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    Traité de Législation: VOL III

    Des relations observées entre l’aristocratie militaire et la classe industrieuse, chez les peuples d

    Charles Comte

    CHAP. 33: > Des relations observées entre l’aristocratie militaire et la classe industrieuse, chez les peuples d’espèce caucasienne du nord-ouest de l’Afrique. — De l’influence de ces relations sur la prospérité du pays et sur le nombre de la population.

    Nous voyons, dans le chapitre précédent, que l’aristocratie militaire qui succède au gouvernement des Arabes, ne se compose, à aucune époque, d’individus nés en Égypte : cette aristocratie, depuis son origine jusqu’à son extinction, se recrute chez les barbares du centre de l’Asie, ou chez des peuples non moins barbares du Caucase. En admettant dans son sein des enfants venus de l’un ou de l’autre de ces deux pays, elle ne donne à leurs facultés intellectuelles et à leurs facultés physiques que le développement le plus propre à rendre plus terribles leurs dispositions morales. Manier avec adresse des chevaux indomptés, savoir exécuter ou commander des évolutions militaires, se servir avec une rare habileté des armes les plus terribles, parler la langue du pays avec assez de facilité pour intimer les ordres de la puissance, et considérer les infidèles comme une proie livrée aux croyants, tels sont les talents ou les opinions requis pour parvenir aux premiers emplois [190]. Étant nés, et ayant reçu leurs premières impressions morales, dans des contrées où la civilisation n’a jamais pénétré, on peut les considérer comme des bêtes féroces que des maîtres habiles dressent au combat. Leurs vices ne sont pas le produit du sol ou du climat de l’Égypte ; ils sont le résultat de leur barbarie primitive, et passent des uns aux autres par tradition [191].

    Nous voyons la population placée sur le sol de l’Égypte, divisée en deux grandes fractions : l’une peu nombreuse, mais fortement organisée, forme une aristocratie militaire ; l’autre très nombreuse, mais dépourvue de toute organisation, forme la masse de la population et n’a point de puissance. Dans une telle position, les Turcs arrivent et viennent prendre part aux profits de l’exploitation : leur intervention ne change rien à la division primitive ; ce sont de nouveaux maîtres qui viennent pour entrer en partage avec les anciens, jusqu’à ce qu’ils trouvent le moyen de les exterminer et de rester ainsi possesseurs exclusifs du sol et du peuple qui le cultive. Les relations des diverses fractions de la population étant connues, il reste à exposer l’action des unes à l'égard des autres, et l’influence de cette action soit sur les mœurs, soit sur les richesses.

    Les étrangers qui se présentent en Égypte, peuvent distinguer, au premier aspect, les hommes qui appartiennent à l’aristocratie militaire, de ceux qui appartiennent à la population conquise : l’éclat et la prodigalité du luxe contrastent avec les lambeaux et la nudité de la misère, l’excès de l’opulence de quelques-uns avec le hideux dénuement de la classe la plus nombreuse. Si le commerce verse des richesses dans quelques familles, elles sont enfouies ou soigneusement déguisées ; les hommes qui les ont acquises n’en font qu’un usage clandestin, dans la crainte d’exciter la cupidité de la puissance, et d’être exposés aux extorsions que les gouvernants ont consacrées, sous le nom d’avanies ; de sorte que tous les individus qui appartiennent à la race conquise, présentent à peu près le même aspect [192].

    Mais, quoique les hommes de la classe aristocratique ne se montrent que sous les dehors les plus brillants, quoiqu’ils soient couverts des vêtements les plus riches et montés sur des chevaux de prix, ils ne sont ni moins grossiers ni moins brutaux que les hommes des derniers rangs. La parure du luxe est l’enveloppe de la barbarie la plus complète, et si cette barbarie paraît plus hideuse et plus féroce encore dans la populace, c’est qu’elle y est à nu, et que les yeux ne sont pas trompés par le vernis de la magnificence. Si quelques arts sont cultivés, ils le sont par des étrangers. Les deux extrêmes de la population ont plus de rapport entre eux ; le bey et l’homme grossier de la lie du peuple, sont également ignorants, également fanatiques [193].

    Les Égyptiens furent jadis dépouillés de leurs terres par une aristocratie sacerdotale et militaire. Nous ignorons par qui elles furent possédées sous les conquérants qui se succédèrent depuis les Assyriens jusqu’aux Arabes. Il est probable qu’elles changèrent de maîtres à chaque changement de domination.

    Les Arabes, pour rester maîtres des terres, n’eurent donc qu’à prendre la place des derniers conquérants. Sous leurs successeurs, nous voyons que les terres se trouvent dans les mains de trois classes de personnes. La première partie, qui est la plus considérable, est dans les mains des beys et de leurs esclaves ; elle est possédée par l’aristocratie militaire. La seconde partie est possédée par les ulémas, ou prêtres musulmans. La troisième partie est possédée par des individus qui n’appartiennent à aucune de ces deux classes [194] ; mais les produits en sont absorbés par le tribut, payé au sultan. Ainsi, dans le dernier temps de la domination des Mamlouks, comme au temps des Pharaons, toutes les terres sont dans les mains des prêtres, des soldats, et de leur chef commun. Cependant, elles continuent d’être cultivées par les vaincus. On verra plus loin quelle est la part des produits que s’attribuent les maîtres, et quelle est celle qu’ils laissent aux cultivateurs.

    Une république composée de vingt-quatre officiers militaires également ignorants, ambitieux et fanatiques, ne saurait rester en paix, surtout lorsqu’elle a dans son sein le délégué d’une puissance dont tous les efforts tendent à la mettre en état de guerre et à la détruire. La dignité de chef et les avantages qui y sont attachés, sont en effet, pour eux, des causes de dissensions continuelles ; chaque bey prend parti pour le candidat qu’il favorise, et le pays tout entier se transforme en champ de bataille [195]. Les Mamlouks, pour gagner les faveurs des beys leurs maîtres, se livrent aux mêmes vices et aux mêmes crimes que ceux-ci pour devenir chefs de l’aristocratie. Ces soldats dévorés d’ambition se prêtent à toutes les complaisances et aux passions les plus honteuses ; l’intrigue, la perfidie, la trahison, l’assassinat, sont leurs moyens ; le plus près du pouvoir en égorge le possesseur pour prendre sa place [196] ; le parti qui succombe dans les guerres, est dépouillé de ses propriétés en même temps que de son pouvoir [197].

    Le délégué du sultan fomente les dissensions entre les beys ; il excite entre eux la jalousie, par les faveurs qu’il distribue à quelques-uns au nom de son maître ; et lorsqu’il s’est formé parmi eux un parti assez fort pour le soutenir, il fait égorger par ses esclaves les opposants en plein conseil. Un sultan, de son côté, ne compte sur la fidélité de son délégué qu’autant qu’il le voit disposé à travailler à la destruction des beys ; il suffit qu’un pacha soit soupçonné par son maître, pour qu’il soit obligé de se justifier par le meurtre de quelques-uns d’entre eux [198].

    Si tels sont les rapports des grands entre eux, qu’on juge de ceux qui doivent exister entre les membres de cette aristocratie et la masse de la population. Les beys ne transmettent à leurs enfants, ni leurs propriétés, ni leur puissance ; soit qu’ils suivent par habitude une loi qui leur fut imposée par les Arabes leurs premiers maîtres, soit que l’instinct de la tyrannie leur ait appris que leur domination serait compromise par la dégénération de leur race et la transmission héréditaire du pouvoir, ils préfèrent des enfants adoptifs, choisis parmi leurs esclaves, aux enfants auxquels ils ont eux-mêmes donné le jour. Leurs enfants étant exclus de leur succession, il serait difficile qu’ils admissent à succéder à leurs propres pères les enfants nés dans les rangs inférieurs : aussi toute succession est-elle dévolue au gouvernement, c’est-à-dire aux membres de l’aristocratie. Un fils ne peut prendre possession de l’héritage de son père qu’après l’avoir acheté des chefs, et il n’est pas toujours sûr de l’obtenir : le plus offrant ou l’individu qui a le plus de crédit en obtient l’investiture [199].

    Un enfant qui est parvenu à acheter des chefs les propriétés immobilières de son père, ne les conserve que sous les conditions les plus dures ; c’est à chaque instant une contribution à payer, un dommage à réparer. Maintenus par la charte du sultan Selim dans le pouvoir de lever des tributs arbitraires, les cachefs et les sangiaks continuent de commettre des vexations inouïes. Souvent, le malheureux agriculteur, au milieu de l’abondance qui l’entoure, manque du nécessaire et vend les instruments du labourage pour payer les impositions ; des extorsions multipliées le mettent dans l’impuissance de cultiver les terres les plus fertiles [200]. Dans les guerres qui ont lieu entre les membres de l’aristocratie, chacun d’eux se hâte d’exiger le tribut des cultivateurs sur le sol desquels il se trouve ; et si, après l’avoir perçu, il est vaincu, les cultivateurs sont obligés de payer le nouveau maître. Cette crainte de payer deux fois détermine les paysans à se révolter aussitôt que le pays est menacé de quelque trouble, et à attendre, pour se libérer, qu’une victoire décisive ait fait connaître celui des deux concurrents qui a le droit de percevoir le tribut ; mais ils sont durement châtiés de leur révolte, si celui auquel ils ont refusé de le payer reste vainqueur [201].

    Les tributs ne se lèvent qu’à main armée ; chaque grand va camper, avec une troupe de brigands qui se sont faits soldats pour éviter le châtiment dû à leurs crimes, auprès des villages de sa domination ; lorsque, par crainte ou par violence, il a arraché aux cultivateurs les fruits de leurs travaux et épuisé leurs moyens d’existence, il se porte sur un autre point du pays et y commet les mêmes exactions. Si l’impossibilité de satisfaire son avidité pousse les paysans à la révolte, le pays présente des désordres d’un autre genre : les champs sont abandonnés ou ravagés ; les cultivateurs les quittent pour courir aux armes ; les troupeaux sont enlevés ou massacrés ; toutes les denrées deviennent la proie des ennemis et des brigands ; les routes, fermées par des bandes de voleurs, se refusent à toute espèce de communication et de rapports ; enfin, la désolation règne sur un sol que la fertilité dispute à la barbarie [202].

    Les propriétés mobilières n’excitent pas moins l’avidité de la soldatesque gouvernante que les propriétés immobilières. Souvent, sans autre motif que l’avidité d’un homme puissant et la délation d’un ennemi, on cite devant un membre de l’aristocratie, un homme soupçonné d’avoir de l’argent ; on exige de lui une somme ; s’il la refuse, on le renverse sur le dos, on lui donne deux ou trois cents coups de bâton sur la plante des pieds, et quelquefois on l’assomme. Cent espions sont toujours prêts à dénoncer tout homme soupçonné d’avoir de l’aisance ; ce n’est que par les dehors de la pauvreté qu’il peut échapper aux rapines de la puissance. La fraction gouvernante s’attribuant, en un mot, à titre de conquête, le droit exclusif de toute propriété, ne traite la fraction gouvernée que comme un instrument passif de ses jouissances.

    « On ne parle, dit Volney, que de troubles civils, que de misère publique, que d’extorsions d’argent, que de bastonnades et de meurtres. Nulle sûreté pour la vie et la propriété. On verse le sang d’un homme comme celui d’un bœuf [203]. »

    Comme il n’existe pas de règle qui fixe les peines qui doivent être appliquées à chaque délit, tout individu chargé de maintenir l’ordre, détermine lui-même, pour chaque cas particulier, la peine qu’il lui plaît d’y attacher. Dans les villes populeuses, telles que le Caire, un officier de police, suivi d’une multitude de bourreaux, parcourt les rues de jour et de nuit ; il surveille les poids et mesures, et les marchandises portées au marché ; il fait enlever les personnes suspectes, arrête les voleurs, prévient ou réprime les séditions ; s’il surprend un marchand vendant à faux poids ou à fausse mesure, il lui fait sur-le-champ donner cinq cents coups de bâton, ou même lui fait trancher la tête. Cet officier juge sans examen et sans appel : au premier ordre, la tête d’un malheureux tombe dans un sac de cuir, où on la reçoit de peur de souiller la place. Les pachas font quelquefois eux-mêmes la police, et ne dédaignent pas de remplir les fonctions de bourreau. La terreur qu’inspirent ces officiers et les nombreux exécuteurs qui les accompagnent, est telle que tout le monde se cache ou prend la fuite du plus loin qu’on les aperçoit : un seul suffit quelquefois pour porter l’épouvante parmi le peuple [204].

    L’administration de la justice entre les particuliers s’exerce d’une manière moins violente. Les officiers qui la rendent ne sont pas sous la dépendance des pachas ; mais, comme leur juridiction est fondée sur les mêmes principes, elle a les mêmes inconvénients. Dans un appartement nu, en dégât, et ouvert à tout le monde, le cadi s’assied sur une natte ou sur un mauvais tapis ; à ses côtés, sont des scribes et des domestiques. Les parties comparaissent et exposent elles-mêmes leurs raisons ; si elles se laissent emporter par la chaleur de la discussion, les cris des scribes et le bâton du cadi rétablissent l’ordre et le silence. Ce juge prononce enfin son arrêt, fondé sur l’infaillibilité du Coran, et si aucune des deux parties n’est l’objet d’une faveur particulière, elles sont mises à la porte à grands coups de bâton. La justice s’attribue le dixième de la valeur de la chose qui est en litige [205].

    Mais, quoique les cadis soient indépendants des grands du pays, quoiqu’ils administrent publiquement la justice, ils sont loin d’être impartiaux ; ils ont les mœurs et les vices du pouvoir par lequel ils sont élus.

    « L’expérience journalière constate, dit Volney, qu’il n’est point de pays où la justice soit plus corrompue qu’en Égypte, en Syrie, et sans doute dans le reste de la Turquie. La vénalité n’est nulle part plus hardie, plus impudente ; on peut marchander son procès avec le cadi, comme l’on marchande une denrée. Dans la foule, il se trouve des exemples d’équité, de sagacité ; mais ils sont rares par cela même qu’ils sont cités. La corruption est habituelle, générale ; et comment ne le serait-elle pas, quand l’intégrité peut devenir onéreuse et l’improbité lucrative ; quand chaque cadi, arbitre, en dernier ressort, ne craint ni révision ni châtiment ; quand, enfin, ce défaut de lois claires et précises offre aux passions mille moyens d’éviter la honte d’une injustice évidente [206].

    La vénalité n’est pas un vice particulier aux hommes auxquels l’administration de la justice est confiée ; c’est un vice commun à tous les agents de la puissance, depuis les plus petits jusqu’aux plus élevés ; chez eux, c’est une coutume, un usage reçu ; il est convenu qu’avec de l’argent on parvient aux choses les plus difficiles ; il n’en faut même pas beaucoup pour arriver à son but [207].

    Dans le temps où les membres de l’aristocratie étaient indépendants du gouvernement turc, eux seuls pouvaient se considérer comme chargés de veiller aux intérêts du pays. Le défaut de transmission de leurs propriétés à leurs enfants, et les dissensions qui s’élevaient entre eux, leur faisaient sans doute souvent négliger ces intérêts ; cependant, comme leur pouvoir durait, en général, autant que leur vie, et comme il est dans la nature de l’homme de se flatter sur son avenir, ils prenaient garde de ne pas laisser tarir, par une trop grande négligence, la source de leurs richesses. Mais aussitôt que l’autorité du sultan est reconnue, aussitôt que les beys se sont engagés à lui payer un tribut et ont admis la présence d’un pacha, les affaires changent de face. Les obligations relatives à la conservation des intérêts généraux, celles, par exemple, de pourvoir à l’entretien des canaux et de prévenir les invasions des Arabes bédouins, sont considérées comme étant à la charge du sultan. Les pachas ou les beys retiennent, pour cet objet, une partie des tributs qu’ils doivent leur payer ; mais, au lieu de les appliquer aux objets pour lesquels ils les retiennent, ils les détournent à leur profit. Ayant appris, par expérience, que leurs fonctions dans le pays n’auront qu’une courte durée, les pachas se hâtent d’en profiter, pour faire fortune et pour acquérir le moyen d’acheter la faveur des ministres du sultan ; ils tirent du pays ou des habitants tout ce qu’ils peuvent en arracher, mais ne font aucune dépense, soit pour veiller à la sûreté publique, soit pour la conservation des ouvrages nécessaires à la prospérité du pays [208].

    La crainte des extorsions et l’absence de toute autorité qui veille à la conservation des propriétés publiques, produisent les effets qu’on doit naturellement en attendre. Personne n’ose se permettre de bâtir, de planter, ou de faire exécuter aucun genre d’ouvrage qui annoncerait qu’il a cumulé quelques économies. S’il se rencontre quelque imprudent qui veuille planter ou bâtir, il en est promptement puni par des avanies. Les hommes du pouvoir disent : Cet homme a de l’argent ; ils le font venir et lui en demandent ; s’il nie, il a la bastonnade ; s’il accorde, on la lui donne encore pour en obtenir davantage. S’il arrive que des hommes apportent quelques perfectionnements dans l’agriculture, ils sont obligés d’y renoncer presque sur-le-champ, parce que les contributions dont ces perfectionnements sont la cause, font plus qu’en absorber les produits. Chacun est donc obligé de donner à l’or ou à l’argent la préférence sur toute autre richesse, parce que c’est la plus facile à cacher. On laisse dépérir les maisons et les capitaux engagés dans l’agriculture ou dans d’autres branches d’industrie [209].

    « Ils bâtissent le moins qu’ils peuvent, dit Denon en parlant des Égyptiens ; ils ne réparent jamais rien : un mur menace ruine, ils l’étayent ; il s’éboule, ce sont quelques chambres de moins dans la maison ; ils s’arrangent à côté des décombres : l’édifice tombe enfin, ils en abandonnent le sol, ou, s’ils sont obligés d’en déblayer l’emplacement, ils n’emportent les plâtras que le moins qu’ils peuvent ; c’est ce qui a élevé autour de presque toutes les villes d’Égypte et particulièrement du Caire, non pas des monticules, mais des montagnes dont l’œil du voyageur est étonné, et dont il ne peut tout d’abord se rendre compte [210]. »

    Cependant, comme les hommes ne peuvent vivre privés d’habitations, les cultivateurs égyptiens élèvent de mauvaises huttes, soit avec des briques cuites au soleil, soit avec de la terre mêlée avec de la paille hachée. Dans les campagnes, ces huttes ont en général la forme d’une ruche ; elles se composent de deux pièces : l’une, au rez-de-chaussée, pour le propriétaire, sa famille, ses poules et ses poulets ; l’autre, au premier étage, pour ses pigeons. Dans quelques villages, ces huttes, à l’exception de la porte, n’ont d’autre ouverture qu’un trou pour donner passage à la fumée, et les habitants couchent sur la terre comme les sauvages. Là, couverts d’insectes dévorants, enveloppés par la fumée et suffoqués par la chaleur, ils sont assiégés par les maladies qu’engendrent la malpropreté, l’humidité et les mauvais aliments [211].

    La plupart des habitants des villes ne sont pas mieux logés que ceux des campagnes. Les cités les plus populeuses et les plus florissantes ont entièrement péri, sous la domination des Mamlouks et des Turcs. Alexandrie, qui excita une si vive admiration parmi les Arabes, et qui était encore si brillante au quinzième siècle, ne présente plus, dans un espace de deux lieues, que colonnes de marbre, que débris de pilastres, de chapiteaux, d’obélisques, que des montagnes de ruines entassées les unes sur les autres [212]. Kous, si opulente du temps des Arabes, a également péri, sous la domination des Mamlouks et des Turcs : il ne reste, sur la place où elle exista, que quelques misérables chaumières [213]. Thèbes, Canope, Latopolis et d’autres villes moins célèbres, n’offrent plus que des ruines autour desquelles un petit nombre d’hommes retombés dans l’état sauvage, ont élevé quelques cabanes de terre [214]. Les restes des monuments que les barbares n’ont pu détruire, sont devenus les refuges de leurs troupeaux, et les colonnes de marbre des palais ont été sciées, et transformées en meules de moulin [215].

    À mesure que le temps détruit les maisons des villes qui ne sont pas encore désertes, les habitants les remplacent par des constructions si frêles, que, si elles n’étaient pas épargnées par le climat, elles seraient détruites aussitôt que formées ; ce sont comme dans les villages, des huttes de terre ou de briques durcies au soleil [216]. Aucune maison n’étant réparée, on ne marche dans les rues qu’à travers les décombres ; les villes même qui de loin ont un certain air de grandeur, comme Damiette, présentent de près l’aspect de la destruction et de la misère. En voyant cet assemblage de trous, de grosses pierres, de canaux empestés, et de maisons ruinées, on croirait, dit un voyageur, que la ville vient d’essuyer un long siège suivi d’un assaut meurtrier [217]. La destruction des habitations étant quelquefois plus rapide encore que celle de la population, le peuple se resserre dans le plus petit espace possible : au Caire, deux cents individus occupent, selon Savary, moins de place que trente à Paris [218].

    Si la crainte de paraître riche entraîne la destruction des propriétés privées, la soustraction des contributions et l’instabilité dans les emplois entraînent la ruine des propriétés publiques. Tous les édifices publics ou religieux qu’on trouve en Égypte, kans, fontaines, mosquées, n’offrent que des ruines, et ne sont propres qu’à servir de refuge aux chacals. Les monuments les plus admirables de la piété des califes et du goût exquis des architectes arabes, sont menacés d’une destruction prochaine ; ils s’écroulent comme les palais enchantés des beys, et suivent dans la poussière un tiers de la ville du Caire [219]. Les fontaines ruinées arrosent des jardins abandonnés, et les transforment en marais infects et impraticables [220]. Enfin, les forteresses et les châteaux qui appartiennent aux sultans, ne présentent que des ruines dans toute l’étendue de l’empire turc [221].

    Les hommes qui sont chargés de la police, n’ont aucun soin, ni de la propreté, ni de la salubrité des villes. Les rues, étroites et tortueuses, ne sont ni pavées, ni balayées, ni arrosées, et sont presque toujours embarrassées de décombres, d’immondices et de cadavres d’animaux. Une multitude de chiens errants, maigres, décharnés, et rongés par une gale qui souvent dégénère en une espèce de lèpre, y forment une république indépendante, cantonnée par familles et par quartiers. Ces hideux animaux, qui n’ont point de maîtres et dont la multiplication n’est arrêtée que par le défaut de subsistances, se nourrissent de charognes, et les disputent aux dégoûtants vautours et à une foule de chacals cachés par centaines dans les jardins et parmi les décombres et les tombeaux. C’est à l’excessive multiplication de ces animaux immondes que les Égyptiens doivent d’être débarrassés des cadavres d’ânes et de chameaux jetés sans cesse dans l’intérieur ou dans les environs de leurs villes [222]. Dans la capitale, toutes les immondices se rendent dans un canal qu’on ouvre une fois l’année, dans les plus grandes chaleurs, pour le nettoyer, et qui infecte l’air par les matières putrides qu’il renferme [223].

    Dans le temps où l’Égypte n’était encore soumise qu’au joug des Arabes, des lacs artificiels et des canaux nombreux portaient la fraîcheur dans les villes, en même temps qu’ils fertilisaient les campagnes ; mais, sous la domination des Mamlouks et des Turcs, ces ouvrages ont presque entièrement péri ; les canaux se sont fermés, les lacs se sont transformés en marais ou desséchés, et des contrées, jadis fertiles et florissantes, se sont changées en déserts de sable où le voyageur attristé ne trouve ni arbrisseaux, ni plantes, ni verdure [224]. L’industrie ayant en même temps cessé de mettre obstacle aux empiétements du Désert, les sables se sont avancés sur les terres cultivées et sur les villages.

    « L’embouchure de la vallée du Nil (vis-à-vis de Benésouef) dit Denon, n’offre qu’une triste plaine, dont une bande étroite sur le bord du fleuve est seule cultivée : au-delà de cette bande, on aperçoit encore quelques restes de villages dévorés par le sable ; ils offrent le spectacle affligeant d’une dévastation journalière produite par l’empiétement continuel du Désert sur le sol inondé. Rien n’est triste comme de marcher sur ces villages, de fouler aux pieds leurs toits, de rencontrer les sommités de leurs minarets, de penser que là étaient des champs cultivés, qu’ici croissaient des arbres, qu’ici encore habitaient des hommes, et que tout a disparu [225]. »

    Un voyageur a évalué au tiers du territoire de l’Égypte, la partie convertie en désert par la destruction des lacs et des canaux, ou par l’envahissement des sables [226] ; mais il est difficile de déterminer quelle fut, dans ce pays, l’étendue du terrain cultivé, quand on voit que les voyageurs ont trouvé, jusqu’au sein même du Désert, des vallées, et des bois pétrifiés [227]. N’est-ce pas une preuve que là il exista jadis des forêts et des rivières ? Et cette circonstance ne doit-elle pas nous autoriser à croire que la population s’étendait plus loin qu’on ne l’a cru communément [228] ?

    Une partie des terres qui sont encore susceptibles de culture, restent souvent improductives, soit parce que les moyens de les ensemencer ont été enlevés aux laboureurs, soit parce que la nécessité de payer les impôts les a obligés de vendre leurs instruments de labourage, soit enfin parce que l’état de trouble et d’oppression dans lequel ils vivent habituellement, leur a fait craindre de voir détruire ou enlever leurs moissons. On rencontre ainsi, aux environs des villages, des terrains étendus et fertiles qui attendent vainement que la main du laboureur y répande la semence : dans les cantons ouverts aux Arabes, tels que les environs du couvent des Coptes, le terrain reste toujours en friche, ou le laboureur sème les armes à la main [229].

    Enfin, les terres qui sont cultivées ne le sont que d’une manière grossière.

    « L’art de la culture, dit Volney, est dans un état déplorable : faute d’aisance, le laboureur manque d’instruments, ou n’en a que de mauvais ; la charrue n’est souvent qu’une branche d’arbre coupée sous une bifurcation et conduite sans roues. On laboure avec des ânes, des vaches, et rarement avec des bœufs ; ils annoncent trop d’aisance ; aussi, la viande de cet animal est très rare en Syrie et en Égypte [230].

    Il est difficile de déterminer d’une manière bien exacte quel a été le décroissement de la population, depuis l’époque à laquelle l’Égypte se trouva dans l’état le plus florissant, jusqu’au temps où nous vivons. Dans les pays orientaux, on ne tient aucun registre des décès ni des naissances, et il n’est pas aisé aux voyageurs de pénétrer dans l’intérieur des familles. Si l’on veut s’informer, chez ces peuples, de la population des villes, ils parlent toujours de quelques centaines de milliers ; mais les évaluations qu’ils donnent ne reposent sur aucune base et sont en général fort exagérées [231] ; d’un autre côté, les évaluations des historiens, sur la population de l’ancienne Égypte, offrent beaucoup d’incertitude et ne paraissent pas exemptes d’exagération. Quand même on admettrait qu’il existait vingt mille villes du temps des pharaons, ainsi que le prétendent Pline et Hérodote, on n’aurait qu’une donnée fort incertaine, puisqu’il resterait à déterminer quelle était la population de chacune de ces villes [232].

    Cependant, quoiqu’il nous soit impossible de savoir d’une manière exacte quel a été le décroissement de la population, il est aisé de voir que la destruction a été immense : plusieurs des villes les plus populeuses sont devenues désertes ; tous les habitants ont péri ; l’ancienne Alexandrie contenait environ trois cent mille personnes libres et plus du double d’esclaves ; la nouvelle n’est plus qu’une bourgade dont la population n’excède pas cinq à six mille individus [233] ; Faoué, qui, au quinzième siècle, était la ville la plus populeuse après le Caire, ne renfermait, au dernier siècle, que quelques pauvres habitants [234] ; la population de Cous, qui, à la même époque, n’était guère moins considérable, ne consistait plus, deux siècles plus tard, qu’en dix misérables pêcheurs. Je ne parle point de la nombreuse population de Thèbes remplacée par un petit nombre de sauvages qui vivent dans les cavernes des rochers comme des bêtes féroces, ni de celle de tant d’autres villes dont il ne reste que quelques vestiges, ou dont les savants ne peuvent qu’à peine déterminer l’emplacement [235] : la plupart de ces villes avaient été détruites longtemps avant que l’Égypte eût été envahie par les Arabes [236].

    Savary, jugeant d’après les ruines qui couvrent encore le sol de l’Égypte, et considérant comme exagérés les rapports des historiens, a pensé que la population des villes était trois fois plus nombreuse dans l’antiquité qu’elle ne l’était de son temps [237]. À l’époque où il écrivait (en 1777, 1778 et 1779), il l’évaluait à quatre millions [238] ; et cependant, cette dernière évaluation paraît excéder de beaucoup la vérité, puisque Félix Mengin n’estime la population égyptienne, en 1823, qu’à 2 514 400 habitants [239]. Ainsi, la population d’Égypte a été réduite, sous la domination militaire qui a succédé au pouvoir des Arabes, à peu près au tiers de ce qu’elle était du temps des Romains, lorsqu’elle fournissait des subsistances à l’Italie et aux provinces voisines [240].