politique ; et ce n’est que depuis la publication de leurs écrits, que l’économie politique a acquis le caractère et la certitude d’une véritable science. La méthode qui nous fait voir comment les richesses d’une nation se forment, se distribuent, se détruisent, ne saurait-elle nous faire voir avec la même certitude les effets que produisent les institutions humaines sur la prospérité ou la décadence des peuples ? Une partie de l’économie politique n’est-elle pas même consacrée à nous faire connaître les effets de certaines lois ou certaines institutions sur les richesses des nations, et par conséquent sur leur prospérité ? Et il y a-t-il quelque raison de croire qu’une méthode qui a fait apprécier avec tant de justesse les effets d’une partie considérable de la législation, sera trompeuse si on l’applique aux autres parties de la même science ?
Il n’y a qu’une manière d’arriver à la connaissance de la vérité : c’est l’observation des faits. Le botaniste qui étudie une plante, l’anatomiste qui étudie l’organisation physique de l’homme, et le moraliste qui étudie les causes, la nature et les conséquences d’une action ou d’une habitude suivent exactement le même procédé. Tous décrivent les choses ou les phénomènes qu’ils ont sous les yeux : la méthode est la même ; la différence n’existe que dans les objets auxquels elle est appliquée. Si les descriptions qu’ils nous donnent sont exactes et complètes, ils forment véritablement des sciences ; si, au lieu de décrire des faits, ils nous donnent des suppositions ou des hypothèses ; si, au lieu de nous faire connaître simplement ce que les choses sont et ce qu’elles produisent, ils cherchent à nous inspirer de l’affection ou de l’éloignement pour telle chose, telle forme particulière, ou tel genre d’actions, on ne peut plus les considérer comme des hommes qui étudient une science, et qui veulent lui faire faire des progrès : ce sont des hommes plus ou moins ingénieux, plus ou moins éloquents, plus ou moins estimables, selon le but qu’ils se proposent ; mais ce ne sont pas des hommes que les sciences puissent reconnaître.
Les hommes qui créent des systèmes par la puissance de l’imagination, et ceux qui nous exposent ce que les choses sont, font tous également usage des faits, mais ce n’est pas de la même manière. Les premiers les appellent à l’appui de leurs systèmes, et leur en donnent la couleur ; ils écartent ceux qui y sont contraires, ou les expliquent de manière à en rendre le témoignage nul. Ils ne se livrent ordinairement à la recherche des faits que lorsque leur système est complet, et qu’ils s’imaginent n’avoir plus rien à apprendre. C’est une espèce de complaisance qu’ils ont pour leurs auditeurs ou pour leurs lecteurs, desquels ils n’osent pas exiger une foi aveugle. Ils procèdent comme des avocats qui cherchent dans les écrits des jurisconsultes des autorités, non pour se former une opinion, mais pour défendre leur cause ; quel que soit le résultat de leurs recherches, ils n’en défendent pas moins les intérêts qui leur ont été confiés.
Lorsqu’on se borne, au contraire, à l’observation et à l’exposition des phénomènes de la nature, on écarte toute opinion, tout système arrêté d’avance. On est convaincu qu’on ne sait rien, aussi longtemps qu’on n’a pas étudié chacun des faits sur lesquels on veut faire porter ses recherches. Les jugements ne se forment qu’à mesure qu’on avance dans l’étude des faits : ils sont des résultats de l’examen auquel on se livre ; mais ces résultats sont imprévus et ne dépendent en rien de notre volonté. L’opinion qui résulte dans notre esprit de l’observation d’un fait est aussi indépendante de nous que l’impression de la chaleur, des sons ou des odeurs, lorsque nous exposons nos organes à l’action de corps chauds, sonores ou odorants. Il n’est pas rare qu’en se livrant à une recherche on arrive à des conséquences inattendues, contraires à nos idées, à nos intérêts ou à nos espérances. On peut bien alors faire un nouvel examen, recommencer ses expériences : mais si le même procédé amène toujours les mêmes conséquences, il nous est impossible de ne pas rester convaincus. Nous pouvons cacher notre opinion, ou même manifester une opinion contraire ; mais c’est là que se borne notre puissance. Il est possible de croire sur le témoignage d’autrui ; il n’est pas possible de croire contre le témoignage des faits.
Il résulte de cette manière de procéder qu’on ne tient aux opinions qui se sont formées dans notre esprit, qu’aussi longtemps qu’on les croit vraies, et qu’on est disposé à les abandonner, aussitôt qu’on commence à douter si les observations qui y ont donné naissance ont été bien faites. Comme il n’est en la puissance de personne de changer la nature des choses, ou de faire que, dans telle circonstance donnée, tel fait ne soit pas suivi de telle conséquence, les savants ne s’inquiètent ni des contradictions qu’ils éprouvent, ni des critiques dont leurs écrits peuvent être l’objet, ni même des obstacles que leur opposent les préjugés populaires. Ils sont bien convaincus que la vérité, par la force qui lui est propre, finira par vaincre toutes les résistances, et qu’une fois qu’elle à été démontrée, elle est indestructible, fût-elle repoussée par le monde entier et désavouée par celui même qui l’a découverte. Quand Galilée eut démontré le mouvement de la terre, ce fut un fait constaté qui ne put être détruit ni par l’autorité de la Bible, ni par la puissance de l’église romaine, ni par les préjugés populaires, ni par les illusions de nos sens, ni même par le désaveu de l’auteur de la découverte, et qui a fini par être reconnu par ceux mêmes qui croyaient avoir le plus grand intérêt à le contester.
Cette sécurité qu’inspire la vérité à ceux qui la recherchent, les empêcherait de recourir à des moyens violents pour faire adopter leurs opinions, lors même qu’ils pourraient en mettre de pareils en usage. Ils se bornent à exposer ce que les choses sont, sans se livrer à des déclamations, et même sans se mettre beaucoup en peine si l’on adopte ou non les procédés qu’ils ont découverts. Ils savent que la tendance du genre humain vers sa prospérité a plus de force que tous les orateurs du monde, et que, lorsqu’une vérité utile a été découverte et démontrée, ce n’est pas la faute de ceux qui la connaissent, s’ils ne la mettent pas en pratique. Si l’on découvre, par exemple, que tel procédé dans les arts produit une économie de temps, de force ou de capitaux, il n’est pas fort nécessaire de recourir à des moyens oratoires pour déterminer les fabricants à ne pas perdre leur temps, à ne pas faire un emploi inutile de forces, ou à ne pas dissiper sans fruit leurs capitaux. Si l’on découvre et si l’on démontre que tel remède fait cesser telle douleur, ou guérit telle maladie, on n’a besoin ni d’exhortations ni d’autorités pour déterminer des personnes qui souffrent à mettre un terme à leurs douleurs, et à recouvrer la santé.
Ce n’est pas avec cette simplicité que procèdent les hommes qui veulent faire adopter un système produit par l’imagination ou enfanté par l’intérêt personnel. Ceux-ci ne croient jamais que l’exposition de leurs idées ait par elle-même assez de force pour produire la conviction. Après avoir employé le raisonnement, lorsqu’en effet ils veulent bien se donner la peine de raisonner, ils mettent en usage toutes les ressources de l’éloquence, et quelquefois même de l’invective. La contradiction les offense et les irrite, et ils sont toujours disposés à imputer à ceux qui ne partagent pas leurs opinions, de la mauvaise foi, de mauvaises intentions, ou tout au moins un aveuglement déplorable. Ils veulent suppléer par la puissance de l’autorité publique à ce qui manque de force à leurs raisonnements ; et c’est par le supplice des incrédules, qu’ils cherchent à porter la conviction dans l’âme des sceptiques.
On se tromperait, si l’on croyait que cette manière de convaincre les esprits a été particulière à des sectes religieuses, elle a été commune à tous les hommes qui ont voulu fonder ou soutenir des systèmes dont la vérité ne pouvait pas être démontrée par l’expérience. Elle ne convient pas seulement aux partisans du pouvoir absolu ; elle plaît aussi aux partisans du pouvoir populaire. Les premiers n’hésitent point à dire que c’est avec le canon qu’il faut prouver le principe de la *légitimité, * et renverser les raisonnements qu’on a faits en faveur de la civilisation et des progrès des lumières [2] ; mais Jean-Jacques Rousseau n’hésitait pas davantage à soutenir que l’État avait le droit d’imposer aux citoyens une croyance politico-religieuse, et de bannir ou même de mettre à mort quiconque ne l’adopterait pas, ou qui ne l’observerait pas après l’avoir jurée [3]. Les philosophes n’ont pas agi autrement que les théologiens et les politiques, aussi longtemps qu’ils ont prétendu arriver à la découverte de la vérité autrement que par l’étude des faits. Les arrêts du parlement de Paris, en faveur des opinions d’Aristote, ne diffèrent en rien, quant à l’esprit qui les obtint ou qui les dicta, des décisions de la Sorbonne, ou des jugements qui plus tard ont été rendus pour raffermir dans l’esprit des hommes certains dogmes politiques que la discussion avait ébranlés.
En dégageant les sciences morales et politiques des croyances particulières à chaque religion, elles ne sont donc que la description des actions et des institutions humaines, des causes physiques et morales qui les produisent, et des effets qui en résultent relativement au bien-être des hommes. C’est uniquement sous ce point de vue que je me propose de les considérer ; je ne veux ni établir un système, ni présenter sous de nouvelles formes un système imaginé par d’autres ; mon unique but est, en ramenant, s’il est possible, les sciences de la législation et de la morale à la simple observation des faits, de faire considérer ces deux branches de nos connaissances comme une partie de l’histoire naturelle de l’homme.
La connaissance des systèmes imaginés par des écrivains, forme-t-elle une partie de la science ? Il faut distinguer : les systèmes qui n’ont produit et ne peuvent produire aucun effet, sont étrangers à la science ; il n’est même pas nécessaire de les connaître, ou du moins d’en parler ; mais ceux qui ont été adoptés, soit par des peuples, soit par des gouvernements, sortent du domaine des opinions ; ils rentrent au nombre des faits dont il faut déterminer le caractère, rechercher les causes, suivre les conséquences. On verra même que ces faits ont eu quelquefois des résultats fort importants. J’aurai donc à examiner les divers systèmes de morale ou de législation qu’ont imaginés des écrivains plus ou moins célèbres, toutes les fois que je croirai que ces systèmes ont produit ou peuvent encore produire quelques effets sur la conduite des hommes. Dans les sciences morales, le nombre des erreurs qui sont à détruire, excède peut-être le nombre des vérités qui sont à démontrer. On réduirait singulièrement nos immenses bibliothèques, si l’on en supprimait l’exposition de tous les faux systèmes, et les réfutations ou les commentaires auxquels ils ont donné naissance.
Mais, quoique les sciences morales ne puissent se former que par l’observation des faits, l’étude en est infiniment plus difficile que l’étude des sciences physiques. Un physicien est maître de la matière sur laquelle il fait ses expériences ; s’il a des doutes sur la justesse de telle ou telle observation ; s’il ne lui paraît pas clairement démontré que tel effet doive être attribué à telle cause, il peut répéter ses expériences jusqu’à ce qu’il soit arrivé à une certitude complète. Les effets sont, en général, assez rapides et assez rapprochés des causes qui les produisent, pour que le savant qui les étudie puisse en voir la liaison, et n’ait jamais besoin de s’en rapporter au témoignage d’autrui. S’il peut se tromper, il n’a pas du moins à craindre les erreurs des autres ; car il peut voir tout ce qu’ils ont vu, et refaire les expériences qu’ils ont faites.
Dans les sciences morales et politiques, on ne trouve pas les mêmes avantages. Les savants ne disposent pas des peuples comme les chimistes disposent de la matière. Ils peuvent faire des observations sur les faits que l’histoire a constatés, ou dont ils sont eux-mêmes les témoins ; mais il n’est pas en leur pouvoir, soit de faire de nouvelles expériences, soit de répéter celles qui ont été faites en d’autres temps ou en d’autres lieux. À* * la vérité les gouvernements, qui ont aussi leurs systèmes, n’agissent guère sur les nations que comme sur une matière expérimentale : mais leurs expériences sont toujours faites dans le même sens, et dans la vue d’arriver à un résultat qui n’est pas toujours avoué. Ils n’accordent pas à ceux qui ne sont pas convaincus de la bonté de leurs procédés, la faculté de faire des expériences contraires. La liaison entre les effets et les causes n’est pas d’ailleurs aussi aisée à démontrer dans les sciences morales que dans les sciences naturelles ; d’abord, parce qu’un grand nombre de causes agissant en même temps sur un peuple, il est difficile de démêler les effets qu’il faut attribuer à chacune d’elles ; et, en second lieu, parce que l’intervalle qui s’écoule entre le moment où une institution est établie, et le moment où il est possible d’en apprécier les résultats, est souvent trop long pour bien suivre l’enchaînement des faits, et pour que le même individu qui a vu commencer la cause, puisse être témoin des résultats. Souvent aussi il est impossible de se transporter sur les lieux qui sont le théâtre des faits : la vie d’un homme n’est point assez longue pour lui permettre de visiter tous les peuples du monde, et, quand même il vivrait assez longtemps, l’ignorance des langues ou le défaut de fortune le mettraient dans l’impossibilité de vérifier les faits par lui-même. De là, la nécessité pour les hommes qui s’occupent des sciences morales, de s’en rapporter au témoignage des historiens ou des voyageurs, nécessité à laquelle ne sont pas assujettis, en général, les hommes qui se livrent à l’étude des sciences naturelles.
L’espèce humaine est douée d’ailleurs d’une si grande flexibilité, elle porte, en elle-même des principes de conservation et de développement si énergiques, que si elle ne prospère pas également dans toutes les positions, il n’en est du moins aucune où elle ne puisse se conserver. Elle s’habitue à tous les climats, se nourrit de toutes sortes d’aliments, se fait des vêtements ou des abris de tout ce qui peut la garantir des injures du temps, et obéit à tous les gouvernements que l’ignorance, le caprice ou la force lui imposent. Soumise à des institutions qui la gênent de mille manières, et qui ne semblent propres qu’à la détruire, elle trouve souvent en elle-même le moyen d’en paralyser l’effet, et prospère malgré les lois qui ne tendent qu’à la faire dépérir. Les hommes qui profitent des abus ou qui espèrent d’en profiter un jour, ne manquent pas de dire alors que les lois qu’ils ont faites, ou qu’ils soutiennent, sont la cause de sa prospérité, et il se trouve toujours un grand nombre de gens qui ajoutent foi à leurs discours et qui les répètent.
Les obstacles qu’on rencontre dans l’étude de la morale privée sont moins grands que ceux qui s’opposent à la formation des sciences politiques. Il est plus facile de voir les causes et de calculer les effets d’une action ou d’une habitude privée, que de voir les causes et de calculer les effets d’une loi qui régit une nation. Ces causes sont moins nombreuses, moins éloignées ; ces effets sont moins divers, moins étendus, plus rapprochés : on peut les constater sans recourir au témoignage d’autrui, et l’on n’a par conséquent à se mettre en garde que contre ses propres erreurs. Pour exposer les causes et décrire les effets d’une loi ou d’une institution politique, il faut quelquefois consulter l’histoire d’un peuple qui a cessé d’exister, ou se transporter chez un peuple qui vit à une grande distance ; mais pour indiquer les causes et décrire les effets d’une action ou d’une habitude privée, il suffit souvent de regarder autour de soi. Enfin, les intérêts qui s’opposent aux progrès de la morale privée sont moins puissants, que ceux qui s’opposent au perfectionnement des institutions publiques. Tel individu qui compromettrait sa fortune et même sa vie pour soutenir une institution vicieuse, serait au désespoir s’il voyait son fils, sa femme ou sa fille, se livrer à une habitude déshonorante. Il doit donc у avoir plus de certitude dans les jugements qu’on porte sur les actions privées, que dans ceux qu’on porte sur les lois ou sur les institutions. On doit aussi, par les mêmes raisons, mettre dans la discussion des questions de morale, moins d’animosité que dans les questions de législation ou de politique. Enfin, les premières de ces questions doivent être à la portée d’un plus grand nombre d’esprits que les seconds.
Mais, quelque difficile qu’il soit de réduire à l’observation et à l’exposition des faits la science de la législation et de la morale, cela n’est cependant pas impossible ; peut-être même le nombre des faits qui ont été constatés est-il assez grand pour qu’on puisse donner à plusieurs branches de ces deux sciences le même degré de certitude qu’on a donné aux sciences naturelles. Depuis un demi-siècle, en effet, les savants ont recueilli une quantité si prodigieuse de faits nouveaux, et l’esprit humain a fait des progrès si immenses, que des questions qui divisaient les hommes les plus savants du siècle dernier, peuvent être résolues aujourd’hui par des hommes d’une capacité fort médiocre ; et que, sans être doué d’une sagacité extraordinaire, on peut découvrir, dans les plus célèbres de leurs ouvrages, de graves et nombreuses erreurs.
Et pourrait-on s’en étonner, lorsqu’on songe aux moyens que nous possédons et qui leur ont manqué ? Depuis moins d’un demi-siècle, toutes les sciences ont agi les unes sur les autres, et se sont prêté des secours mutuels ; l’étude de l’entendement humain nous a appris à donner de la précision au langage, et nous a mis en possession d’une nouvelle méthode ; les progrès de l’économie politique et de l’art de la critique, ont porté la lumière dans l’histoire des peuples anciens et des peuples modernes ; l’histoire naturelle, la navigation et le commerce, nous ont fait connaître des peuples nouveaux sur lesquels on n’avait pu former que des conjectures ; des lois dont la description ne se trouvait que dans des milliers de volumes, et qu’on était accoutumé à révérer comme des oracles de la sagesse, ont été discutées, systématisées, réduites à l’expression la plus simple ; enfin, des hommes qui avaient étudié la législation en jurisconsultes, en ont fait la critique en philosophes, et nous ont indiqué le moyen d’en constater les bons et les mauvais effets.
Il faut ajouter à ces moyens, que les sciences nous ont fournis, l’expérience que les révolutions nous ont donnée. L’indépendance de l’Amérique du nord a donné naissance à des gouvernements dont les anciens n’ont eu aucune idée, et dont les modernes Européens n’auraient peut-être pas cru l’existence possible, si l’expérience ne les avait pas convaincus ; la formation d’un monde nouveau, plus étendu que l’ancien, destiné à être un jour plus populeux et plus riche, possédant ou aspirant à se donner des gouvernements également éloignés des formes européennes, des formes asiatiques, et des formes des anciens peuples de la Grèce et de Rome, nous fait perdre une partie de notre importance et ébranle la confiance que nous avions dans l’infaillibilité de nos maximes politiques ; les révolutions et les contre-révolutions qu’ont subies la France, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Suisse, la Hollande, dans un espace d’environ trente années, ont déraciné ou renversé nos vieilles institutions, et changé jusqu’à nos habitudes ; les guerres auxquelles ces révolutions ont donné naissance ont fait passer alternativement les peuples les uns sur le territoire des autres, et ont ainsi mis les hommes les plus ignorants à même de comparer leur état à celui de leurs voisins ; la décadence du système colonial, accélérée par les progrès des lumières et par l’indépendance du continent américain, a renversé les lois et les maximes commerciales ; enfin la liberté des opinions religieuses et politiques, la multiplication et la diffusion des ouvrages philosophiques, et les changements opérés par les gouvernements mêmes qui professent pour les innovations une haine violente, ont achevé de détruire la confiance qu’on avait dans les anciennes doctrines, et mis presque hors d’usage les écrits dans lesquels elles étaient exposées.
On admire encore, par habitude, des écrivains qui ont joui d’une juste célébrité, parce qu’au moment où ils ont paru, ils se sont trouvés beaucoup plus avancés que ne l’étaient leurs contemporains ; on les cite même quelquefois, mais on les cite sans les croire, et souvent même sans les avoir lus. On considère leurs écrits, non comme des corps de doctrine, mais comme des arsenaux qui peuvent nous fournir des armes contre des ennemis. Ceux qui se donnent la peine de les étudier, sentent qu’ils ont été faits pour un ordre de choses qui n’existe plus, et pour des temps qui ne sauraient revenir. On y tient cependant, parce qu’on n’a pas le temps ou le moyen de se faire des idées plus justes, et qu’on ne se croit pas l’esprit assez fort pour se permettre de marcher sans guides ; mais on les suit sans y avoir confiance, et avec la circonspection d’un général qui se fait conduire, par un prisonnier, sur le territoire de l’ennemi.
Cette absence de doctrines ou de vérités reconnues, qui se fait si vivement sentir en politique ou en législation, donne naissance à des systèmes plus ou moins ingénieux qu’on adopte quelquefois avec enthousiasme, et qu’on rejette ensuite avec dédain. On se fait, presque au hasard, des principes ou des maximes qu’on accommode autant qu’on peut aux circonstances et aux intérêts du moment, et auxquels on s’efforce de croire. On cherche toutes les raisons qui peuvent les justifier, et lorsque l’illusion est arrivée à son comble, lorsqu’on s’imagine avoir acquis une foi bien robuste, et qu’on répète avec la plus vive confiance le symbole qu’on a imaginé ou adopté, il arrive un événement imprévu qui déjoue toutes nos combinaisons, et qui nous fait voir un résultat contraire à toutes nos espérances. On attribue alors les événements inattendus, non aux vices du système qu’on a adopté, mais aux mauvaises intentions de ceux qui l’ont combattu, ou à l’incrédulité de ceux qui n’y ont pas ajouté foi. Si des expériences répétées finissent par convaincre qu’on a adopté un système vicieux, on le rejette pour en adopter un autre également imaginaire ; ou bien on cherche à en corriger les vices par quelque modification ; ou bien l’on se persuade qu’il n’y a rien de certain en législation, et qu’on ne saurait mieux faire que s’en occuper. Ce dernier parti est ordinairement celui que prend la foule, parce qu’il convient également à la paresse, à l’ignorance, à la tranchante présomption, et aux vices des hommes qui possèdent le pouvoir. Le jour où le peuple se persuade qu’il n’y a rien de certain en politique, est un jour de triomphe pour les mauvais gouvernements ; car, à compter de ce jour, ils n’ont plus de résistance à craindre.
Quel est le moyen de sortir de cet état d’incertitude ou d’indifférence, dans lequel nous ont laissé la ruine des anciens systèmes, et les révolutions que le monde a subies ? Faut-il imaginer des systèmes nouveaux, enflammer les esprits pour des spéculations métaphysiques, ou tâcher de rétablir des systèmes décriés ? Aucun de ces moyens ne saurait produire des effets durables, ni même bien étendus. Les peuples n’ont pas assez de lumières, pour voir par eux-mêmes les conséquences bonnes et mauvaises de leurs institutions ; mais ils en ont beaucoup trop pour adopter aveuglément les opinions de qui que ce soit, ou pour se passionner pour un système philosophique, quelque ingénieux qu’il puisse être. Il est encore possible de mettre au jour des vérités nouvelles, mais le temps de former des sectes est passé. On ne consent à croire que ce qu’on trouve démontré, et l’on mesure son enthousiasme en faveur d’une opinion, par l’intérêt qu’on croit avoir à ce que cette opinion soit adoptée.
Cette disposition des esprits, loin d’être un obstacle aux progrès des sciences morales, est, au contraire, la circonstance la plus favorable qui puisse se présenter. On n’est jamais plus disposé à se laisser diriger par les faits que lorsqu’on a cessé d’avoir confiance dans les systèmes, et même dans les individus. Mais, pour que la lumière sorte des faits, il ne suffit pas de les recueillir et de les entasser au hasard dans un ouvrage ; il ne suffit pas d’affirmer que tel fait est produit par tel autre : il faut les présenter dans l’ordre même dans lequel ils s’engendrent, et en démontrer la filiation. Ce n’est qu’en les classant de cette manière et en en faisant voir l’enchaînement, qu’on suit une marche scientifique, et qu’on peut espérer de faire faire quelques progrès à l’esprit humain. Il est vrai qu’en suivant cette méthode on est obligé de s’arrêter aussitôt qu’on cesse d’être conduit par les faits, et qu’on peut, par conséquent, se trouver dans la nécessité de laisser indécises des questions importantes. Il est vrai aussi qu’on ne peut pas se livrer à ces mouvements d’inspiration, que le public prend quelquefois pour du génie, et qui ne sont bien souvent que les produits d’une imagination déréglée. Mais, lorsqu’on traite une science, on ne s’engage pas à résoudre toutes les questions qui peuvent se présenter, et l’on ne parle pas à ses lecteurs ou à ses auditeurs, sur le même ton qu’un orateur populaire qui cherche à mettre en mouvement la multitude qui l’écoute.
On voit, par ce qui précède, qu’en écrivant cet ouvrage, je me propose plus d’un objet : je voudrais d’abord tâcher d’introduire dans l’étude de la morale et de la législation, la méthode qui a fait faire aux autres sciences des progrès si sûrs et si rapides, en substituant l’étude des faits à l’invention et à l’étude des systèmes. Je voudrais, en second lieu, faire usage de l’immense quantité de faits nouveaux que les sciences et les révolutions nous ont fournis depuis un demi-siècle, pour mettre la morale et la législation au niveau de nos autres connaissances, ou du moins pour les en approcher. Je voudrais, en troisième lieu, fournir aux jeunes gens que l’amour de l’étude et de la vérité tourmente, des moyens d’instruction plus sûrs que des systèmes imaginaires et que les déclamations qui enflamment leur imagination, sans éclairer leurs esprits. Enfin je voudrais essayer de donner à la partie de nos connaissances qui intéresse le plus l’humanité, la même certitude qui a été donnée à d’autres moins importantes.
Si je n’avais à compter que sur mes propres forces, je n’aurais pas le courage de former une telle entreprise. Mais, quoique la législation soit bien loin d’être aussi avancée que les autres sciences, tout n’est cependant pas à faire. Quelques-unes des branches de cette science ont même fait de si grands progrès, qu’il reste peu de chose à y ajouter ; et la méthode qui a servi à y porter la lumière peut aisément éclairer celles qui sont moins avancées. On doit à la réunion de deux savants, dont il n’est pas possible de séparer les noms, MM. Bentham et Dumont, d’avoir tout à la fois donné une meilleure manière de raisonner, et d’en avoir fait souvent l’application avec beaucoup de succès. D’un autre côté, les progrès de l’économie politique, et les recherches qui ont été faites sur les causes de l’accroissement et du décroissement de la population, dans tous les pays, nous ont donné le moyen de résoudre une foule d’importantes questions. Enfin, une bonne méthode donne à l’esprit une telle puissance, qu’elle peut en quelque sorte remplacer le talent ; c’est un levier qui donne à l’homme faible qui l’emploie, une force que ne saurait posséder l’homme le plus fort, qui serait privé d’un semblable moyen.